Regards Mai 2000 - La Création

FETES DE L'IMAGINAIRE
Etonnants voyageurs de l'utopie comme horizon dépassable

Par Cédric Fabre


C'est sous le titre "Utopies, Science-Fiction et Fantasy" que la 11e édition du Festival de Saint-Malo est placée. Odyssées imaginaires, qui loin d'être des jeux littéraires innocents, parlent de notre monde au présent. "Des innocents ignoraient que la chose était impossible, alors ils l'ont faite" : quelle phrase, mieux que celle de Mark Twain, résumerait l'idée de littérature voyageuse, lorsque le périple consiste à se transporter vers des mondes imaginaires, idéaux, alors que depuis des années, on annonce la "fin des idéologies" et la nécessité de réenchanter le monde ? L'essayiste Alberto Manguel, qui vient de publier Dans la forêt du miroir.

Essai sur les mots et le Monde (1) nous confiait récemment : "Nous sommes revenus à l'idée d'utopie de Thomas More, à savoir le “non-lieu”, la chose qui n'est pas possible, alors que pour Montesquieu et Campanella, voire Fourier, l'utopie était envisageable. (...) N'oublions pas que les utopies ont été inventées pour être réalisées." La contre-utopie a prédominé dans la littérature de ces dernières décennies, notamment en science-fiction, et surtout dans le polar. "Littérature du réel", qui se veut "témoin de son époque et de son siècle", la littérature policière entend, en chroniquant les misères du monde, en fixant les maux et la fin des espérances, accrocher de fait le lecteur, et plus largement les citoyens, sur les dangers qui menacent.

Le romancier Jack O'Connell (présent à St-Malo), auteur de Porno Palace et de Et le Verbe s'est fait chair... (2), en créant la ville de Quinsigamond, donne à voir une métropole américaine marquée par la corruption et le vice, un avant-goût salé de ce que peut être l'avenir : règne des gangs et des armes, menaces sur la culture et sur l'universalité à laquelle elle prétend (légitimement)... Le monde visible y est décrit comme un cauchemar brumeux et pourtant bien réel, fait de violences et d'injustices, de délires puritains, tandis que c'est dans les souterrains de Quinsigamond que l'on peut subodorer l'existence d'un monde merveilleux, à travers l'image d'une madonne à l'enfant prise par un mystérieux photographe (cf Porno Palace). Car, souvent, si elle a été rayée de la "surface", l'utopie est ailleurs, elle est dans les mondes parallèles, souterrains, underground, voire dans des planètes lointaines : les auteurs de SF, comme ceux de polar, parlent au présent, dénonçant des sociétés desquelles le rêve a été évincé. Leurs romans sont éminemment politiques, et touchent aux questions centrales : que va-t-on faire de ce monde ? N'est-il pas transformable ? A travers leurs écrits, ils dénoncent une pensée unique, une uniformité des comportements, et l'absence de réflexions et de projets "alternatifs".

Science-Fiction, le réel porté à l'incandescence

Ainsi, Michel Le Bris, directeur du festival Étonnants-Voyageurs écrit, en préface de l'ouvrage collectif le Futur a déjà commencé (Ed. Librio) : "Comme si, en plein coeur de la modernité, surgissaient d'un coup, dans une sorte de darwinisme halluciné, horreurs et merveilles des légendes et des mythes, nos fantasmes les plus archaïques mêlés aux spéculations les plus futuristes– les archipels engloutis de nos imaginaires." Selon Le Bris, on ne peut "lire le siècle" en ignorant cette magnifique et dévastatrice entreprise de contre-culture que représenta la Science-Fiction, "qui porta le réel à l'incandescence, embarquée sur des vaisseaux comme Métal Hurlant ou Mad, de Philip K. Dick à Norman Spinrad, sans oublier de citer l'éternel oublié de la BD "noire-SF", sans doute l'un des plus brillants, Frank Miller, chroniqueur de la ténébreuse et imaginaire Sin City" (lire J'ai tué pour elle, Ed. Rackham/Vertige graphique)...

Cette subversion nécessaire pour lire le siècle...

Parlant de la SF, Marion Mazauric, directrice littéraire chez J'ai Lu, écrit : "Contester le présent au nom de l'avenir qu'il porte en germe est donc subversif. (...) Retrouver les mythologies, oser à nouveau l'idée d'utopie, poser la question du divin, oser la métaphysique, l'aventure, celle de notre enfance, et la figure du héros, rêver l'impossible, les étoiles et l'espace : tout cela est subversif dans un moment où le jugement sur la littérature appartient à une élite. (...)" Aux "Etonnants-voyageurs" de continuer de nous étonner, en nous rappelant au passage que le simple fait de faire de la fiction pour parler du monde – d'être écrivain, tout simplement – est déjà l'une des plus belles utopies. n C.F.

Etonnants Voyageurs, Festival international du livre,

Saint-Malo, du 4 au 8 mai 2000. Infos. : Association Megaliths, tel. : 02 23 21 06 21. Site internet : < www. etonnants-voyageurs. com


1. Alberto Manguel, Dans la forêt du miroir. Essais sur les mots et sur le monde, traduit de l'anglais par Christine Le Boeuf, Actes-Sud/Leméac, 2000, 318 p., 139 F.

2. Jack O'Connell, Et le verbe s'est fait chair..., éditions Rivages-Thriller, 2000, 315 p., 135 F. et chez le même éditeur, Porno palace, 1998, 458 p., 149 F.

retour