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ARTS DU TEMPS Par Hervé Delouche |
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| D'abord littérature de distraction, le roman noir a fini par s'imposer pour ce qu'il est aussi, depuis ses origines, un attentif témoin de son temps. Côté français, cela fait plusieurs décennies qu'un G.J. Arnaud (apprécié de son public mais pas assez considéré – dernier polar paru : le Petit Bonheur piégé, Fleuve noir) révèle dans ses fictions les dessous d'actions secrètes et de coups tordus, cette inquiétante part d'ombre de la politique. Avec Cartago, Jean-Hugues Oppel se place dans cette voie encore trop peu empruntée. Lors du défilé du 14 juillet 1994, alors que les blindés de l'Eurocorps font une entrée tonitruante sur les Champs-Elysées, l'on tire soudain sur la tribune d'honneur. Si seul un sous-fifre a morflé, il paraît clair qu'on a voulu tuer le président... Mais qui ? Pourquoi ? Appelé en renfort par la Division des opérations générales (DOG), mi-police parallèle, mi-officine crapuleuse de contre-espionnage, un ancien mercenaire met sur pied une équipe de spécialistes de la protection rapprochée, car le tueur ne devrait pas rester sur un échec. Dans le lot, un agent féminin au nom de code Phalène, dévouée corps et âme à la DOG et, par là, au locataire de l'Elysée. C'est ce papillon nocturne que l'on va suivre, de réceptions en inaugurations, sur les pas d'un président en fin de course, rattrapé par un passé un temps vichyssois et traqué par des paparazzi qui veulent clouer sur leurs pellicules le joli minois de sa fille cachée. Phalène, bien vite, a une conviction : la cible présidentielle n'est qu'un leurre. reste à la faire partager, à trouver l'identité du gibier... et à le protéger du prochain attentat. Si la violence n'éclate pas brutalement au fil des pages de ce thriller, une tension y va croissante qui, talent de l'écrivain, happe et retient le lecteur. Les arcanes du pouvoir, le fonctionnement des services y sont aussi mis en lumière, de même qu'est brossé dans Cartago un impressionnant portrait de femme, cette Phalène recrutée dans une salle de sport alors qu'elle survivait dans la précarité, devenue un agent dévoué et efficace mais capable aussi d'émotions et d'indignation. Et l'enjeu – une vraie surprise ! – de cette manipulation savamment orchestrée, et racontée avec brio, sera à la hauteur de ce personnage contradictoire et attachant. |
| Le terrorisme moderne, celui de l'Etat en tête, était au coeur d'un essai publié par Serge Quadruppani pendant les années qui portent le nom du président en question (l'Antiterrorisme en France, la Découverte, 1989). Et, dans les polars qui suivirent (Y, la Forcenée chez Métailié Noir, Comment je me suis noyé à la Série Noire...), "la collusion – et les rivalités – entre les dirigeants de l'économie, les politiciens, le crime organisé et les services spéciaux est une chose qui va de soi", selon les mots de Manchette. Colchiques dans les prés, son nouveau venu, ne déroge pas à cette capacité de trousser d'époustouflants récits politico-criminels. L'histoire débute ici en 1975, par le braquage foireux, sanglant, de l'hôpital psychiatrique d'Aix-en-Provence qui va conduire Simon Lambrini, un sous-prolétaire enragé de l'après-68, dans l'enfer des taules hexagonales. Vingt ans après, l'homme sort. Il n'a pas donné ses complices d'alors. Eux, qui déjà l'ont trompé à l'époque, n'ont pas bougé le petit doigt tandis qu'il était au trou. Sa réapparition soudaine (pour quel motif ? La vengeance ? L'argent ? La recherche de la vérité ?) vient bouleverser la situation de ses "amis" Michel et Marie, soixante-huitards reconvertis dans de fructueuses activités hôtelières, en plein marigot varois où "trafiquants de béton, dealers de racisme, privatiseurs de la mer et pollueurs de l'air du temps" croisent leurs activités mortifères. Dans sa quête, vite jonchée d'inexplicables meurtres, Simon trouve une alliée inattendue en la personne de Nausicaa, la fille même de Marie, lycéenne cultivée, révoltée, douée d'émotion, à l'inverse du cynique milieu parental. Au risque d'y perdre la vie, ces deux-là vont exposer sous la cruelle lumière du soleil méditerranéen les turpitudes passées et les rackets présents qui leur sont également insupportables. Polar nostalgique et sensuel, féroce critique sociale, Colchiques dans les prés est à situer dans la lignée des grands romans noirs de la désillusion, où l'individu oppose son éthique à la saleté générale du monde. Un monde que Nausicaa (splendide portrait de jeune femme, là aussi) et bien d'autres comme elle s'acharneront peut-être à remettre enfin sur ses pieds... n H.D. |
| Jean-Hugues Oppel, |
| Cartago, |
| Rivages-Noir, 320 p., 59 F |
| Serge Quadruppani, |
| Colchiques dans les prés, |
| Babel Noir, 256 p., 45 F. Du même auteur paraît chez A.M.Métailié, les Alpes de la lune. |
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