Regards Mai 2000 - La Création

AUTRICHE
L'écrit comme rappel de l'histoire

Par François Mathieu


La formation d'un gouvernement en Autriche auquel participent des membres du FPÖ a réveillé la mémoire européenne. Des écrivains autrichiens n'avaient pas attendu cette circonstance pour travailler la mémoire de leur pays. Thomas Bernhard, notamment.

Jamais les intellectuels autrichiens ne s'étaient fait d'illusions sur la société autrichienne et sa capacité à flirter en partie avec les vieux démons du fascisme. La guerre terminée, une population qui, le 10 avril 1938, avait plébiscité l'Annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, s'était soudainement convertie à une démocratie fondée sur le mythe des victimes : autant d'Autrichiens, autant de victimes ! L'Autriche : première victime entre toutes les victimes ! Les convertis fondèrent des partis démocratiques, un parti socialiste (SPÖ) et un parti conservateur populiste (ÖVP), se partagèrent le pouvoir et pratiquèrent l'amalgame historique.

Un exemple pris en Carinthie, le futur laboratoire de Jörg Haider. Les ruines de l'Autriche encore fumantes, on compta les morts. En Carinthie, on en compta 19 225. Il fallait une explication : ce qui s'était passé avait été un immense malentendu ; l'innocent peuple autrichien avait été abusé ; quant aux morts, ils avaient accompli leur devoir en servant fidèlement la patrie. En 1959, on consacra sur le mont Saint-Ulrich, près de Klagenfurt, un monument au souvenir de "toutes les victimes" de la guerre, qui fort évidemment devint un lieu de pèlerinage des anciens combattants et de l'extrême droite. En dépit d'illustres visites, l'endroit acquit une mauvaise réputation. Qu'à cela ne tienne, fort peinée l'Association du mont Saint- Ulrich élargit le cercle des morts "au service de la patrie". Une nouvelle plaque y suffit ; on y mentionna avec générosité les morts de la Défense nationale, de la Première Guerre mondiale, des forces de l'ONU tués sur le Golan et même, pour faire bonne mesure, les "victimes autrichiennes des troubles de 1934", qui avaient opposé lors de sanglants combats les chrétiens-sociaux aux socialistes. Par cette dernière mention, la boucle était bouclée, on honorait dans une même volée les SS et ceux qui les avaient combattus ! Le Parti (dit) libéral autrichien (FPÖ), fondé en 1949 avec un programme néo-nazi et une bonne couche de nationalisme allemand, put longtemps apparaître comme inutile, les gouvernements se succédant étant souvent dirigés par des chanceliers populistes.

L'art, ce virus destructeur du pouvoir et de l'économie

Dans ces conditions, l'Autriche connut des périodes plus "populistes" que d'autres. Dans les années 60 , une rigoureuse politique de mise à l'écart de l'art moderne ("dégénéré") pratiquée par le ÖVP contraignit des créateurs à quitter le pays (Gerhard Rühm par exemple). Récemment, le ÖVP perdant de l'audience et le FPÖ en gagnant, ce dernier put reprendre ouvertement le flambeau de la défense du béotisme artistique : là où le parti de Haider est au pouvoir, seul un "art sain" mérite d'être encouragé – c'est-à-dire subventionné. Une lecture de la prose haiderienne édifie. La première phrase de son programme "La liberté à laquelle je pense" (1993), donne le ton : "Les idées dominantes concernant l'Europe et les systèmes sociaux qui ont poussé sur le sol des Lumières sont dépassés, ont échoué ou fini par échouer. Cela vaut aussi bien pour le socialisme que pour le libéralisme." Les artistes et ceux qui les soutiennent sont des "anarchistes de la culture", des "mafieux de la culture", des "parasites sociaux", des "propres à rien pseudo-intellectuels, des poseurs et des fainéants, qui squattent nos immeubles et touchent l'aide sociale", bref des gens qui, dans le "lit de paresse d'opulentes subventions" produisent de l'idéologie "rouge".

Le maître à penser du FPÖ, un certain Andreas Molzer, a écrit un jour dans l'hebdomadaire d'extrême droite Zur Zeit, tristement célèbre pour ses caricatures antisémites : "La politique culturelle socialiste a fait de l'art une putain." Pour le FPÖ, l'art est un virus destructeur du pouvoir et de son économie : "En économie, ce qui vaut c'est l'ordre, la discipline, les résultats [...], alors que dans la sphère culturelle, ce sont l'expressivité, le désengagement et la spontanéité qui dominent."

De ces slogans à la charge directe, il n'y avait qu'un pas, franchi par le FPÖ par exemple lors d'une campagne publicitaire en 1995 à Vienne. Sur d'immenses affiches, où un violoncelle et son archet étaient réquisitionnés pour figurer "l'art sain", on pouvait lire : "AIMEZ-VOUS Scholten, Jelinek, Häupl, Peymann, Pasterk... OU l'art et la culture ? Liberté de l'art à la place d'artistes socialistes d'Etat. Les libéraux viennois."

On ne s'étonnera pas que des artistes, des écrivains y aient vu clair et que cette conscience ait eu une grande influence sur leur oeuvre, indirecte chez les "expérimentateurs" du Wiener Gruppe, Konrad Bayer, Hans Carl Hartmann, Ernst Jandl, Gerhard Rühm, Oswald Wiener, qui considéraient que la transformation du monde passe par une transformation du langage, directe chez les tenants d'une critique du réel, Peter Turrini, Peter Rosei, Elfriede Jelinek, Thomas Bernhard.

Ce dernier, en plus de trente ans d'écriture, n'a eu de cesse de dénoncer l'hypocrisie d'une bonne partie du peuple autrichien. Ses textes autobiographiques écrits entre 1975 et 1982 n'échappent pas à cette obsession. Dans l'Origine Simple indication, récit où sont racontés les mois vécus dans un internat salzbourgeois à la fin de la guerre et après la libération, il écrit : Salzbourg, "si elle n'a pas glorifié en toutes choses et même admiré avec extase" le totalitarisme national-socialiste, "l'a toujours favorisé". Ses habitants étaient et sont "uniquement concentrés sur leurs possessions et leur réputation, complètement absorbés dans la crétinité catholique ou nationale-socialiste". Ils "sont froids jusqu'à la moelle des os et leur pain quotidien est la bassesse, le calcul abject est leur marque particulière." Thomas Bernhard décrit ses souffrances d'adolescent solitaire dans ce qui s'appelait un "foyer scolaire national-socialiste".

Quelques mois après la guerre, l'établissement fut transformé en "établissement strictement catholique, le Johanneum". Un ecclésiastique remplaça le directeur tortionnaire sans doute "incarcéré à cause de son passé national-socialiste". Il était secondé par un autre ecclésiastique qui "avait recueilli en bon catholique l'héritage du [directeur] national-socialiste." Et il constate : nous avons "été tout d'abord au nom d'Adolf Hitler éduqués jusqu'à notre ruine et quotidiennement éduqués à mort puis, après la guerre nous l'avons été au nom de Jésus-Christ et le national-socialisme a eu sur ces jeunes hommes le même effet dévastateur qu'à présent le catholicisme." Et de conclure : "Intellectuellement coincés entre le catholicisme et le national-socialisme nous avons grandi et nous avons été finalement broyés entre Hitler et Jésus-Christ en tant que reproductions de leurs images, faites pour abêtir le peuple."

Salzburg, souffrances d'un adolescent solitaire

Conclusion qui entraîne l'amère constatation dans ces conditions de la disparition de la mémoire individuelle et collective : "Quand je parle ici avec des gens qui effectivement sont de vieux habitants de cette ville et qui ont dû être témoins des mêmes choses que moi, je parle avec des gens au comble de l'irritation, de l'ignorance, de l'oubli, on dirait que je parle à une unique volonté d'ignorance blessante et, en particulier, blessante pour l'esprit."

Quelques mois avant sa mort (le 12/2/89), Thomas Bernhard vit son dernier triomphe théâtral lors de la première de sa pièce Place des héros le 14 novembre 1988 au Burgtheater de Vienne. Et provoque un énorme scandale à travers l'Autriche. Des phrases, des extraits sortent de la salle de répétition. La presse écrite (populaire et populiste), la radio et la télévision lancent une campagne de dénigrement d'un texte inconnu, puisque non encore publié. Un procès d'intention en pleine présidence de Kurt Waldheim (1986-1992). Dénonciation encore de l'Autriche et de l'essentiel de ses habitants, cette fois pour leur antisémitisme. Peymann met en scène une famille d'universitaires juifs qui, après avoir émigré en Angleterre, revient à Vienne et souffre de l'insensibilité autrichienne, de la méchanceté et de la bestialité du vieil antisémitisme rebadigeonné, et s'écroule. La veuve du vieux professeur Schuster, qui a fini, juste avant que la pièce ne commence, par se jeter par l'une des fenêtres de son appartement – l'obsession du suicide chez Thomas Bernhard – devenue folle, ne cesse d'entendre sur la Heldenplatz "la clameur des masses à l'arrivée d'Hitler sur la place des Héros en mille neuf cent trente-huit", manifestation à la suite de laquelle la population viennoise, toute à sa joie d'accueillir d'Hitler, le fils prodige de l'Autriche, s'était livrée à de sanglants pogroms.

Une volonté d'ignorance blessante pour l'esprit

Le parti de Haider au gouvernement, des créateurs autrichiens ont réagi. Elfriede Jelinek interdit que ses pièces soient montées en Autriche. Gérard Mortier, directeur du Festival de Salzbourg, annonce d'abord son intention de démissionner puis revient sur sa décision. En France, à l'instar des hommes politiques boycottant leurs homologues autrichiens dans les instances internationales, des intellectuels ont appelé au boycott de l'Autriche. Si nous pouvons soutenir les premiers, gardons-nous de suivre à la lettre l'appel des seconds. La création autrichienne a, au contraire, besoin de notre soutien. Des metteurs en scène montent des pièces de Thomas Bernhard, de Peter Turrini, de Werner Schwab. Que d'autres continuent et allons voir les uns et les autres ! On dispose en France de nombreuses et bonnes traductions de romans autrichiens, traduisons, éditons-en encore plus. Et lisons ! Lisons Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek, Peter Handke, Joseph Winkler, Christoph Ransmayr, et faisons lire aux adolescents Christine Nöstlinger, Renate Welsh, entre autres. Et pour mieux comprendre le fait autrichien, lisons le Caractère subversif de l'Autriche de Félix Kreissler.

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