Regards Mai 2000 - La Création

PATRIMOINE
Du côté de l'archéologie

Par Marie Marquès


Entretien avec Jean Guyon*

Après avoir chargé Régis Debray de réunir l'année dernière un certain nombre de penseurs autour de la question du "monument" pour les Entretiens du Patrimoine, la Direction de l'Architecture et du Patrimoine (DAPA) a confié à François Loyer (1) la mission d'organiser, en janvier dernier, trois jours de débats sur le thème "Ville d'hier, ville d'aujourd'hui en Europe".

Les Entretiens du Patrimoine ont, cette année, intégré l'archéologie urbaine, plus connue sous le nom d'archéologie préventive. En quoi cela consiste-t-il ?

Jean Guyon : Pour les archéologues qui pratiquent ce type d'archéologie, il s'agit généralement d'étudier des vestiges exhumés à l'occasion de travaux d'aménagement. Mais dans la majorité (pour ne pas dire dans la totalité) des cas, les vestiges ne sont pas conservés : une fois les relevés effectués et les données enregistrées, on ne remet pas en cause le projet architectural, on détruit donc un potentiel archéologique pour laisser place à un projet urbanistique. Aujourd'hui, il faudrait trouver des vestiges d'une importance absolument capitale, pour que l'Etat prenne la décision de revenir sur un projet d'équipement. Par une sorte de politiquement correct, l'archéologie préventive a ainsi succédé à l'archéologie de sauvetage, mais il n'est pas sûr que la collectivité ait gagné au change. Quant au temps de l'archéologie de sauvetage, il s'est agi de sauver les meubles, comme à Marseille en 1968, lorsque Malraux a arrêté les travaux des promoteurs pour permettre de retrouver les traces du port antique. On a du moins conservé dans un jardin des vestiges les restes mis au jour. Aujourd'hui, dans cette ville comme ailleurs, on fouille beaucoup plus soigneusement grâce au cadre préventif, mais ce que l'on trouve finit invariablement sous les dents des pelleteuses...

L'archéologue urbain, contrairement à l'image venue de la pratique des égyptologues, ne se contente pas d'épousseter de vieilles pierres. Il donne à voir les différentes strates de l'histoire, ce qui lui permet de mettre en perspective les pouvoirs successifs et de relativiser la notion de temps...

J.G. : Il est vrai que l'archéologie urbaine ne se conçoit pas aujourd'hui sans l'enregistrement de toutes les strates : elle considère l'histoire urbaine dans la durée et même dans la très longue durée. La revue de notre profession, Gallia, n'a longtemps traité que des sujets antérieurs à l'an 800 ; désormais ce verrou chronologique a sauté, étant donné la prise de conscience d'une continuité de type historique que révèle l'archéologie. C'en est fini de l'archéologie sélective, celle qui consiste à arriver à la bonne couche. Par exemple, lorsque Mussolini a tracé la via del Fori imperiali à Rome, la seule chose qui l'intéressait était de retrouver le niveau du forum, et ce qui venait après était occulté. Dans les années 30, présenter une superposition de niveaux archéologiques aurait été inconcevable. Aujourd'hui, lorsque les archéologues italiens fouillent la même zone, ils n'hésitent pas à conserver une maison forte d'époque carolingienne surimposée au sol en marbre du forum de Nerva. Mais c'est une chance qu'ils aient pu la conserver, alors que la pratique courante, désormais, veut qu'explorer par strates signifie aussi tout détruire jusqu'au sol naturel, au niveau géologique. On enregistre donc les faits sur la longue durée mais on n'en garde guère mémoire, même dans les Monuments Historiques.

L'usage veut que depuis Viollet-Le-Duc, les Monuments Historiques restituent au public des monuments produits, qui, restaurés à l'identique, privilégient une époque particulière. Dans la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en- Provence, vous avez exhumé une voie romaine. Revendiqueriez-vous la relativisation des époques en montrant la coexistence de pouvoirs différents dans un même lieu ?

J.G. : Viollet-Le-Duc, confronté à un problème de présentation au public, a opté pour un état idéal (ou idéel) du monument : il lui est plus d'une fois arrivé de conduire ses restaurations en faisant du monument, ce qu'il aurait dû, selon lui, théoriquement être dans son état achevé. Mais cette doctrine, qui a longtemps prévalu dans le service des Monuments Historiques, évolue... Pour ma part, lorsqu'un monument se trouve, par chance, être le conservatoire d'une mémoire urbaine, j'essaie de plaider pour qu'on s'efforce non seulement de garder mémoire de cette histoire, mais aussi d'en laisser les témoins visibles. Ainsi à Aix, pour la voie romaine et le forum adjacent, devenus le lieu de la première cathédrale de la ville, et donc par la suite le prétexte de toute une renaissance urbaine à partir de l'époque romaine.

Ne trouvez-vous pas que les restaurations sont trop apprêtées ?

J.G. : Depuis près de deux siècles, les architectes des Monuments Historiques ont acquis une longue pratique d'intervention sur les édifices du Moyen Age, moins sur les sites archéologiques, ce qui ne va pas sans poser problème. Un exemple d'actualité, celui des thermes des Lutteurs de Saint-Romain-en-Gal, sur la piscine desquels a été mise en évidence l'existence de l'Antiquité tardive, à la fois église et cimetière couvert. Faut-il montrer ces vestiges, au risque de faire désordre ? On s'oriente vers un compromis : remblayer les restes du Ve siècle (qui au moins ne s'abîmeront pas) et restituer au dessus d'eux, sur un remblais recouvert de gazon, le plan des termes du Haut-Empire. Mais pourquoi ne pas présenter l'ensemble de ces vestiges "dans leur jus", comme diraient des antiquaires ? La confrontation des différentes époques est parfaitement lisible : laisser visibles les éléments conservés restituerait un pan méconnu de ce site urbain, et permettrait de montrer comment, à l'occasion de l'édification du lieu de culte chrétien, on a voulu se réapproprier un monument public romain qui ne servait plus.

Vous montrez tout à fait clairement qu'un pouvoir est capable de nier, ou bien de s'ancrer, dans le pouvoir précédent pour se développer. A "lieu stratégique" semble correspondre l'expression "occupation stratégique" ?

J.G. : Le cas d'Aix-en-Provence me paraît exemplaire à cet égard, non seulement à la cathédrale mais aussi pour le Palais des comtes de Provence malencontreusement détruit à la veille de la Révolution. En ces deux lieux, un nouveau pouvoir a réinvesti à la fin de l'Antiquité deux points forts de l'urbanisme romain (le forum et la porte fortifiée de la ville) pour édifier une cathédrale et une résidence comtale. Et à partir de l'époque romane, la ville a grandi en cercles concentriques autour de ces deux pôles nouveaux, civil et ecclésiatique, jusqu'au XVII e siècle, lorsqu'on a rasé le rempart pour construire le Cours aux Carrosses, aujourd'hui cours Mirabeau et le quartier Mazarin plus au sud. Quand on a la chance de pouvoir présenter un point de départ, comme le fut la cathédrale, faut-il s'en priver ? On pourrait, dit-on, se contenter de reconstitutions par images de synthèse en trois dimensions. Certes, les expériences en ce domaine sont séduisantes, mais l'engouement pour cette technologie nouvelle fascine parfois trop, au point de faire oublier les vestiges. Il me semble qu'il y a un danger, celui de céder à une documentation virtuelle sur la fouille, et de délaisser l'objet archéologique qui est bien réel. Les reconstitutions en 3D ne doivent pas être un substitut, seulement un "plus".


* Directeur de recherche au CNRS. Spécialisé en archéologie urbaine au Centre Camille-Jullian d'Aix-en-Provence. Responsable d'une collection d'Atlas topograhiques des villes de Gaule méridionnale, dont le tome 1, Aix-en-Provence, est paru en 1998. Le second, Frejus, doit paraître cette année.

1. Historien de l'architecture, directeur de recherche au CNRS et lauréat en 1999 du Grand Prix national du Patrimoine.

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