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EGO-HISTOIRE Par Raymond Huard * |
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| Les recherches de Madeleine Rebérioux se sont ordonnées autour de trois thèmes. Socialisme français fin XIXe – début du XXe siècle, hommes et femmes dans la société et au travail, enfin Jaurès, l'historienne étant la spécialiste française du leader socialiste. |
| En hommage à Madeleine Rebérioux, ses amis ont rassemblé vingt-huit articles écrits par elle entre 1961 et 1998, qui illustrent au total son parcours de recherche et de militantisme. Dans la préface de ce livre, Madeleine Rebérioux présente, avec tant de justesse et de sensibilité, les interactions qui ont relié ses préoccupations militantes à ses recherches scientifiques qu'on s'en voudrait de ne pas laisser le lecteur découvrir ces pages. Elles dessinent une ego-histoire qui est aussi celle d'une génération d'historien-ne-s arrivés à l'âge productif au tout début des années 1960, celle des débuts de la cinquième République, de la guerre d'Algérie, des doutes croissants à l'égard de la valeur exemplaire du communisme soviétique. Mais on aurait tort de ne retenir que cet aspect de l'ouvrage, même s'il permet de mieux connaître la personnalité, combien attachante, de l'auteur et le climat intellectuel et militant dans lequel elle a produit son oeuvre. Car les travaux de Madeleine Rebérioux ne sont pas des travaux de circonstance. Comme toutes les études historiques approfondies, ils gardent, au-delà de l'évolution inévitable des problématiques historiennes, une durable valeur. L'auteur – faut-il le rappeler ? – est une spécialiste incontournable de la période d'apogée de la IIIe République, entre 1889 et 1914, une république bien affermie, mais dont l'orientation durable fait encore problème, une époque où le capitalisme français est pleinement épanoui, où le socialisme s'affirme comme force politique de premier plan. Le parcours historien de l'auteur s'est ordonné autour de quelques thèmes majeurs, tous d'un grand intérêt et durablement poursuivis. |
| Le premier thème concerne le socialisme français de la fin du XIXe et début du XXe siècle, pour l'essentiel entre 1889 et la guerre de 1914. Alors que l'histoire d'ensemble du mouvement socialiste à cette époque était à peu près connue, Madeleine Rebérioux s'est intéressée aux courants latéraux (les tendances hostiles à l'Etat dans la SFIO), à des personnalités mal aimées (Albert Thomas), aux questions encore peu défrichées comme l'horizon culturel des socialistes (en particulier les guesdistes). La contribution "Socialisme et Révolution française", qui relève de ce dernier aspect, montre que, dans le pays qui a fait 1789, se positionner par rapport à la grande Révolution fut, pour les socialistes, une tâche plutôt plus compliquée qu'ailleurs. Ce n'est que lentement que le socialisme français fit le tri dans l'héritage révolutionnaire pour en retenir surtout le modèle conventionnel et l'inspiration sans-culotte. |
| Le second thème porte sur les hommes et les femmes dans la société et au travail et couvre une plus longue période. Hommes et femmes, oui, car l'auteur a été une des pionnières de l'histoire des femmes au travail, histoire encore sous-estimée aujourd'hui au profit d'une enquête plus générale sur la femme dans la société et la politique. En examinant comment s'est posé, dans le mouvement syndical français (marqué par l'antiféminisme de la société française) ainsi que dans la deuxième Internationale à partir de 1889, le problème de la femme au travail (l'en exclure ? la protéger ? lui assurer l'égalité?), Madeleine Rebérioux nous instruit sur une racine parmi d'autres du retard français en matière de promotion des femmes et construit, sans anachronisme, l'histoire d'un progrès lent, mais irréversible. Rien de banal dans d'autres questions abordées dans cette rubrique, comme par exemple l'interrogation sur la façon dont le mouvement syndical a abordé lentement, guère avant 1900 et non sans réticences (concernant par exemple l'alcoolisme), les problèmes de la santé, si prégnants aujourd'hui. |
| Troisième thème : Jaurès. On sait que l'auteur est la spécialiste française du grand leader socialiste. Là, quelle moisson et quelle actualité ! Jaurès et le prolétariat, Jaurès et la croissance industrielle, Jaurès et les retraites ouvrières et paysannes, la conception du parti chez Jaurès (à méditer encore aujourd'hui, même si les conditions ont changé). Mais ne négligeons pas non plus "Jaurès et la religion", témoignage des aspirations de l'homme, toujours soucieux d élargir – et non de rétrécir – le domaine de l'humanité. Cette seule rubrique sur Jaurès mériterait un article à part. Enfin l'Affaire Dreyfus, qui se relie à Jaurès par bien des aspects et notamment par son ouvrage les Preuves (1898). Le centenaire de l'Affaire a, il y a peu, donné, à cette question, une actualité considérable. Ne retenons que trois aspects : le positionnement, d'abord très réservé, des socialistes et des anarchistes sur l'Affaire, l'Affaire Dreyfus comme crise décisive de la République (et qui aboutira à consolider celle-ci en l'orientant un peu plus à gauche, en accélérant aussi la structuration de la vie publique à travers les partis, les syndicats et les ligues), la Ligue des droits de l'Homme enfin, à travers V. Basch, ligueur de la première heure, dont l'action et la mort tragique en 1944, à 81 ans, sous les balles de la Milice, restent pour nous un rappel à la vigilance. Présidente d'honneur de la Ligue des droits de l'Homme après en avoir été présidente effective, Madeleine Rebérioux a continué le combat. De l'histoire scientifique, attentive à insérer toujours les hommes et leurs prises de position dans la société qui les environne et parfois les assiège, soucieuse de faire place aux contradictions qui traversent les individus et les groupes, mais aussi de l'histoire vivante, humaine, à cent lieux des futilités et des effets de mode. Merci à Madeleine Rebérioux. n R.H. |
| Madeleine Rebérioux, |
| Parcours engagés dans la France contemporaine, |
| Belin, 1999, 543 p. |
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