Regards Mai 2000 - La Création

COLLAGE
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Par Emile Breton


On dit le Nasdaq, la nouvelle économie, les Start up.... Un matin, on peut se retrouver riche, la fortune en dormant ou quelque chose comme ça. L'avenir est là. C'est peut-être vrai, mais les anciennes valeurs ne s'en portent pas moins bien, l'immobilier entre autres. La pierre, comme on disait au temps où les bourgeois de Balzac faisaient bâtir du côté de la Madeleine. Ainsi le journal le Monde du dimanche 2 avril pouvait-il donner de bonnes raisons d'investir dans une société américaine, la Wackenhut Corrections Corp. Cette honorable compagnie gère en effet dans treize Etats des USA, et à Porto Rico une quarantaine d'établissements, représentant quelques milliers de lits comme le fait savoir une publicité, par laquelle elle se proclame "leader dans cette branche de l'industrie". On peut ajouter qu'elle a vocation internationale, puisqu'elle gère au total quarante mille lits au Royaume-Uni, et prospecte d'autres marchés dans le monde.

Tant de savoir-faire ne pouvait être que récompensé. Son chiffre d'affaires, selon le même journal, a augmenté de 23 % en 1999, pour atteindre 2,2 milliards de dollars. En cinq ans, précise l'agence économique Bloomberg, la "croissance des bénéfices de cette société a été cinq fois plus forte que celle de l'indice S & P 500 de Wall Street." Le profane n'est pas obligé de savoir ce que peut représenter cette échelle “S & P 500”, pour se douter que les actionnaires font aisément le calcul, et que cela ne doit pas être mauvais pour eux. Ces lits gérés par la Wackenhut Corrections Corp. sont installés, il faut quand même le dire, dans des pièces soigneusement bouclées et surveillées jour et nuit par des gardiens. Car ce n'est pas une chaîne d'hôtels qu'exploite, après les avoir construits, cette entreprise "leader dans sa branche d'industrie", mais des prisons privées construites dans un nombre de plus en plus grand aux Etats-Unis et dans les pays qui le tiennent pour modèle.

Dans le même article, le Monde révèle que le département de la justice américain a porté plainte contre cette société à la suite de mauvais traitements infligés à des adolescents dans le Centre de justice juvénile de Jena en Louisiane. Le juge Doherty, qui a fait libérer six d'entre eux, "a cité le cas d'un adolescent de dix-sept ans, coupable de vol et qui était encore soigné pour blessures par balles, que ses gardes-chiourme ont contraint à s'allonger sur le ventre, tandis qu'on lui enfonçait violemment un genou dans le dos." Et l'on parle encore d'un détenu qui a tenté de se suicider une vingtaine de fois en avalant des lames de rasoir, d'autres qui se sont mutilés volontairement pour être envoyés à l'infirmerie et échapper aux viols répétés. On parle surtout de l'incompétence de gardiens, peu ou mal formés, de l'insuffisance de nourriture et du manque de couvertures et de vêtements en hiver.

On n'ira pas, ici, jusqu'à s'en étonner. Cotée en bourse, la Wackenhut Corrections Corp. doit faire le maximum de bénéfices pour le minimum de dépenses. C'est seulement à cette condition qu'elle pourra se situer honorablement sur l'échelle S & P 500. Et que ses actionnaires la remercieront. Le juge Doherty a raison de s'indigner, il a raison de faire libérer six adolescents maltraités. Mais il y a aux Etats-Unis cent vingt mille détenus dans les prisons "privées", pour deux millions de prisonniers au total. Et l'on sait bien que, privées ou publiques, ces prisons américaines, dont certaines ont réintroduit les chaînes aux pieds des condamnés, ne sauraient être tenues pour des modèles de réinsertion dans la société. Que pourra, seul, dans la petite ville de Jena, Louisiane, un juge épris de justice ?

A Paris, à la Halle Saint-Pierre, centre culturel municipal, se tient une exposition "Haïti, anges & démons". Des formes humaines se lovent dans un cadre de couleurs, serpents-dieux qui s'arrachent à la terre mère, le "Baron Samedi" chapeau haut de forme sur une tête où se lit l'osseuse blancheur de la boîte crânienne se promène dans un cimetière, conduisant son armée de "Guégués", fantômes sans visage, madame Erzulie se pavane dans ses amples jupons. Ce monde de tous les jours, misère tropicale, est habité de déesses secourables, de génies vengeurs. Richesse d'un pays où, s'exclama Malraux en 1975, vit le "premier peuple de peintres".

Cette peinture haïtienne telle qu'on la connaît aujourd'hui, n'est pas si vieille. L'un de ses pères, Hector Hippolyte, né en 1894 est mort en 1948. Peintre en bâtiments et "houngan" (prêtre de la religion vaudou), il décorait les "hounforts", lieux de culte et les tombes, mais ne refusait pour autant aucun travail profane : les oiseaux et les fleurs venaient habiter portes et façades de son village, partout où il était passé. En 1943, un Américain un peu rêveur, Dewitt Peters, ayant ouvert à Port-Au-Prince où il enseignait l'anglais, un Centre d'art, découvrit une de ces portes décorées et partit aussitôt à la recherche du peintre qui, selon son jugement, savait fort bien occuper un espace. Ainsi Hippolyte fut-il invité à venir travailler au Centre et découvrit la peinture de chevalet. On apprendra cela dans le catalogue édité pour cette exposition.

Cela et bien d'autres choses, autant sur ces peintres et sculpteurs que sur le vaudou et ses dieux venus de la terre africaine avec les esclaves déportés. C'est eux qui les aidèrent à survivre au pire des arrachements, à rêver d'Afrique perdue qu'ils retrouveraient dans la mort. Eux encore leur donnèrent la force, en 1804, après la cérémonie du Bois Caïman, où ils furent invoqués dans la nuit, de se révolter contre les blancs qui en interdisaient le culte et de créer la "première république des misérables". Religion complexe, et art qui ne l'est pas moins. Car on apprend aussi, à visiter cette exposition, que cet art, s'il explosa à partir de la fin des années quarante, et conquit les milieux intellectuels européens et américains avec André Breton qui le découvrit alors, existait depuis longtemps, souterrainement, si l'on peut dire, dans la surcharge baroque des décorations d'autels, qu'on retrouve ici, dans les subtiles arabesques des "vèvès", ces dessins tracés sur le sol pour appeler les dieux. Aussi Michel-Philippe Lerebours peut-il justement écrire, dans une des préfaces fort bien documentées qui ouvrent le catalogue : "Il est bon de rappeler que beaucoup de peintres haïtiens – quand bien même ils ne l'avouent pas – sont des initiés. Plus d'un a franchi les étapes et est devenu houngan. Ils ont presque tous tracé des vèvès. C'est là une technique qui exige une grande sûreté de main et un très long apprentissage. Le vèvè doit être bien fait, il doit être ressemblant. Chaque vèvè est individuel, a son propre tracé dans un vaste répertoire de près de 200 figures, où les différences sont parfois quasi imperceptibles.

C'est le tracé des vèvès qui, en grande partie, va expliquer la spontanéité du dessin, le sens immédiat de la composition et de l'équilibre des formes." Étonnants rapports entre magie et technique qui président à la naissance d'un art plastique. Mais n'est-ce pas une histoire que, de Lascaux aux Cyclades, on retrouvera à toutes les origines ?

C'est un grand voyage que permet cette exposition. Il s'achève sur les murs et les palissades de New York, avec ce couronnement exceptionnel de la maturité d'un art, quelques toiles de Jean-Michel Basquiat, peintre de génie né d'un père haïtien et d'une mère portoricaine, élevé dans les rues de la métropole américaine, mort en gloire à 27 ans et qui retrouve dans ses graffitis hurlants la violence des dieux qui firent, il y a deux siècles la traversée d'Afrique aux Amériques, avec des hommes et des femmes enchaînés dans les cales sans air des bateaux négriers.

Bouclons ce "collage" de deux informations si différentes par ce mot de Vô Nguyen Giap, le général vietnamien père des offensives qui chassèrent de son pays d'abord les Français, puis les Américains. Il a 88 ans et vient de donner à Hanoi une conférence de presse à destination des journalistes étrangers. Ŕ propos des bombardements américains par les "forteresses volantes" qui devaient faire plier son pays, il a dit : "Contre les B-52, ce fut la victoire de l'intelligence vietnamienne sur l'argent et la technologie des Américains. Au bout du compte, le facteur humain prime : il faut comprendre les gens, leur histoire, leur culture."

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