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ARTS Par Lise Guéhenneux |
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| L'art contemporain n'est pas un exercice vain d'artistes cultivant leur différence loin du bruit et des questions du monde. De Quimper à Meymac, en passant par Angoulême, quelques oeuvres à l'écoute du temps. |
| Angoulême |
| Franz West et Mike Kelley ont joint leur énergie pour exploser sur scène sous forme de pièce théâtrale, un peu OVNI, objet artistique, hybride en tous cas. Cette rencontre est née d'un dialogue entre les deux artistes et donne lieu également à une exposition dans l'espace du Fonds régional d'art contemporain de la région Poitou-Charentes, situé au coeur de la ville d'Angoulême. Ce dialogue plonge le spectateur dans un mouvement temporel qui va des années soixante à nos jours, entre la scène "actionniste" autrichienne dont est issu Franz West et la côte ouest des USA pour Mike Kelley. Le jeu et les tirades des acteurs soulignent et posent les questions de l'avant-garde et de la post-modernité. West et Kelley brossent un contexte bien spécifique qui prend ses racines après guerre pour les actionnistes autrichiens ainsi que dans les mouvements contestant la société libérale américaine : une synthèse passionnante à laquelle se mèlent des scènes plus ou moins autobiographiques. Le spectacle se termine dans une ambiance de film d'horreur tout droit venu "d'Hollywood Nation" : la scène standard du genre, lorsqu'une bande d'adolescents s'amuse de façon régressive, tendance colonie de vacances, avant que les monstres ne s'abattent sur eux (le pire reste encore à venir ). Les liens qui unissent West et Kelley ont encore à voir avec la modernité qui inclut le Dadaisme, le Surréalisme, la performance et le pont créé aux USA avec le mouvement d'avant-garde Fluxus, par le biais de l'oeuvre d'artistes tels que Paul Mc Carthy. L'exposition du FRAC joue le rôle d'une sorte de catalyseur de cet échange autour du projet central d'un karaoké relayant l'exposition au spectacle. C'est une exposition qui permet d'en finir avec les contresens de lecture des actions de ces deux artistes et qui, plus largement, éclaire certains enjeux de l'art contemporain dans son rapport aux réalités de nos sociétés. |
| Meymac |
| Au centre d'art de Meymac, en Corrèze, se tient une exposition monographique de Mohamed El Baz, ainsi qu'une installation évolutive de Delphine Coindet. Mohamed El Baz procède à une sorte de mise à plat de son travail dans le cadre d'un projet générique portant le nom de "Bricoler l'incurable" (1). L'humain est au centre de ce travail : l'artiste doit-il se replier sur lui même afin de pouvoir se concentrer et faire ressurgir des questionnements occultés par la fréquentation de la foule ? Où se situe donc la pensée de Mohamed El Baz ? Entre deux cultures qui luttent contre la mondialisation. Il revendique l'autonomie de son travail vis-à-vis d'autres discours auxquels l'art est souvent subordonné, que ce soit celui du commissaire d'exposition ou du marché de l'art – public ou privé. La solitude est présente, car la rencontre avec les visiteurs est souvent basée sur des malentendus. Ainsi, l'appropriation par le public de l'installation de Delphine Coindet, exposée dans une salle, qui tient en l'occurrence à la présence d'une fontaine, entre graphisme virtuel "microsofté" et sculpture à la Walt Disney que les habitants superposent à l'image de la fontaine de Meymac, véritable emblème de cette sous-préfecture. Le travail de Delphine Coindet va se déconstruire au fur et à mesure de l'année, tel un espace se dépliant en plusieurs continents, tandis que Mohamed El Baz balade le spectateur jusqu'au grenier de l'abbaye de Meymac. La configuration des lieux permet à l'artiste de construire un monde à partir d'installations, plaques mouvantes d'un iceberg. Les espaces qu'il crée pour ses dispositifs sont plus ou moins clos. La pièce la plus significative, en ce sens, est peut-être Gotham City : dans une architecture de transit, un studio tapissé de cartons d'emballage, émerge le zapping sonore des messages téléphoniques. Une autre installation nous isole dans un espace "muré" de contreplaqué : ici, c'est la voix de l'artiste qui marque sa présence, comme dans la majorité des installations exposées à Meymac. La voix vient s'ajouter aux mots écrits comme si ceux-ci ne suffisaient pas et devaient être prononcés à haute voix, une voix personnelle, débitant des morceaux de récits, des flashs, des listes de mots s'ajoutant à des mots écrits sur un alignement de moniteurs télévisés. A la précarité des paroles s'ajoute celle des structures des installations, toujours démontables, toujours rectifiables. L'artiste dit : "vous n'êtes pas obligé d'être d'accord avec tout ce que je dis. Notamment, sur le terme d'économie." Pour El Baz, l'économie fusionne avec l'économie "libérale" et non avec l'invention alternative ou le processus de création artistique. La voix de l'artiste résonne et, après le sens des mots, des bribes de récits, le visiteur laisse sa pensée dériver au fil de la voix, des sonorités. Ne peut-on être sincère qu'en étant humain ? "La légalité, c'est l'humain." Ne peut-on être sincère que dans l'intimité, lorsque l'on effectue un travail sur soi ? "Il vaut mieux les négociations que le clash." |
| Quimper |
| Le consensus et le compromis, deux choses qui ne sont pas équivalentes et qui participent également au travail de Niek van de Steeg, invité par le Quartier-Centre d'art conntemporain de Quimper. Le projet de l'exposition se profile sur fond de millénium et d'utopie que Niek van de Steeg partage, pour l'occasion, avec l'artiste Tatiana Trouvé. Si les deux démarches sont groupées ici sous la problématique de l'utopie aujourd'hui, le travail de ces deux artistes est plus complexe. Niek van de Steeg interroge la société au moyen d'une machine fonctionnant à l'instar du modèle de société dominante avec quelques dérapages, celui de l'anarchie, par exemple, alors que Tatiana Trouvé questionne la société d'un autre point de vue. Elle se situe davantage dans un rapport à l'image de l'identité féminine et des fantasmes issus de l'économie de marché. Son oeuvre se déploie comme une construction dont les pièces sont plus ou moins autonomes et reprennent des clichés de rêves et de réalités composant différents personnages qui fusionnent ou se séparent. On retrouve ces différentes identités tapissées à la façon des petites annonces présentes dans les cabines téléphoniques. Les identités se découpent et projettent différentes expériences en attente indéterminée ou abouties. Des noyaux se créent, tel "le bureau des activités implicites", véritable machine à fanstasmes et fantômes prenant la forme d'objets fragiles prêts à disparaître, tandis qu'une sorte de grande machine-outil permet d'en continuer la production. Des maquettes reproduisent des lieux de vie, des décors qui prennent le titre de "polders" car ils empiètent sur l'espace de l'exposition, comme de petits champignons sortis du mur au niveau de la plinthe inférieure. La projection nécessaire à l'entrée de ces lieux de vie se heurte à la même inaccessibilité que des pièces telles que celle du bureau couvert de sable qui empêche toute velléité d'écriture, celle du lieu de repos où les interlocuteurs allongés sont séparés par une paroi, ne pouvant entrer en contact que par l'intermédiaire d'un hygiaphone. La mesure du travail de Niek van de Steeg se situe à l'échelle de la culture démocratique générant une certaine bureaucratie. La convivialité s'établit autour de la machine à café, se développe à la façon loufoque de la culture d'entreprise (publique ou privée) où les questions de tous ordres sont constamment objet de réévaluations, d'améliorations à la façon dont un projet, quelle que soit la perfection pensée par les initiateurs, demande, au fil de l'usage quotidien, une dimension imprévisible. L'incertitude, l'ajustement, l'invention ne peut faire l'économie du temps et de l'expérience humaine. n L.G. |
| Angoulême, FRAC, exposition Mike Kelley/Franz West Jusqu'au 31 mai ; projection vidéo de la pièce de théâtre, le 23 mai. Téléphone : 05 45 92 87 01. |
| Meymac, Abbaye Saint-André-Centre d'art contemporain, expositions Mohamed El Baz et Dephine Coindet. Jusqu'au 25 juin. Téléphone : 05 55 95 23 30. |
| Quimper, Le Quartier-Centre d'art contemporain, expositions Tatiana Trouvé et Niek van de Steeg, jusqu'au 7 juin ; cycle de conférences débats les 20 mai et 7 juin à 20h. Téléphone : 02 98 55 55 77. |
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1. 1996, regards exposait à la Fête de l'Huma un élément de "Bricoler l'incurable". |