Regards Mai 2000 - La Planète

RAPPORTS NORD-SUD
Echanges piégés

Par Sabrina KASSA/BJA


Entretien avec FRANCIS WURTZ *

“ Il y a quelques garde-fous à utiliser pour réorienter cette convention ”

Considérez-vous que Lomé V permettra aux pays ACP d'affronter les nouvelles contraintes de la mondialisation ?

F.W. : On peut en douter sérieusement. Jusqu'à présent, la Convention de Lomé offrait un traitement spécial et différencié non réciproque aux pays ACP, parce qu'un grand nombre d'entre eux, 38 sur 71, sont classés par les Nations unies parmi les plus pauvres du monde. Autrement dit, elle permettait à la plupart des produits de ces pays d'accéder librement au marché européen sans demander en retour aux ACP d'ouvrir leurs propres marchés. Ce principe est remis en cause avec la perspective de créer des accords de libre-échange pour se mettre en règle avec l'OMC. Les négociateurs européens ont oublié de préciser que ces règles ont été fixées, notamment par les dirigeants européens, sans se soucier de négocier des clauses leur permettant d'assumer leurs engagements vis-à-vis de leurs partenaires du Sud. La création de zones de libre-échange entre l'Union européenne et les ensembles sous-régionaux comme la région des grands lacs ou l'Afrique de l'Ouest pose un énorme problème. Même avec une période transitoire de vingt ans, comment imaginer que des régions aussi peu développées pourront affronter les contraintes d'un marché mondial totalement libéralisé ?

Cette mise en conformité de la convention de Lomé avec les règles de l'OMC était inévitable, selon certains, puisque le traitement spécial et différencié n'a pas empêché la marginalisation croissante des pays ACP ?

F.W. : C'est typique d'une démarche pernicieuse. Il est vrai, et je suis de ceux qui l'on dit dès 1984, que la Convention de Lomé avait des faiblesses structurelles, des contradictions et des effets pervers. La spécialisation de ces pays dans des exportations de produits de base sans valeur ajoutée et sans grand avenir, constituait une orientation stratégique fort critiquable. Mais je n'accepte pas que l'on utilise ce défaut majeur pour démanteler l'esprit de la convention qui reposait sur la prise en compte des inégalités de développement. Depuis longtemps, il fallait évaluer l'impact des politiques sur la pauvreté, l'environnement, la sécurité alimentaire et sur les capacités de développement... pour dépasser ces carences. Sûrement pas pour justifier la banalisation des relations avec ces pays. Je pense que la convention de Lomé devrait développer trois grands axes : la promotion des capacités humaines (l'alphabétisation, la santé...) ; le développement agricole et de l'industrie liée à l'agriculture pour assurer la sécurité alimentaire et éviter de très onéreuses importations ; le développement des infrastructures : les routes, l'accès à l'eau potable, l'électricité... Malheureusement les moyens financiers du développement sont en réduction drastique alors que les besoins explosent. Aujourd'hui, les crédits de Lomé s'élèvent, à peu près, à 50 F par habitant européen et par an pour les 71 pays ACP.

Ce nouvel accord euro-ACP se donne-t-il les moyens d'améliorer efficacement l'aide européenne ?

F.W. : Tout ce qui, dans la convention de Lomé, va dans le sens de plus de rigueur dans l'utilisation des fonds publics me paraît tout à fait juste. J'ai toujours plaidé en faveur, non pas de conditionnalités politiques, mais de contrats. Conditionnalités veut dire : "je suis irréprochable et je vous surveille parce que vous êtes douteux." Avec toutes les affaires en Europe, je comprends que certains Africains ne soient pas d'accord ! En revanche, un contrat mutuellement accepté, contrôlé, et bien entendu respecté dans la transparence, est légitime.

Comment envisagez-vous la suite ?

F.W. : Il y a quelques garde-fous, quelques clauses qu'il faut utiliser comme points d'appui pour réorienter la convention. Par exemple, le rendez-vous de 2004, quand l'Union européenne examinera les cas des pays qui déclareraient ne pas pouvoir entrer dans de telles zones de libre-échange. Il faut dès maintenant clarifier le débat public, agir pour que l'on n'impose pas à ces pays des mesures contraires au développement. Il faut prendre au mot les dirigeants européens : "Quels moyens mettez-vous à la disposition de ces pays, dont vous voulez qu'ils entrent de plain pied dans la mondialisation, pour qu'ils arrivent à ce rendez-vous en position moins marginale qu'aujourd'hui ?" Il faut donc d'ores et déjà se battre pour la promotion de véritables mesures structurelles en faveur du développement. n


* Parlementaire européen, membre de l'assemblée paritaire de la Convention de Lomé.

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