Regards Mai 2000 - La Création

PHOTOGRAPHIE
Brassaï, Salgado, les territoires de l'homme

Par Jim Palette


La rétrospective Brassaï, au Centre Pompidou, et les "Exodes" de Salgado, à la Maison européenne de la photographie, montrent, chacune à sa manière, l'espace de l'homme, la poésie diffuse des villes, le tragique des camps et des destinations improbables.

L'un est né Hongrois en 1899, l'autre Brésilien en 1944, les deux ont véritablement commencé leur carrière de photographe à Paris. L'un "pour saisir la beauté des rues, des jardins, dans la pluie et le brouillard, pour saisir la nuit", l'autre pour se vouer au reportage social. Si leur commune volonté de dire le réel est indiscutable, leur domaine d'élection et leurs manières sont si éloignés que le passage de l'un à l'autre pourrait sembler presque outrecuidant, s'ils n'avaient chacun en commun de nous informer sur la condition des hommes et de leurs territoires. Territoire du quartier aux règles "intimes" chez Brassaï, territoire improbable lié aux bouleversements géopolitiques chez Sebastião Salgado. Du coup, la confrontation est passionnante, terrible aussi quant à ce qu'elle nous dit de nos sociétés, entre une réalité disparue mais presque pérenne dans notre souvenir et une autre qui fuit inlassablement dans la douleur des hommes.

Le réel rendu fantastique par la vision

Est-ce d'être né dans une ville de Transylvanie, au pays des vampires, que Brassaï garda longtemps un goût affirmé de la nuit ? Qui sait ? Plus sûrement on peut penser que ses premières promenades dans Paris avec son père professeur de littérature française, sa découverte émerveillée du jardin du Luxembourg, des Champs-Elysées et des images cinématographiques projetées alors sur les Grands Boulevards furent déterminantes. Tout autant qu'une ouverture d'esprit qui ne se démentit jamais et l'amena à côtoyer à l'égal poètes, peintres et écrivains. De Moholy-Nagy à Kandinsky, de Kokoschka à Varèse, au début des années vingt à Berlin, lorsqu'il poursuivait des cours à l'académie des Beaux-Arts de Charlottenburg, puis à Paris à partir de 1924 où la liste est longue de ses amitiés durables : Michaux, Queneau, Fargue, Desnos, Prévert, Reverdy, Picasso, Miller... D'abord journaliste, correspondant d'un journal sportif hongrois et de magazines allemands, c'est à des photographes comme Kertész qu'il s'adresse pour illustrer ses reportages : "Jusqu'à l'âge de 30 ans je n'ai jamais eu une caméra en main et la photographie était complètement en dehors de mes préoccupations. Mais à Paris, pendant six ans, je menais une vie de noctambule, et lorsque saturé des beautés de la nuit parisienne je me demandais par quel moyen je pourrais les capter, la photographie s'est imposée, seule et unique." Alors, en 1929 il s'achète un appareil Voigtländer, et trois années plus tard paraît son Paris de nuit, extraordinaire témoignage en soixante deux images, "comme illuminées de l'intérieur", d'un amoureux de la poésie éparse dans la ville et de l'ivresse qui en émane, de Montparnasse aux Halles, du canal de l'Ourcq au canal Saint-Martin, de la place d'Italie à Ménilmontant et aux Lilas à Belleville. C'est cette même année 1932 que Brassaï va commencer à fixer sur la pellicule ces graffitis, exemples de l'art populaire qu'il engrengera pendant des années et auquel il sera presque plus attaché qu'aux alcôves et aux visages de son fameux Paris secret des années 30 qui firent davantage sa gloire. Artiste protéiforme, il s'embarque encore dans d'inédits grattages mêlant dessin et photo (1) et réalise avec Salvador Dali une suite de Sculptures involontaires. Proche des surréalistes, il ne se considéra pourtant jamais comme l'un des leurs, et s'en expliquera : "Le Surréalisme de mes images ne fut pas autre que le réel rendu fantastique par la vision. Je ne cherchais qu'à exprimer la réalité, car rien n'est plus surréel."

S'il reste amoureux de la nuit, il n'en photographie pas moins la cité le jour, s'intéressant aux monuments, aimant à suivre l'homme de la ville absorbé à ses occupations quotidiennes. Ainsi de nombreuses études de personnages se présentent-elles sous forme de séries qu'il nomme "études filmiques". Son Paris, contrairement à ce qu'un raccourci un peu rapide voudrait, ne comporte pas les seuls Apaches ou belles de nuit que l'on trouve dans l'univers de Prévert et de Carné, on y croise également le beau monde, les amazones au bois et les membres élégants du Jockey-club, on y pousse la porte de l'Hôtel Crillon et des soirées de gala à l'Opéra, pas de mode ni de publicité, pas plus que travail en agence (hormis un rapide passage chez Rapho). En vérité, l'homme ne se laisse pas enfermer. On le voit réaliser des décors photographiques pour le théâtre (En passant, de Queneau, 1947, D'amour et d'eau fraîche, d'Elsa Triolet, 1950), publier Histoire de Marie, préfacé par Henry Miller (1949), collaborer à Harper's Bazaar, parcourir le monde (Grèce, Irlande, Italie, Brésil, Etats-Unis) et recevoir en 1956 à Cannes un curieux "Prix de l'originalité" pour un film tourné au Zoo de Vincennes, Tant qu'il y aura des bêtes. Avec les années soixante et soixante-dix, la publication de plusieurs livres majeurs (2) et des expositions en France et aux Etats-Unis, arrive le temps d'une juste consécration. Brassaï s'éteint à Nice en 1984. L'exposition constituée de plus de quatre cent cinquante pièces dont une centaine inédites devrait être un bonheur.

Natif de Aimores, Mineras Gerais, dans le Sud-Est du Brésil, économiste et statisticien de formation (il travailla en 1968-1969 au ministère des finances à Sao Paulo), Sebastião Salgado nous entraîne sur des terrains où la poésie est malheureusement beaucoup moins présente. C'est alors qu'il se trouve en Afrique, en mission pour l'Organisation internationale du café que, confronté à la misère, il décide, à vingt-neuf ans, de sa carrière de photographe, une carrière entièrement tournée vers le reportage social, et plus, le plaidoyer social. Il s'installe à Paris, entre à l'agence Sygma en 1974, passe chez Gamma l'année suivante, puis décide de quitter les news pour s'atteler à des travaux de plus longue haleine nécessitant la durée, et rejoint l'équipe Magnum Photos en 1979. Autres Amériques, qui paraîtra en 1984, est son premier travail d'envergure : une fresque sur l'archaïsme des modes de vie et des conditions de travail des paysans dans un monde où le sacré et la mort restent omniprésents. Lui succède en 1986, Sahel : l'homme en détresse, qui marquera profondément une opinion publique découvrant les ravages de la sécheresse à travers les visages d'enfants squelettiques et de populations errantes. Sebastião Salgado, de plus en plus frappé par le déséquilibre croissant entre pays riches et pays pauvres, entreprend alors ce qui deviendra la Main de l'homme (1993), une somme de plus de trois cent photos sur le travail manuel dans le monde et les souffrances encourues dans ces modernes Métropolis que sont les mines d'or de la serra Pelada, au Brésil, ou encore un barrage en construction dans le Rajasthan.

La réorganisation de la famille humaine

En 1994, il crée avec sa femme, Léila Wanick, une agence entièrement vouée à son travail, Amazonas Images. C'est alors qu'il pose les bases d'un projet de recherche dont l'ambition est de dire en images la saga de la "réorganisation de la famille humaine" en cette fin de siècle, de conter l'histoire de centaines de millions d'êtres humains rompant avec la stabilité millénaire de leur ancienne fixation communautaire. Pendant six ans, au contact des fugitifs qui se pressent sur les routes ou les camps, Salgado va parcourir plus de quarante pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie. Il s'agit ni plus ni moins de montrer l'étendue, la diversité et les origines de ces immenses déplacements de populations. Très au-delà du seul constat, "Exodes" se présente comme un plaidoyer pour tous les déplacés et ceux qui les accueillent. Salgado veut, bien sûr, montrer leur courage dans l'épreuve, mais aussi leur volonté d'insertion, "montrer qu'ils apportent leur esprit d'entreprise et la richesse de leurs différences ; montrer, à travers l'exemple des migrations, qu'il faut fonder la famille de toute l'espèce humaine sur la solidarité et le partage." n J.P.

Brassai, rétrospective, Centre Georges-Pompidou jusqu'au 26 juin. Brassaï, la monographie, Ed. Centre Pompidou/Le Seuil. 320p.390F

Sebastião Salgado, "Exodes", Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, 75004 Paris. Jusqu'au 3 septembre. Rencontre avec Sebastiao Salgado, le 23 juin à 18h. Exodes, Ed. de la Martinière.112 p., 250F.


1. Regards n°56.

2. Histoire de Marie (Actes Sud), Graffitis (Flammarion), Conversation avec Picasso, Henry Miller grandeur nature, Henry Miller rocher heureux, le Paris secret des années 30, Marcel Proust sous l'emprise de la photographie (Gallimard), les Artistes de ma vie (Denoël).

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