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L'agriculture contre la mondialisation Par Jeanne Llabrès |
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Débat entre Jacques Berthelot et José Bové |
| Réflexion à bâtons rompus sur les règles de plus en plus décriées du commerce international. Dictées en sous-main par les grandes firmes capitalistes, elles s'opposent à la souveraineté alimentaire des peuples, expliquent les débatteurs. |
| Jacques Berthelot : La souveraineté alimentaire de nombreux pays a été remise en cause par l'accord agricole de l'Uruguay Round finalisé en 1993 qui a obligé les pays à réduire très fortement leurs protections à l'importation, comme le GATT le faisait déjà pour l'industrie depuis 1947. Du fait de la course aux armements de Reagan à cette période, les Etats-Unis ont connu un fort déficit budgétaire qui les a amenés à augmenter leurs taux d'intérêt. Le dollar était donc très fort et les Etats-Unis perdaient des parts de marché, notamment sur le plan agricole. Reagan a suggéré à Delors, à la tête de la Commission européenne, de faire entrer l'agriculture dans le GATT. Delors a répondu que si l'agriculture entrait dans la règle du GATT, la PAC allait sauter et que l'Europe allait perdre 50 milliards d'écus par an. Il a donc posé comme condition l'entrée des services dans le GATT. Dans l'accord final, l'agriculture, les services et toutes les activités sont entrés dans les règles du GATT dont l'objectif est d'établir le libre-échange, donc la disparition progressive des protections douanières. |
| José Bové : Les Accords de Marrakech de 1995 sont allés encore plus loin, avec l'obligation pour les pays d'importer, produit par produit, 5% de leurs besoins alimentaires. Cette obligation et le dumping pratiqué par les pays riches sur les ventes des produits à l'exportation ont complètement déstructuré les échanges internationaux. En Afrique, en Asie, des pays qui étaient autosuffisants pour les matières premières de base (les céréales, le riz, les viandes blanches, les viandes rouges) sont devenus dépendants. Cette ouverture des marchés les a déséquilibrés. Parallèlement, l'Europe subventionne les exportations des surplus de nos agricultures. S'ajoutent d'autres aides déguisées aux exportations qui font que les produits arrivent dans ces pays à des prix inférieurs, souvent de moitié, aux coûts de production locaux, ce qui détruit complètement l'agriculture vivrière. L'exportation, le libre-marché deviennent la règle ; la protection aux frontières l'ennemi juré de cette idéologie. Car c'est véritablement une structure idéologique. Il s'agit d'une nouvelle forme de domination. Les pays producteurs de matières premières comme les pays du Sud ne sont jamais maîtres du cours mondial puisque le prix mondial n'existe pas, c'est un leurre. Les cours mondiaux se fabriquent en fonction de règles qui n'ont strictement rien à voir avec des problèmes économiques. On l'a vu en 1999, avec le prix du cacao qui a été divisé par deux. Aujourd'hui, des gens qui ont été obligés de se lancer dans des mono-productions longues à mettre en place, dans le cadre de plans organisés avec le FMI et la Banque mondiale, ne peuvent plus exporter. C'est un système entièrement pervers qui ne sert toujours qu'aux pays riches, qu'aux pays du Nord. |
| Jacques Berthelot : Plus exactement qu'aux industries agro-alimentaires ! |
| José Bové : La Confédération paysanne fait de la souveraineté alimentaire une question centrale. Chaque peuple ou chaque groupe de pays doit arriver à l'autosuffisance alimentaire. C'est la position de l'ensemble de notre mouvement international Via Campesina qui regroupe près de 90 organisations, aussi bien au Nord qu'au Sud. Cette logique signifie qu'il faut casser toutes les politiques de dumping, toutes les possibilités de mettre sur le marché mondial des produits inférieurs aux coûts de production et qu'il faut protéger les frontières. Pour être en cohérence avec les pays du Sud, il faut cesser de subventionner l'agriculture à l'exportation, aux Etats-Unis et en Europe notamment. L'Europe ne peut défendre deux positions contradictoires : préserver les subventions aux exportations et défendre une agriculture multifonctionnelle (la théorie du commissaire européen Pascal Lami à Seattle). Soit l'Europe définit des règles internes et fixe sa politique agricole en fonction des besoins – le marché agissant uniquement pour les produits de forte valeur ajouté –, soit elle adopte une autre cohérence. Il faut maîtriser la production et définir des coûts de production internes à l'Europe. Les subventions aux exportations servent uniquement à commercialiser les excédents d'une politique agricole qui ne favorise que les très grosses exploitations et conduit à éliminer les paysans en Europe. |
| Jacques Berthelot : En ce qui concerne l'importation, il faut savoir que le droit de douane moyen dans les pays occidentaux est près du double de celui des pays du Sud, de l'ordre de 36% contre 20%. La protection à l'importation est donc très supérieure dans les pays occidentaux qui, en plus, protègent leur agriculture de bien d'autres façons : par les subventions à l'exportation que les pays en voie de développement n'ont pas les moyens d'accorder ; par les aides directes aux agriculteurs depuis la réforme de la PAC de 1992 ; par toutes les aides indirectes. Les agriculteurs occidentaux bénéficient d'une recherche agronomique, du crédit agricole à faible taux d'intérêt, de l'accès à l'information, et, comme les autres catégories sociales, des infrastructures routières, des télécommunications, etc. Ils vivent dans des Etats de droit où la justice est relativement fiable, où existent des contrats protégés par la loi et tout un environnement économique et institutionnel qui a pour effet d'augmenter les rendements et d'abaisser les coûts. C'est dans ces conditions d'inégalité que, au sein de l'OMC, on veut mettre en concurrence les pays du Nord et ceux du Sud, autrement dit le renard et la poule. On est arrivé à un point où la politique agricole actuelle n'a aucune justification, dans l'intérêt même des agriculteurs et de toute la société. |
| José Bové : Le mécanisme est étonnant. Par exemple, pour les produits laitiers, le producteur de base n'est jamais au courant des subventions aux exportations. Il négocie un prix du lait, au niveau européen, qui baisse régulièrement, mais en même temps l'industrie agro-alimentaire transforme, fait de la poudre de lait, du beurre, etc. Pour chacun de ces produits, l'Europe définit des restitutions (subventions) aux exportations qui reviennent le plus souvent intégralement dans la poche des transformateurs, c'est-à-dire les grands groupes laitiers européens, qui ne ré-percutent quasiment jamais, mais organisent la production, la transformation, uniquement en fonction des restitutions aux exportations. Un grand groupe comme Bourgoin qui vient de faire faillite a fait le choix d'un développement anarchique de la production de volailles, uniquement sur le marché à l'exportation, sans tenir compte des besoins réels de la Communauté européenne. Il s'est heurté de plein fouet à la crise internationale. Même en baissant encore ses prix, Bourgoin a dû déposer le bilan. Il vient de mettre près de 2000 producteurs en quasi-faillite sur le territoire français. C'est le résultat de la guerre que se livrent les grands groupes au détriment des productions locales et des paysans français. Ces logiques agro-industrielles méprisent complètement les territoires et les besoins des populations. |
| Jacques Berthelot : Les pays d'Afrique noire et plus généralement les pays ACP (1) exportent essentiellement des produits tropicaux et se nourrissent de leurs propres produits, les céréales tropicales, le mil, le maïs, le riz, les tubercules, etc. La population active comprend 66% de paysans, qui sont dans la misère du fait de cette politique d'exportation des excédents occidentaux, principalement européens. Par exemple, j'essaie depuis dix ans de promouvoir la planification des produits vivriers locaux au Bénin et au Burkina Faso. On peut faire du pain avec 50% de blé et 50% de mil ou de maïs. Mais, compte tenu des faibles prix des céréales à cause de la guerre des subventions entre Etats-Unis et l'Union européenne, la farine de blé reste moins chère que la farine de mil ou de maïs. Cette concurrence complètement déloyale empêche le projet de décoller. La situation est aussi grave pour la viande bovine et, depuis deux ans, pour le poulet. Aujourd'hui, quasiment tous les producteurs de volaille d'Afrique sont en faillite. C'est vrai aussi des produits laitiers. Si on excepte certains produits de grande qualité comme les vins qui ne sont pas subventionnés, l'essentiel de l'excédent de la balance commerciale de l'Union européenne est constitué des grandes productions de base : viande bovine, viande de porc, volailles et produits laitiers qui ne sont exportables que moyennant des subventions à l'exportation. Il faut donc absolument maîtriser ces productions. |
| José Bové : Une poignée de firmes agrochimiques transnationales tient l'amont du marché alimentaire mondial et contrôle l'aval de la chaîne alimentaire. Si toute activité humaine devient un enjeu mercantile, nous sommes dans une situation de guerre entre puissances privées. La circulation de l'argent rapporte plus que les activités de production et de commerce traditionnelles. 5% de la production agricole va sur le marché mondial et les tenants de ces exportations veulent régenter le marché mondial. C'est une volonté totalitaire, le diktat de l'argent. |
| Jacques Berthelot : Les groupes agro-industriels se concentrent de plus en plus et forment des conglomérats. L'année dernière, Cargil, premier groupe alimentaire mondial, présent au niveau de l'exportation des Etats-Unis et de l'importation dans une cinquantaine d'autres pays, a fusionné avec Continental. Une fois l'autorisation obtenue, Cargil a passé un accord avec Monsanto. Conagra a son propre atelier de production de semences transgéniques et ADN, un autre groupe, a fusionné à son tour avec une autre firme semencière. Ce sont ces grands groupes qui fixent les prix. Les prix mondiaux n'ont plus aucun sens. Cinq grands groupes contrôlent 80%, voire davantage, des exportations mondiales des grains, et on les retrouve dans d'autres productions comme la banane. La banane-dollar, c'est trois firmes américaines. |
| José Bové : Cargil et d'autres ont organisé le commerce. Ensuite, d'autres firmes agro-chimiques, productrices notamment de produits pesticides, ont racheté les firmes semencières avec la possibilité d'accéder au brevetage du vivant. Aujourd'hui, l'industrie semencière internationale est trustée par les grands groupes agro-chimiques : Novartis, Monsanto, Agrego ou quelques autres. De plus, il y a concentration entre l'agro-chimique et le transport. Mais ce que ces firmes n'avaient pas prévu c'est que pour que ces concentrations fonctionnent, clients et acheteurs sont indispensables ! Si les paysans n'achètent pas de semences transgéniques et si les consommateurs ne veulent pas de produits qui contiennent des OGM, ces firmes sont des colosses aux pieds d'argile. D'abord en Europe, puis en Amérique du Sud, les paysans ont refusé d'acheter ces semences transgéniques. Il y a eu conjonction avec les consommateurs. Les Japonais refusent massivement les OGM qu'ils trouvent dans les produits finis : le cours du soja s'est effondré. Aux Etats-Unis, certains syndicats paysans et les citoyens américains ont attaqué Monsanto qui a perdu 50% de la valeur de ces actions en Bourse l'an passé. Donc, le combat citoyen peut être efficace, en attaquent le système sur des points précis, à partir des intérêts concrets des citoyens et des paysans. Ce qui a prévalu à Seattle, c'est la jonction entre le combat de ces mouvements très variés et le refus de l'organisation de l'inégalité au niveau international, par un certain nombre de pays du Sud, exclus de la négociation. Les intérêts des grandes puissances ont été confrontés à ceux des pays du Sud et du mouvement citoyen. Cela a fait capoter la négociation. On se trouve dans une situation nouvelle de remise à plat de ce système au grand jour ; l'émergence de la communication empêche les négociations dans l'ombre. Cette prise de conscience conduit les mouvements à fonctionner autrement, ce qui met les hommes politiques face à leurs responsabilités. Jusqu'à présent, ces derniers ont assuré qu'on ne pouvait rien changer et ont continué à soutenir les multinationales de leur zone d'influence. Maintenant, ils sont obligés de rendre compte. C'est un espoir. |
| Jacques Berthelot : Le système actuel qui régit les échanges internationaux prend l'eau de toutes parts. Son incohérence devient de plus plus en évidente pour les paysans du monde entier, pour les citoyens, pour les défenseurs de l'environnement. Ce système n'est défendu que par les firmes agro-alimentaires. Selon elles, son avantage serait la baisse des prix pour les consommateurs. Mais les prix n'ont pas baissé alors que la qualité baisse. En ce moment, Pascal Lami fait sa tournée pour rouvrir un cycle global dans lequel on va tout marchandiser, y compris la santé, l'éducation, etc. Je crois que les agriculteurs et la Confédération paysanne ont bien compris que le combat ne portait pas simplement sur l'agriculture et que c'est le fonctionnement de l'OMC et la marchandisation globale des activités humaines qu'il faut contester. |
| José Bové : La Confédération paysanne a participé à la création d'ATTAC et a contribué à mobiliser, à propos des transactions financières, du droit d'ingérence des multinationales à l'intérieur des pays, etc. Contre l'AMI, avec les cinéastes et les milieux de la culture, nous avons été de ceux qui ont défendu la culture, pas au nom d'une exception mais sur le principe qu'elle n'est pas une marchandise. Nous avons aussi défendu l'idée que l'agriculture n'a pas vocation à être entièrement un secteur-marché mondial, que la souveraineté alimentaire est fondamentale et que le commerce agricole doit se faire dans certaines règles. Nous avons tout de suite intégré la Coordination pour le contrôle citoyen de l'OMC, ce qui signifiait très clairement notre volonté de promouvoir une organisation différente du commerce sur la planète et des limites de droit fidèles à la Déclaration universelle des droits de l'Homme, aux pactes sociaux, économiques, culturels, aux conventions sur la biodiversité, sur l'environnement, des règles en phase avec le droit du travail. Nous avons affirmé la nécessité d'une structure d'appel extérieure à l'OMC fondée sur des droits internationaux supérieurs aux droits du commerce. n |
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1. Pays ACP : 71 pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique. Jacques Berthelot ,
économiste à l'Ecole nationale
supérieure d'agronomie de Toulouse,
(ENSAT), chercheur au laboratoire
Dynamiques rurales.
José Bové,
agriculteur dans l'Aveyron,
responsable des questions interna-tionales à la Confédération paysanne,
coauteur avec François Dufour du livre Le monde n'est pas une marchandise,
Editions de La Découverte. |