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MOYEN-ORIENT Par PAR Walid Charara |
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| La polémique suscitée par les déclarations de Lionel Jospin, qualifiant les actions de la résistance libanaise de "terrorisme" a eu le mérite de rappeler la guerre oubliée qui se déroule au Sud-Liban depuis 22 ans. |
| Après avoir envahi une partie du Sud-Liban en mars 1978, lancé une deuxième invasion qui ira jusqu'à la capitale, Beyrouth, en juin 1982, s'être partiellement retiré en mai 1985, le gouvernement israélien annonce sa volonté de retirer la totalité de ses troupes du territoire libanais avant juillet 2000. Les récents bombardements contre les infrastructures civiles libanaises (3 centrales électriques) et autres démonstrations de force à distance ne sauraient occulter l'origine de cette décision : la véritable défaite de l'armée israélienne face à une guérilla des plus aguerries. Elle intervient, par ailleurs, dans une phase délicate d'un processus de paix qui était censé "changer la face du Moyen-Orient", mais qui, plus de huit ans après la conférence de Madrid, n'a abouti à aucune solution durable ni sur le volet israélo-syrien, ni sur le volet israélo-palestinien. Le blocage des négociations, au-delà des positions divergentes des acteurs, découle aussi d'un conflit des représentations quant à la nature du système régional moyen-oriental à venir après la paix et à la position de chacun d'entre eux en son sein. Loin de la rhétorique sur le nouveau Moyen-Orient, chère à Shimon Pérès, et sur la dynamique du marché intégrateur ouvrant la voie à l'avenir radieux, deux axes politico-militaires se constituent : l'axe Tel Aviv-Ankara et l'axe Damas-le Caire-Riyad-Téhéran. Cette nouvelle donne laisse présager, au mieux, une paix froide et le conflit au Sud-Liban apparaît comme l'une des expressions de la nouvelle polarisation régionale. |
| La fin de la guerre civile libanaise en octobre 1990 a constitué un tournant dans l'histoire du Hezbollah. Consacrant son activité militaire exclusivement à la résistance contre l'occupation israélienne du Sud-Liban, il agit parallèlement pour une plus grande intégration dans la vie sociale et politique du pays et une plus grande ouverture en direction des autres forces politiques et de l'Etat libanais. Abandonnant le mot d'ordre de République islamique (1), son programme politique dans son volet intérieur converge sur beaucoup de points avec ceux des partis de gauche et des partis laïques. Les élections législatives de 1992 et 1996, qui marqueront le début de son intégration institutionnelle (respectivement 9 et 12 députés sur un parlement qui en compte 128), seront une occasion pour une alliance avec ces derniers. |
| Renforcée par son changement d'orientation politique, son action militaire fait désormais consensus parmi les forces communautaires et laïques et jouit d'un soutien considérable de l'Etat libanais, surtout depuis l'élection du président Emile Lahoud. Son efficacité militaire, son enracinement populaire et son réalisme politique font de lui, non seulement "une carte gagnante aux mains du Liban, de l'Iran et de la Syrie", selon son porte-parole Naïm Qassem (2), mais aussi un interlocuteur crédible, et peut-être un allié pour des acteurs régionaux "modérés" comme l'Egypte et l'Arabie Saoudite. En témoignent la récente visite de solidarité du président Hosni Moubarak au Liban, une première dans l'histoire diplomatique des deux pays, et la déclaration commune égypto-libanaise appuyant la résistance ; comme la visite et les déclarations du prince héritier saoudien Abdallah. |
| Si le soutien au Hezbollah et l'insistance sur l'inséparabilité des questions du Sud-Liban et du Golan (occupé par Israël depuis 1967) constituent les seules cartes de pression dont dispose la Syrie dans ses négociations avec l'Etat hébreu, les prises de position égyptienne et saoudienne dévoilent un autre aspect du conflit israélo-arabe : la divergence des représentations arabe et israélienne de l'avenir du système régional après la paix. L'accord de principe des deux parties sur l'impossibilité d'une issue militaire au conflit et sur la nécessité d'une solution négociée n'y change rien. Le chercheur Volker Perthes distingue les deux représentations (3). |
| La première, "représentation de la complémentarité" qui prône une forme d'intégration économique régionale, est préconisée par Shimon Pérès, une partie de l'élite israélienne et les Etats-Unis. L'ouverture des frontières à la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes et le développement d'infrastructures économiques, technologiques et de communications communes susciteraient, par la dynamique du marché, parallèlement une révolution copernicienne des esprits, permettant de transcender "les passions" nationalistes et les "litiges" territoriaux. |
| La seconde, dite de la séparation, craint que l'intégration régionale ne se traduise par une domination économique et une suprématie militaire israéliennes. Le président syrien Assad exprima clairement cette opinion lorsqu'il déclara, en 1994, que Damas préférait le statu quo à une paix aux conditions israéliennes et américaines. L'Egypte, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, M. Amr Moussa, défend une position similaire. |
| Le refus des Etats arabes de se voir satellisés par un "marché économique moyen-oriental" qui aurait pour centre Israël ou de se voir marginalisés politiquement et stratégiquement par l'alliance israélo-turque, conduira à la constitution d'un axe syro-égypto-saoudo-iranien. Après avoir longtemps parié sur un possible rééquilibrage de la politique moyen-orientale des USA en faveur de partenaires arabes, pari qui les mènera à participer à leurs côtés à la guerre contre l'Irak, ces pays "redécouvriront" le caractère organique de l'alliance américano-israélienne. Il est à noter que l'Egypte est l'initiatrice de cet axe et apporte un soutien précieux aux négociateurs palestinien et syrien, agissant désormais pour une reconstitution du système régional arabe, disloqué depuis la guerre du Golfe. Profitant d'une situation intérieure favorable – victoire sur les groupes islamistes armés, soutien de l'opinion à sa politique arabe, embellie économique – elle peut à nouveau et se consacrer au rôle de leader du monde arabe (4). |
| L'alliance avec la Turquie constitue pour Israël, un retour à ce que Benjamin Beit Hallahmi appelle "la stratégie périphérique". Elaborée à la fin des années cinquante, elle reposait sur l'idée qu'Israël devait faire alliance avec les pays non arabes à la périphérie du groupe des Etats arabes, donc avec la Turquie, l'Ethiopie et l'Iran (avant la chute du Shah) (5). Une grande proximité des représentations du rapport à l'Occident et au monde arabe, chez les élites politico-militaires sionistes et kémalistes, servait de fondement idéologique à cette alliance. Occultant les réalités géographiques et historiques, elle procédait à une survalorisation "du lien supposé ou réel à la culture occidentale et entretenait un évident complexe de supériorité vis à vis des Arabes, Etats comme individus" (6). Cependant, l'alliance représente aujourd'hui, grâce au progrès technologique, une révolution géopolitique : "Les accords de coopération ouvrent aux appareils de combats israéliens la quasi-intégralité de l'espace aérien turc. Désormais, Israël menace la Syrie sur trois fronts : Golan, Liban et Turquie. |
| Elle menace aussi les régions pétrolifères septentrionales en Irak qui se trouvent à la merci d'une frappe immédiate, massive ou chirurgicale. (...) La menace devient une variable de la prise de décision iranienne dans le dossier concernant Israël" (7). Par ailleurs, l'ouverture à Israël de l'immense espace turcophone qu'est l'Asie centrale ex-soviétique, avec ce qu'elle comporte comme opportunités économiques et militaires, lui permet de poursuivre une stratégie de contournement du monde arabe et d'accéder ainsi au rang de puissance semi-continentale. |
| Les considérations d'Ankara sont multiples. Il y a d'abord sa volonté de valoriser son importance stratégique aux yeux des USA dans le monde de l'après-guerre froide. L'axe Tel-Aviv-Ankara constitue en ce sens la pierre angulaire du dispositif stratégique global des Etats-Unis au Moyen-Orient. Il y a ensuite une tentative d'intensifier les pressions sur le voisin syrien avec lequel la tension n'a cessé de s'accroître ces dernières années en raison de sérieux différends (la question de l'eau, le soutien au PKK). |
| Il y a aussi une volonté de profiter de "l'expérience israélienne" en matière de lutte anti-guerilla. Il y a enfin la possibilité d'obtenir le soutien du puissant lobby pro-israélien aux Etats-Unis face aux critiques grandissantes de la violation permanente des droits de l'Homme par Ankara dans le conflit l'opposant au mouvement kurde, mais aussi face à l'action des lobbies arménien et grec. La constitution de ces deux axes conjuguée aux évolutions ultérieures possibles en Irak (l'éclatement du pays suite à un effondrement du régime), dans les territoires palestiniens (décès d'Arafat avant la conclusion d'un accord final) ou au Sud-Liban (retrait israélien sans accord préalable avec le Liban et la Syrie) tracent de sombres perspectives quant à l'avenir de la région. Une médiation impartiale reste une nécessité pour infléchir le cours des événements, rôle que l'Europe et, en particulier, la France pourrait jouer, à condition de maintenir sa politique arabe, contrairement à ce que pense M. Jospin. |
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1. Libération, 8-3-2000. 2. Magazine, 1-11-99, Beyrouth. 3. Volker Perthes, la Séparation ou la complémen-
tarité ?, (en arabe), Shuiun al Awsat, n° 48, 1-1-96. 4. Bechir Nafie, 8-3-2000, (en arabe),
Al Qods Al Arabi. 5. Benjamin Beit Hallahmi, "la Pensée
stratégique d'Israël", dans les Enjeux stratégiques en Méditerranée, éditions l'Harmattan, 1992. 6. Frederic Encel, Israel, grande puissance à venir, LIMES n° 1, hiver 2000, p. 20. 7. Op. cit., p. 21. |