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ARTS DU TEMPS Par P.C. |
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| En 1997, paraissait le premier volume des oeuvres romanesques complètes d'Aragon dans la Bibliothèque de La Pléiade (Regards n° 25, juin 1997). Voici le deuxième volume de cette édition qui en comprendra cinq. Le tome 1 s'arrêtait en 1934 avec la publication des Cloches de Bâle, ce tome 2, qui couvre la décennie 35-45, s'ouvre sur les Beaux Quartiers, publiés en 1936 ; il aurait dû se clore avec Aurélien, publié en 1944, mais faute de place, il figurera dans le tome 3. En revanche, y figure les Voyageurs de l'impériale qui ont connu une destinée révélatrice des embarras qui se présentaient sous l'occupation allemande et le régime de Vichy, pour la publication des livres, mais aussi des tours et détours et des prolongements de la stratégie de la "contrebande" adoptée par le couple Aragon et dont ce dernier, en 1964, rappellera la visée "...l'art de faire naître les sentiments interdits avec les paroles autorisées" (1). |
| Cette stratégie de dévoilement de la vérité qu'on dirait aujourd'hui subliminale (si on peut se permettre un tel rapprochement...) devait sans doute son inspiration à cet indispensable viatique pour les temps de censure, écrit par Bertolt Brecht en1934 : "Cinq difficultés pour écrire la vérité" – publié par la revue Commune en 1936 et que Europe publiera à nouveau en 1957 dans un numéro consacré au dramaturge allemand. Cette stratégie qui avait trouvé l'une de ses applications dans la publication, en septembre 1940 par le Figaro, du poème "Les Lilas et les Roses", il dut s'en expliquer devant Georges Politzer qui, en 1941, dans l'éditorial du premier numéro de la revue La Pensée libre, défendait une conception tout à l'opposé de celle d'Aragon : "Aujourd'hui, en France, littérature légale veut dire littérature de trahison" (1). Aragon n'était pas visé, bien entendu, mais l'affaire de la publication des Voyageurs de l'impériale aurait pu donner raison à Politzer – à la longue. Achevé en 1939, quelques jours avant la mobilisation d'Aragon, un tiers de ce roman est prépublié en feuilleton dans la Nouvelle Revue française (NRF), de janvier à juin 1940 ; en octobre 1941, il est publié en langue anglaise à New York ; il est enfin édité par Gallimard en décembre 1942 dans une version altérée qui devait lui permettre d'éviter la censure (plus vichyste qu'allemande) ; ce n'est qu'en 1947 que paraîtra la version rétablie ; il s'ensuivra, près de vingt ans plus tard, un ensemble de quiproquos montés et entretenus par Aragon sur l'ampleur et le contenu des coupes opérées, sur son accord donné ou non à ces mutilations, sur le fait qu'il ait ou non, pour l'édition des OEuvres romanesques croisées de 1965, réécrit le roman "de fond en comble". Cet épisode aux multiples développements où le mentir-vrai d'Aragon est à l'oeuvre, au sens strict, constitue un roman sur le roman et a été dénoué par Michel Apel-Muller qui le classe comme "... l'une des plus curieuses aventures de l'édition française au XXe siècle"(2). La position de Politzer en 1941, juste dans sa rationnalité, ne pouvait bien évidemment pas intégrer les données de la "contrebande" d'Aragon (mais l'une et l'autre n'étaient pas excluantes) ; à fortiori, elle n'aurait pu ouvrir sur le long épisode des Voyageurs qui n'appartient plus aujourd'hui qu'à la création littéraire. En l'occurrence, le politique et le créateur se complétaient – à la longue. |
| L'oeuvre romanesque d'Aragon durant la guerre ne dit pas tout et pas toute seule ce qu'est et fait Aragon. Il y a la poésie, davantage ambulante, apte dans sa forme ramassée à rassembler les Français, à même de profiter des interstices laissés par la censure, poésie "nationale" dont Aragon a fait une arme dirigée contre l'ennemi et une stratégie complémentaire de celle de la "contrebande". Ainsi, le Crève-coeur, les Yeux d'Elsa, Brocéliande, le Musée Grévin accompagnent la rédaction de Aurélien. Ce sont les poèmes de ces temps noirs qui donneront à Aragon, au lendemain de la guerre, la stature de "poète national". Dans cette exacte même démarche "nationale", à la fin 1941, il noue avec Henri Matisse, peintre français par excellence, un dialogue qui aboutira, en 1971, à la publication de Henri Matisse, roman. Cette décennie terrible, 1935-1945, coupée en deux, de l'espoir porté par le Front populaire à la souffrance du pays battu, aura été pour Aragon celle du plus fort engagement dans les affaires du monde et celle d'une activité créatrice tout autant débordante. Homme magnifique. n P.C. |
| Aragon, OEuvres romanesques complètes, tome 2, |
| éditions Gallimard-Bibliothèque de La Pléiade, 2000 ; édition établie sous la direction de Daniel Bougnoux , 1552 p., 375 F jusqu'au 31/5/200, 425 F ensuite. |
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1. Cité par Daniel Bougnoux dans son Introduction à ce tome 2 des OEuvres romanesques complètes. 2. Michel Apel-Muller, "L'édition de 1942 des Voyageurs de l'impériale : une entreprise “diabolique“", Recherches croisées, n°1, Les Belles Lettres, Besançon, 1988. Cité par Daniel Bougnoux, OEuvres romanesques complètes, La Pléiade, tome 2, pages 1396 à 1405. |