Regards Avril 2000 - La Planète

CAP AU NORD
Finlande, cette Européenne qui venait du froid

Par Pierre-André Chanzy


En Finlande, le 6 février, les femmes ont voté pour une femme, contribuant ainsi à élire la première présidente du pays. L'excellente nageuse qu'est Tarja Halonen, cette "socialiste de gauche", ministre des Affaires étrangères, députée depuis 1979, l'a emporté d'une longueur sur son concurrent et adversaire, Esko Aho.

Avec ses 51,7 % des suffrages, Tarja Halonen a recueilli un assentiment qui s'étend bien au-delà des partis de gauche. Dans ce succès comptent naturellement les qualités personnelles. On lui a su gré de sa franchise. Elle n'a pas dissimulé ne plus être membre de l'Eglise luthérienne et de vivre en union libre "comme la majorité des couples en Finlande". Ajoutez encore l'excellente impression laissée par la Finlande lorsqu'il lui échut de présider l'Union européenne, l'an passé. Ministre des Affaires étrangères, Tarja Halonen s'en vit attribuer le mérite. Désignée pour présider l'Europe jusqu'en 2000, la Finlande a vu là une revanche de l'Histoire. Car suédoise durant des siècles, russe tout au long du XIXe, indépendante mais prise en cisaille entre l'Union soviétique et le IIIe Reich, elle réussit sa sortie d'un XXe siècle tragique et mutilant.

Le siècle débute par la plus cruelle des guerres, une guerre civile. "Blancs" et "Rouges" s'affrontèrent. Lénine ne voulait pas exporter la Révolution. Il espérait que les Finnois eux-mêmes la feraient triompher. En cela, il se trompa. La Finlande se déchira.Si le Sud vit le prolétariat urbain et agricole se révolter, le Nord, bourgeois, ne suivit pas. Le Parti du Sénat et le gouvernement rassemblaient la droite. Le premier ministre appelle Mannerheim auréolé de son passé d'officier finlandais au service du tsar. Il avait été "Oberst" colonel durant la guerre russo-japonaise. Lorsqu'il rejoignit Helsinki pour combattre les Rouges, on lui con-fia une armée... qui n'existait pas. Avec quelques corps francs, il joua d'audace. Il y avait encore des troupes russes en Finlande. Leurs officiers étaient tsaristes, la plupart des soldats sympathisaient avec la Révolution.

Guerre civile et purge stalinienne

Fort de ses amitiés et des camaraderies de combat, Mannerheim établit des complicités avec ses anciens compagnons. Avec ses maigres troupes, il investit des cantonnements russes et fait prisonnières les garnisons. Les officiers – blancs – sont autorisés à conserver leurs armes. Les soldats – rouges – sont désarmés, réexpédiés en Union soviétique ou... exécutés.

Les "bolcheviks" finlandais s'organisent, ripostent et s'emparent d'Helsinki. Le premier ministre et le Parti du Sénat font appel à l'Allemagne. Ils craignent que Mannerheim ceigne tous les lauriers et préfèrent voir Von der Golitz "libérer Helsinki". La droite a gagné ? Pas encore. Dans les villes et les villages, dans les campagnes, francs-tireurs blancs et rouges se combattent et trouvent toujours plus de volontaires qu'il n'en faut pour commander les pelotons d'exécution.

Les hommes meurent, la guerre civile se meurt. Le Parti blanc l'emporte. Pour dix mille rouges, c'est l'exil volontaire en Carélie avec l'espérance d'y fonder une république socialiste préfigurant une "grande Finlande rouge". Staline leur brise les reins et extermine leurs dirigeants. Les communistes finnois ne l'oublieront pas. La purge stalinienne aura des conséquences lors de "la guerre d'hiver" en 1939.

Tout commence le 26 novembre. "Sept obus finlandais sont tombés aujourd'hui sur les garnisons soviétiques à Manila, petit village frontalier situé dans l'isthme de Carélie." Le communiqué soviétique précise qu'un commandant de l'armée rouge et trois soldats ont été tués ! Leningrad se sent menacé. C'est Molotov qui le clame sur les ondes. Le 30 novembre, l'Armée rouge prend l'offensive. Helsinki est bombardé ainsi que vingt autres villes. Aujourd'hui, la plupart des historiens s'accordent pour dire que les "obus de Manila" n'ont existé que dans la propagande stalinienne. Ce qui est vrai par contre était la peur de Staline de voir Hitler se servir de la Finlande comme base d'attaque contre Leningrad. La guerre soviéto-finnoise dura cent neuf jours. La résistance finlandaise, incapable de vaincre l'URSS, infligea à l'Armée rouge de lourdes pertes. A tel point que Staline fit appel au maréchal Vorochilov et précipita un demi-million d'hommes pour venir à bout de la Finlande.

Durant la "guerre d'hiver", les communistes finnois dans leur ensemble ne firent pas défection. Ils gardaient présent à l'esprit les exécutions de leurs camarades en Carélie soviétique. La Finlande succomba. Il y eut un interlude. Une partie de la Carélie est perdue mais le pays n'est pas occupé.

La "finlandisation" ou la neutralisation

Lorsque, en 1941, la Wehrmacht envahit l'Union soviétique, la Finlande mobilise pour reconquérir les territoires perdus. Tout au long de la Deuxième Guerre mondiale, elle sera l'alliée du Reich même si Mannerheim, son grand homme, déteste Hitler.

Avant que l'Apocalypse de la débâcle n'emporte Berlin et le Reich, la Finlande conclura une paix séparée avec l'URSS. Le prix en fut lourd. En tribus et en territoires. Depuis la fin de la guerre jusqu'à l'effondrement de l'URSS et quel que fut le président finlandais, qu'il s'appelle Mannerheim ou Kekkenen, Moscou fit sentir sa présence et dicta à Helsinki sa politique. A tel point qu'on put parler de "finlandisation" pour évoquer non la neutralité d'un pays mais sa neutralisation.

C'est ce qui explique à la fois l'adhésion de la Finlande à l'Union européenne et ses réserves à propos d'une défense commune. Au fil des longues années "soviétiques", la Finlande, occidentale de coeur, dut s'abstenir de tout engagement déplaisant à Moscou. Lorsque le "traité d'amitié, de coopération et d'entraide" avec l'Union soviétique fut rendu caduc par la disparition de celle-ci, Helsinki se sentit les mains libres. Même si la Finlande rurale se montre plus réservée que celle des villes, en 1994, les Finlandais, par référendum, optèrent en faveur de l'Union européenne. Ils se montrent en cela plus enthousiastes que leurs voisins nordiques sans parler du refus norvégien... Mais, dans le même temps, la Finlande ne s'affiche pas fédéraliste et renâcle à l'idée d'une défense commune.

Jadis, lorsque Willy Brandt était chancelier fédéral, on parlait de l'Ost Politik allemand. La Finlande a désormais la sienne. Faite de crainte et d'espérance, de prévention et d'ambition. Qu'elle fût ou non soviétique, la Russie est un voisin que la Finlande redoute. Sans qu'elle l'exprime ouvertement, elle songe avec nostalgie aux provinces perdues. La Carélie est l'Alsace-Lorraine des Finlandais, même si 90 % sont conscients que "la question n'est pas d'actualité". Le litige pour autant n'est pas "clos".

La Finlande voudrait jouer un rôle stabilisateur, être un pont entre l'Occident et la Russie. Plutôt que d'Ost-Politik, on devrait parler d'une politique "nordique". C'est ici qu'une composante linguistique et culturelle propre à la Finlande pourrait y contribuer. C'est en tout cas le sentiment d'un des représentants les plus influents du Parti suédophone, le député Henri Lax. La minorité suédophone de nationalité finlandaise atteint à peine les 6 %. Peut-être même un peu moins... Il n'empêche que le bilinguisme est de règle. Les Finlandais suédophones ont leurs écoles, leur enseignement universitaire, leurs églises et même une brigade de l'armée où, si les ordres sont donnés en finnois, la formation l'est en suédois.

L'obligation d'apprendre le suédois à l'école fait actuellement l'objet d'un combat. Reste que la minorité de langue suédoise est une des plus protégées d'Europe sinon la plus protégée. Henri Lax y voit un atout pour le rôle international brigué par son pays. "La Finlande devant la Russie en proie à une détresse économique est un avant-poste. elle représente le moteur du développement dans la région. Mais elle est un petit pays. Nous devons dès lors nous affilier avec nos voisins nordiques, en particulier la Suède. Notre bilinguisme représente un atout extrêmement utile. Mon ambition est de voir se dessiner un arc-en-ciel nordique aux couleurs finnoises, suédoises, danoises, norvégiennes, flamandes et allemandes. Il me faut convenir que cette vision septentrionale est partagée davantage par l'Union européenne que par nos voisins nordiques. En tout état de cause, elle est désormais celle de la Finlande."

Ce qui explique que la Finlande figure parmi les avocats les plus convaincus de l'élargissement de l'Union européenne. .

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