Regards Avril 2000 - La Planète

EXTREME DROITE
Haider, Le Pen, Bossi et les autres...

Par Bernard Schmid *


Voir aussi La question de l'intégration européenne

Depuis vendredi 4 février 2000, c'est une réalité. Un gouvernement appartenant pour moitié à un parti d'extrême droite et pour moitié à la droite classique a prêté serment dans la capitale de l'un des pays de l'Union européenne. L'alliance de la droite autrichienne, des chrétiens-sociaux du ÖVP (Parti du peuple autrichien), avec le parti "populiste" dirigé par Jörg Haider – le FPÖ (Parti de la liberté autrichien) – vient prouver que le cordon sanitaire dressé autour des partis d'extrême droite européens, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peut rompre. L'extrême droite peut effectivement, de nouveau et sous certaines circonstances, accéder au pouvoir dans un pays de l'Europe occidentale.

La formation du nouveau gouvernement autrichien a servi, et continue de servir, de "modèle" à d'autres forces d'extrême droite à travers l'Europe. Ces dernières comptent utiliser la participation gouvernementale du parti de Jörg Haider au gouvernement de Vienne comme levier afin d'appuyer leurs propres aspirations de participation au pouvoir. Or il n'y a pas et il n'y a d'ailleurs jamais eu – une réelle unité politique et idéologique de ces formations-là au niveau de l'Europe. Schématiquement, on peut dégager deux grands axes stratégiques suivis, alternativement l'un ou l'autre, par quasiment tous les partis d'extrême droite.

D'un côté, on retrouve, dans la plupart des pays de l'Europe occidentale, des partis qui se distinguent par un discours anti-immigrés comme (presque) seul point programmatique. Face à une situation sociale marquée, depuis 1975 environ, dans la plupart de ces pays, par la fin du "compromis des classes" de l'après-guerre (avec la fin du quasi-plein emploi et l'accroissement du chômage, l'éclatement ou le démantèlement des grands collectifs de travail et d'un statut relativement protecteur du salariat, etc.) et une restructuration du capitalisme, ces partis expriment le refus de leurs partisans de voir leur situation personnelle se détériorer. Dans la période précédente, eux ou leurs familles avaient vécu dans la conscience que, comparée à la situation de leurs parents ou grands-parents et en même temps à celle existant dans le reste du monde, en dehors de l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord, leur situation matérielle était relativement bonne. Pour une partie de ce public, l'emploi d'une main-d'oeuvre immigrée pendant la période de prospérité de l'après-guerre avait permis une certaine ascension sociale, les immigrés exécutant les travaux les plus sales et les plus humiliants.

Anti-immigrés, anti- fiscalité : le chauvinisme de la prospérité

Aujourd'hui, alors que la plupart des acquis sociaux de la période précédente sont remis en cause par les forces dominantes du capitalisme, ce public s'y accroche en voulant les défendre envers ceux qu'il estime être plus bas que lui dans l'ordre social : les immigrés et la misère du tiers monde dont il sent menacée sa richesse relative.

Souvent, ces thématiques sont associées à un discours anti-fiscal, exprimant le refus de payer pour "les autres" plus pauvres que soi-même. Ainsi les succès du Parti du progrès norvégien (depuis 1973 déjà) sont-ils essentiellement basés sur les deux discours, anti-immigrés et anti-fiscalité, de ce parti. La Ligue du Nord italienne combine sa xénophobie anti-immigrés avec son refus de payer des impôts pour la partie sud de l'Italie, moins développée. Ce public-là (composé en règle générale de membres de couches moyennes, de cadres, mais aussi d'ouvriers qualifiés ayant peur de perdre l'acquis de leur ascension sociale) n'aspire point à des changements profonds de la société. Il souhaite avant tout conserver les avantages acquis durant la période historique, et cela au prix d'en priver d'autres, s'inscrivant dans un club fermé auquel devraient être réservés les richesses et les statuts liés à la prospérité. Les pays germanophones ont baptisé ce phénomène sous le nom de Wohlstands-Chauvinismus (chauvinisme de la prospérité).

Il n'en va pas de même du public d'une autre frange de l'extrême droite dont le discours "ethnique" ne se dirige pas uniquement contre une population, celle des immigrés, dont la place sociale est pour l'essentiel circonscrite "en bas" de la société, mais au contraire qui accuse l'ordre social établi et ses élites même de servir des intérêts étrangers à ceux de la "communauté nationale". Là réside l'importance de l'antisémitisme, qui permet ce que le simple discours anti-immigrés ne permet pas à lui seul : dénoncer les forces sociales dominantes dans la société, en recherchant derrière l'ordre social actuel des "forces occultes" d'origine ou d'inspiration étrangère qui mènent les nations à leur perte. On ne saurait, en règle générale, les accuser d'être immigrés puisqu'ils ont la peau bien blanche et portent des noms bien français. En revanche, on ne lit pas sur le visage de quelqu'un s'il appartient ou non à un des groupes accusés d'exercer un pouvoir occulte (la population juive, les franc-maçons, les "lobbys internationalistes").

Le noyau dur du FN lepéniste est celui parmi les grands partis d'extrême droite européens, ayant connu un certain succès électoral, qui est allé le plus loin dans ce sens au cours des années 90 (après avoir été plus proche du premier "modèle" dans les années 80). En effet, la figure centrale du discours lepéniste est devenue celle du "complot", de la conspiration des forces occultes (judéo-maçonniques et internationalistes) qui se cachent à la fois derrière le communisme et le "capitalisme apatride", voire derrière l'art moderne. Elle est aussi évoquée à travers la "dictature du Big Brother", spectre que Jean-Marie Le Pen agitait tout récemment encore face à sa comdamnation à un an d'inéligibilité, l'accusant de vouloir "limiter nos droits parce que nous ne sommes pas juifs".

Le complot des élites : le thème de la trahison des pouvoirs occultes

Son discours l'a cependant conduit, au cours des années 90, dans une opposition tellement endurcie aux forces établies et à la droite libérale et bourgeoise qu'il était difficilement envisageable de l'intégrer dans une quelconque alliance lui permettant de participer à un gouvernement. Cela a mené à la fois à la rupture dans son appareil qui éclata au grand jour en décembre 1998, la fraction mégrétiste voulant ne pas se laisser enfermer dans ce qu'ils appelaient la "ghettoïsation" de leur parti, et à un isolement relatif du FN au sein de l'extrême droite européenne. Ainsi Le Pen fustigea-t-il violemment, au dernier congrès de son parti en 1997 à Strasbourg, les chefs de file des deux partis d'extrême droite les plus importants en Europe occidentale – Jörg Haider et Gianfranco Fini – accusés d'être des traîtres, prêts à vendre leurs idées pour quelques strapontins ministériels. Récemment encore, Le Pen réitéra ces accusations contre Haider après l'accession du FPÖ au pouvoir à Vienne.

Le FPÖ, dans ce paysage, fait figure d'une bête curieuse, d'une bête à deux têtes et deux visages. Cela dans le sens où le parti de Haider sait à la fois jouer gagnant sur les deux tableaux décrits, où il sait à la fois être l'expression parfaite du "chauvinisme de prospérité" et de la révolte sociale pervertie, à la fois le représentant direct des intérêts économiques et sociaux de la bourgeoisie et des classes moyennes d'un côté et le porte-parole des couches les plus populaires de l'autre côté. Le FPÖ, tout en ayant un programme et un discours ouvertement ultralibéraux en matière écononomique, attira au dernier scrutin législatif (du 3 octobre 99) les votes de 48 % des ouvriers autrichiens ainsi que ceux d'un bon tiers de la jeunesse.

Le FPÖ : les deux thèmes du discours de l'extrême droite

Le FPÖ sait tenir ces deux rôles à la fois, sans déchirements ni contradictions trop apparentes, à cause de ses origines et ses racines historiques (voir encadré) qui en font un parti hybride, composé d'éléments libéraux et d'autres proches ou héritiers du nazisme à la fois. Le FPÖ qui, pour les mêmes raisons, est considéré comme son représentant "naturel" par une bonne partie de la bourgeoisie économiquement libérale, symbolise en même temps une certaine continuité avec le nazisme historique, dont il est en partie issu. Ainsi il lui suffit de faire appel à une mémoire historique, d'autant plus vive que la société autrichienne n'a, majoritairement, jamais procédé à une véritable autocritique concernant son rôle sous le nazisme.

Jörg Haider n'a ainsi pas besoin d'avoir un discours ouvertement antisémite et dénonciateur des "gros" économiques pour arriver à mobiliser des réflexes qui restent bien rodés dans une partie de la société autrichienne. Il lui suffit de faire quelques allusions, de temps en temps, laissant apercevoir une certaine sympathie pour le nazisme historique auquel Haider, d'ailleurs, est lié par sa biographie en tant que propriétaire d'un grand domaine qui fut "aryanisé" en 1940, c'est-à-dire volé à ses propriétaires juifs et vendu à bas prix à sa famille qui fut composée de militants nazis. Il peut ainsi à la fois poursuivre une politique économique clairement ultralibérale et mobiliser une certaine base sensible à une protestation sociale très diffuse, basée en partie sur des réflexes antisémites.


* Journaliste, auteur de Die Rechten in Frankreich (La droite en France), Elefanten Pres, membre du comité de rédaction de la revue Mauvais Temps qui vient de publier aux éditions Syllepse Fascismes, un siècle mis en abîme.

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La question de l'intégration européenne

Par B.S.


Une distinction nette entre les partis d'extrême droite européens est leur attitude vis-à-vis de l'intégration européenne. A l'origine attachés à la défense des "identités" et des nationaux contre les "invasions étrangères", ils s'affirmèrent quasiment tous opposés au projet européen. A l'heure actuelle, leurs attitudes quant à l'entité qu'il convient de défendre divergent considérablement. D'un côté, on retrouve les partisans invariables de l'Etat-nation tel qu'il fut une réalité européenne à la fin du XIXe et pendant les deux premiers tiers du XXe siècle. Le Front national (lepéniste) français, ou ce qui en reste, est clairement dans ce camp. De l'autre côté, toutes les forces d'extrême droite ne partagent pas cette logique-là, soit qu'elles n'étaient jamais attachées à l'Etat-nation au sens classique du terme (comme la Ligue du Nord italienne, et – dans un contexte différent – le Vlaams Blok belge, se prononçant tous les deux pour la division de leurs Etats respectifs), soit qu'ils considèrent que ce cadre ne suffit plus aujourd'hui pour développer une politique d'extrême droite en phase avec son temps. Tel est le cas d'une bonne partie des idéologues de la "Nouvelle Droite", dont certains s'attèlent à la fois à promouvoir des "identités" au-delà (la "communauté de civilisation" européenne) et en-deçà de l'Etat-nation (les régions et les petits Etats, souvent "ethniquement homogènes"). Géographiquement (et politiquement) proche du séparatisme réactionnaire et xénophobe de la Ligue du Nord italienne, mais aussi du "réveil national" de certains pays de l'ex-Yougoslavie et notamment de la Croatie et de la Slovénie, pays voisins de l'Autriche, le FPÖ a su sentir le vent. En 1994, il abandonna officiellement la vieille idée, qu'il avait cultivée (le plus souvent implicitement, mais toujours clairement) jusque-là : l'idée d'un rattachement, le moment venu, à l'Allemagne afin de former un Etat-nation de la "Grande Allemagne". Au printemps de la même année, Haider avait coédité avec le leader de la Ligue du Nord italienne, Umberto Bossi, un livre sous le titre Pour une Europe des régions. Une telle position n'apparaît pas comme absolument incompatible avec tout futur développement de la construction européenne. Dans un processus qui, dans le cadre d'une mise en concurrence économique, développe à la fois la formation de blocs supra-nationaux tels que l'Union européenne et la régionalisation (à l'intérieur de l'UE et en-déçà des Etats-nations), le projet politique d'un Jörg Haider pourrait, à moyen terme, trouver un espace pour s'intégrer dans l'évolution générale. D'autant plus que, après avoir tenté d'attiser et d'exploiter les peurs répandues dans la population devant l'intégration européenne, jusqu'au référendum sur l'adhésion de l'Autriche à l'UE en 1995 (où les opposants restèrent minoritaires), le FPÖ se prononce désormais en faveur de l'appartenance de son pays à l'Union.

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