Regards Avril 2000 - La Planète

EXTREME DROITE
Celui qui inquiète les démocrates

Par Elisabeth Gauthier *


Porteur de formes autoritaires de l'exercice du pouvoir, le FPÖ cherche à profiter de la présence dans les institutions démocratiques pour s'installer durablement. On trouve de l'antiparlementarisme, la volonté de condamner certaines institutions démocratiques notamment dans les domaines de la recherche, de la culture, des organismes effectuant des missions sociales tels que la "Chambre des salariés". Se présentant comme force antisystémique, le FPÖ fait entendre sa haine de la bureaucratie, "des parasites du système", "des chevaliers du privilège", "des fainéants", des intellectuels.

Il y a besoin de cerner à la fois l'héritage nazi et d'extrême droite et l'option néo-libérale pure, les aspects populistes visant à récupérer des populations déstabilisées. Voilà une proposition de formulation : populiste de droite, autoritaire et antidémocratique, développant une version contemporaine de pratiques fascistes. Ses orientations nationalistes et xénophobes produisent un effet de "haiderisation" de la société. Ce n'est pas facile de démontrer que Haider a prononcé des phrases antisémites. Ses propos constituent une mosaïque de signaux antisémites : Haider n'est pas antisémite en soi, mais crée l'antisémitisme (1).

Populiste de droite, autoritaire et anti-démocratique

Après avoir abandonné des références directement nazies, le FPÖ vise une société de type "famille-patrie" qui appartiendrait à la "communauté" culturelle allemande et serait basée sur la chrétienté, "fondement de l'Europe", en rejetant toute option de multiculturalité (dans un pays où il y a 10 % d'immigration). Son projet de société correspond à une modernisation brutale, néolibérale. En matière de politique économique et sociale, c'est la déréglementation complète afin d'accroître la force et la compétitivité de l'économie. Il souhaite intégrer les relations entre salariés et patronat dans un nouveau corporatisme qui serait l'expression d'une solidarité sociale entre salariés et employeurs.

Sa vision de l'Europe est fédéraliste avec des régions pouvant se regrouper sur la base d'affinités ethniques, c'est une Europe-forteresse. Il cherche à faire émerger un nouveau bloc autour du concept d'intérêt national effaçant les lignes de classe et le clivage gauche-droite au profit d'un peuple mythique en rassemblant les Autrichiens laborieux, modestes et de valeur qui travaillent dur et méritent prospérité et sécurité. (2)

A juste titre, le lourd passé nazi a été souligné maintes fois pour expliquer la spectaculaire progression du FPÖ durant les années 90, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il s'agit d'un vote nostalgique. Le blocage du système politique ne présentant aucune possibilité d'alternative ni d'alternance, avait paralysé le débat politique et marginalisé toute proposition d'orientation progressiste. C'est ce qui a permis à Haider de se présenter comme rénovateur potentiel du système. La mise en place de politiques ultralibérales par les partis de gouvernement (sociaux démocrates et conservateurs), notamment le démantèlement du secteur public représentant un quart du PIB ont déstabilisé, malgré l'accompagnement social, non seulement des couches entières de salariés, mais aussi le mode de régulation très élaboré de la Sozialpartnerschaft et les représentants des salariés (ÖGB et social démocratie).

Le peuple autrichien a payé un lourd tribut à cette logique, confronté à une série d'adhésions décidée par ses gouvernements successifs : à la zone DM, aux critères de Maastricht, à l'UE, au pacte de stabilité. Est maintenant envisagée l'adhésion à l'OTAN. Depuis 1993, le démontage des fondements du modèle social autrichien assez développé s'est brutalement accéléré. Malgré un chômage bas, l'insécurité s'est rapidement étendue avec un taux d'emplois précaires record en Europe. L'abandon progressif de la neutralité autrichienne, génératrice d'une place originale et respectée par les autres pays, ainsi que les conditions prévues actuellement de l'élargissement de l'Union européenne participent de la déstabilisation d'un peuple (3).

Dans ce contexte extrêmement grave, apparaît une résistance de type nouveau, contre les "deux F", disent les jeunes Autrichiens : F comme fascisme, F comme FPÖ. Résistance colorée, loin des sentiers de l'antifascisme d'avant-guerre. Elle semble s'ancrer assez solidement et pouvoir durer, avec l'aide des progressistes européens. Sa grande créativité révèle une véritable explosion de désir et de capacité de s'exprimer de la troisième génération, provoquant par ailleurs un réengagement de la deuxième génération qui s'était repliée sous la difficulté, face à la droite et son extrême et à la crise des forces de gauche, notamment de la social-démocratie de plus en plus sous l'emprise du néolibéralisme.

Différents milieux sont très actifs : la jeunesse lycéenne, étudiante, urbaine, s'associant assez spontanément et communicant intensément par Internet pour construire action et réflexion ; intellectuels et gens de culture très visés par le FPÖ mais aussi les conservateurs ; courants de gauche (non organisés, socialistes de gauche, verts, communistes) confrontés à la nécessité de surmonter des clivages profonds pour pouvoir coopérer entre eux et avec des associations des droits de l'Homme, des mouvements féministes notamment au sein de la Démokratische Offensive. Des initiatives communes en Europe se construisent en réponse à l'appel de R. Misik : "citoyens européens, aidez-nous, à partir d'une conscience naissante, nous avons à exercer une coresponsabilité pour isoler et faire reculer les idées et l'influence de l'extrême droite tout en travaillant en faveur d'une alternative progressiste pour l'Europe."


*Enseignante autrichienne, membre de la direction d'Espaces Marx, membre du Comité national du PCF.

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