Regards Mai 2000 - La Planète

ALGERIE
Contestation sociale et tâtonnements politiques

Par Noureddine Zenine


Voir aussi Les mauvais comptes du CNES

Après une période d'illusions puis de désenchantement, l'Algérie vit un moment d'interrogations susceptibles de frayer un chemin débouchant sur une véritable alternative démocratique et de progrès social.

En Algérie, une alliance stratégique se structure depuis les années 80 entre les différentes fractions de la bourgeoisie : celles qui conservent leur hégémonie au sein du pouvoir et celles qui agissent sous le masque de l'Islam. Elle se consolide avec l'application des plans du FMI : moins d'Etat ; démantèlement progressif du secteur public ; libéralisation du secteur public ; libéralisation du commerce extérieur ; développement du secteur spéculatif avec la création de 11 000 sociétés d'import-export pour les seules années 94 et 95.

Ces mesures sont partie intégrante du programme des formations intégristes islamistes partisanes de l'ultralibéralisme économique. C'est pourquoi, le parti de Nahnah, Ennahda, des dirigents du FIS de plus en plus nombreux, soutiennent Bouteflika. L'Armée islamique du salut (AIS) est une des expressions de cette tendance. Battue militairement, elle se rend, en bénéficiant de la grâce ; malgré tous les assassinats perpétrés et certains de ses dirigeants peuvent créer un FIS-bis "légal".

Cette alliance reçoit la bénédiction des gouvernements occidentaux. Le 20 janvier 1995, Pelletreau, le secrétaire d'Etat des Etats-Unis, avait exigé de l'Algérie "d'élargir la base de son gouvernement" aux islamistes. C'est ce qu'a fait le président Zeroual après son élection en novembre 1995. C'est ce que poursuit avec plus d'ampleur le président Bouteflika. Le 1er février, après la grâce qu'il a accordée aux assassins, Bill Clinton le félicite en saluant sa décision comme "courageuse" Le nouveau gouvernement a donné un autre signal fort, en s'alliant avec des partis favorables au libéralisme économique, qu'ils soient intégristes ou anti-intégristes.

C'est ainsi que Bouteflika a nommé aux postes déterminants des hommes qui ont la confiance du FMI et de la Banque mondiale : le premier ministre Benbitour, les ministres Benachenou (Finances), Hamid Temmar (participation et coordination des réformes), Chakib Khelil (Energie et mines). Pour mieux s'opposer aux revendications des salariés, il nomme un intégriste au ministère du travail. Le message a été reçu. Du 4 au 7 février, une délégation de 120 entreprises du Mouvement des entreprises française (MEDEF) est venue en Algérie. Juste après, le ministre Temmar annonce la privatisation de 903 unités, y compris de la Sonatrach (société nationale des hydrocarbures).

Cette alliance vise dans l'immédiat à étouffer les explosions sociales résultant de l'application des plans du FMI depuis 1994, entre autres : 500 000 salariés licenciés ; un processus de paupérisation qui frappe même les couches moyennes ; un taux de chômage de 33 % (voir encadré). Cette situation est d'autant plus préoccupante que les partis démocratiques se sont déterminés par rapport au pouvoir et à l'islamisme, dans un état de dépendance vis à vis de l'un ou de l'autre, sans jamais se poser en bâtisseurs d'une alternative indépendante.

L'appui populaire momentané à une "alternative par défaut"

Cette carence explique en partie l'appui populaire momentané apporté à Bouteflika apparu comme une "alternative par défaut". Comme si la vie politique se résumait à l'heure actuelle à une structuration sous une forme originale de parti unique, avec une apparence de multipartisme. Face à cette situation, la société algérienne poursuit son action protestataire. Citons quelques actions menées depuis le début de l'année. Sur le plan de la lutte contre les assassinats, le 23 janvier, les familles victimes du terrorisme ont lancé ce cri de colère à Bouteflika (1) : "Vous nous avez trahis, Monsieur le président." Le 10 février, elles ont mobilisé plus de 1000 personnes dans les rues d'Alger pendant plus de quatre heures malgré un dispositif répressif impressionnant. Dans les villages, les Patriotes armés restent vigilants.

Sur le plan social, les luttes concernent des secteurs importants : le 24 janvier, grève des 7 000 salariés du complexe sidérurgique d'El-Hadjar (2), les 20 et 21 février, les 1200 travailleurs des 14 unités de l'entreprise nationale de marbre, les 14 et 15 février, grève des enseignants de Béjaïa ; depuis le 6 novembre, mouvement de grèves des 132 travailleurs des unités Edipal (pâtes alimentaires) de la wilaya de Mascara (Ouest) ; mouvement de grèves des dockers du port d'Alger (3) ; depuis le 5 février, grèves encore des 2 300 employés de l'entreprise de transport urbain et suburbain d'Alger (Etusa) et des 600 travailleurs de l'entreprise de réalisation hydraulique de Tizi-Ouzou (Ertho). Et la population exprime chaque jour sa soif de vivre (4) avec, toujours, au coeur des luttes, les femmes, que Bouteflika ignore superbement, qu'il écarte du gouvernement, les considérant incapables de gouverner.

Sur le plan politique, la situation est plus contrastée. Certains partis démocratiques combattent avec courage l'intégrisme et le terrorisme islamistes mais approuvent les plans destructeurs du FMI qui constituent le terreau fertile de l'extrémisme de droite. D'autres combattent verbalement le FMI mais pactisent avec l'intégrisme islamiste et entretiennent une attitude équivoque vis à vis de son terrorisme.

Il est clair que l'accès à l'instauration d'une alternative démocratique véritable est semé d'embûches. Ainsi, l'Algérie a besoin d'une organisation politique qui combatte à la fois l'intégrisme et son terrorisme islamistes ainsi que le FMI, tout en montrant leurs liens, à tout le moins objectifs. Cette organisation devrait s'inscrire non pas dans un principe d'alternance, mais une véritable alternative indépendante démocratique et de progrès social.

Elle pourrait se nourrir de la sève nourricière des luttes concrètes dont la permanence, compte tenu des événements passés ou plus récents, est tout à fait remarquable, en favorisant leurs convergences, avec un souci : travailler à réduire le décalage existant entre le mouvement réel en Algérie et son expression politique. Mais au fond, ce problème ne se pose-t-il pas, à divers degrés, dans tous les pays ? Avec désormais des repères féconds : Seattle, la mise en échec de l'Accord multilatéral d'investissement (AMI), et d'autres exemples de luttes tendent à prouver qu'il est possible d'imposer des reculs à la mondialisation capitaliste.


1. Elles précisent que le président a violé la loi car il ne peut amnistier que ceux qui ont déjà été jugés. Elles envisagent des formes d'action nouvelles telles que l'exigence d'une commission d'enquête indépendante, la saisie du conseil constitutionnel, l'appel auprès du Tribunal pénal international (TPI).

2. Le 24 janvier, après deux jours de grève, leurs revendications ont été satisfaites : augmentation salariale de 5 %, relèvement de 20 % de la prime de rendement individuel, installation de commissions paritaires chargées du règlement du reste des revendications.

3. Leurs salaires n'ont pas été modifiés depuis 5 ans. Lorsqu'une équipe travaille, une autre mène ses efforts d'explication auprès de la population avec le souci de ne pas bloquer le trafic portuaire.

4. Le 20 janvier, à Alger, là même où le FIS organisait il y a 9 ans, des défilés avec "ses Afghans", les habitants ont fait la fête à l'occasion d'un vrai carnaval coloré.

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Les mauvais comptes du CNES

Par N.Z.


Le 22 novembre, le président du Conseil national économique et social (CNES) déclarait : "50 % des recettes en devises vont pour le paiement de la dette et les 50 % qui restent vont dans les importations (...) que reste-t-il pour les investissements ?" Dans sa note de conjoncture publiée en novembre 1999, le CNES relève que "plus de un million d'enfants souffrent de malnutrition dont 100 000, sous une forme sévère" et signale que 9 millions d'Algériens vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Le taux de chômage a atteint 33 %. Faute de moyens, des parents de plus en plus nombreux retirent leurs enfants de l'école. Les réserves en devises de l'Algérie sont passées de 6,8 milliards de dollars en 1998 à 4,6 milliards en 1999. La dette, malgré deux rééchelonnement, continue de gonfler et il faudra rembourser 5,5 milliards de dollars cette année. En 1996, plus de 2000 cadres du secteur public ont été emprisonnés, d'autres ont été assassinés et des milliers contraints à l'exil à cause du terrorisme islamiste.

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