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SARTRE Par Jean-Paul Jouary |
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| D'accord ou pas, agacé ou pas, qui peut nier qu'avec le Siècle de Sartre , Bernard-Henry Lévy offre une oeuvre philosophique authentique, et qui, en tant que telle, mérite lecture sincère, réflexion critique et discussion de fond ? |
| Comme à l'accoutumé, ce livre de Bernard-Henri Lévy a fait l'objet d'un lancement tapageur, sous l'étendard d'une soi-disant passion de Sartre pour l'erreur, idée que l'auteur a aussitôt dénoncée, et qui effectivement trahit tout l'esprit de son livre. Un mot général d'abord sur ce livre, en guise d'excuse préalable : on ne rend pas compte en quelques mots de près de 700 pages de réflexion, qui articulent sans esprit de simplification la vie de Sartre et l'enchaînement de ses oeuvres (peut-on d'ailleurs les séparer si pour lui "vie et philosophie ne font plus qu'un" ?, p.45), les contextes historiques et politiques, ainsi que le réseau d'incroyable densité des auteurs passés ou contemporains que Sartre a dû assimiler, dépasser, conserver, pour devenir Sartre. Le choc Husserl bien entendu (cf.p. 154 et sv.), la lecture "de travers" de Heidegger (p. 158 et sv.), et les rapports avec tous les écrivains et philosophes du siècle. Mais aussi Hobbes et Descartes, Spinoza et Nietzsche, Marx et, bien sûr, Hegel (cf. III° partie, chap.4). Et ce, du Sartre petit garçon qui découvre le regard d'autrui en même temps que sa laideur à l'apprenti philosophe, du prisonnier au Stalag au "mao" de la fin, du romancier brillant à celui qui décide de tuer en lui la littérature... L'amoureux et le penseur, l'artiste et l'engagé, l'écrivain adulé et celui qu'on insulte comme personne d'autre peut-être avant lui (cf.p. 49 à 52 !). Un autre mot général sur ce livre : le sujet en est aussi Bernard-Henri Lévy, on s'en serait douté, lequel applique à Sartre ce que Sartre fit lui -même subir à tous les auteurs dont il se nourrissait, à l'instar d'ailleurs de ce que tous les philosophes depuis Platon durent faire pour "penser" : "piller", "mentir", "inoculer au passage le venin de sa propre pensée" (p.136), pour que vive la pensée. |
| Tel est l'un des intérêts de ce livre : observer le devenir-Sartre, pirate de toutes les oeuvres, les lisant parfois de travers, ne cessant de "se casser les os de la tête" pour chaque fois "devenir jeune". Belles pages sur son rapport à Gide en littérature et à Bergson en philosophie, auteurs-sources qui furent à la fois matière et obstacle, à digérer et détruire en soi pour enfin devenir soi-même, c'est-à-dire toujours mouvant, différant de soi. Artiste donc autant que philosophe, donc guerrier contre ce qui est et contre ce qu'il est. Sartre fut d'abord ce refus de l'identité, dans sa vie comme dans son oeuvre, donc un refus d'isoler le raisonnement du vécu, le "muthos" du "logos", donc la littérature de la philosophie. Comme aimait à le dire Simone de Beauvoir, si certains au XXe siècle rêvèrent d'être Spinoza et d'autres Stendhal, Sartre fut le seul à vouloir être les deux (p. 82). Bernard-Henri Lévy fait l'éloge de ces "romans imprégnés de philosophie" et de cette philosophie qui suscita de tels romans, oeuvres qui démentent tout ce que Sartre a pu dire par ailleurs de l'inertie de la langue. En même temps (écho de la dernière "rencontre philosophique" avec Jean Maurel !), cette co-fécondation de la fiction et de la théorie ne fut pas sans rapport avec la volonté sartrienne de "s'adresser au grand nombre". L'a-t-on autant voulu depuis Diogène et Epicure, Rousseau et Diderot, Schiller et Hugo ? Le refus des systèmes est souvent associé à la puissance ambiguë du littéraire et à l'adresse au grand nombre. |
| Tout cela fut, chez Sartre, fondé philosophiquement sur un excès du subjectif par rapport à l'Etre, en quoi Bernard-Henri Lévy perçoit l'essence antitotalitaire de la pensée sartrienne (et bergsonienne) : l'humain comme devenir ("devenir femme", "devenir juif", "devenir devenir"... p. 346), la réinvention de soi, la passion des ruptures, l'infidélité à soi, le privilège de l'instant sur le passé, l'inconcevable "identité" humaine, barrage le plus efficace et le plus cohérent contre tout racisme et tout antisémitisme (cf.p. 396 et sv). Point d'"humanisme" sartrien concevable en ce sens, puisque l'"homme" est toujours se faisant. En ce sens, c'est-à-dire au sens d'"humanisme théorique". Est-ce en écho à son vieux maître Althusser ? Comme lui, Bernard-Henri Lévy en vient à confondre cet anti-"humanisme théorique" avec un "anti-humanisme" théorique. Ce que Sartre réfute pourtant dans sa conférence "L'existentialisme est un humanisme", et qui fonde sa condamnation conjointe du stalinisme version "humaniste" et de l'idée moderne d'une "mort de l'homme", deux démarches qui faisaient le jeu des "salauds" de l'époque. Sans doute cette approximation n'est-elle pas sans lien avec l'un des fils conducteurs du livre, à mes yeux l'un des plus stimulants et des plus discutables à la fois. |
| Pour Bernard-Henri Lévy, il y a plusieurs Sartre. Devançons une critique qui serait fort injuste : pour lui, il n'y a pas un "bon" et un "mauvais" Sartre (p. 459), mais un enchevêtrement, des périodes qui se chevauchent, une aventure de pensée authentique, qui suppose que l'on prenne tous les risques des orages et de la complexité, des paris et des contradictions. C'est la rançon du philosophe-artiste-guerrier que fut Sartre, et que Bernard-Henri Lévy explore de façon passionnante et passionnée. Il y aurait tout de même plusieurs périodes et, notamment, un "premier Sartre", philosophe du Sujet, pour qui l'idée de "bonne communauté" ne saurait avoir de sens (p. 322) ; puis, le Sartre prisonnier au Stalag de Trêves, bouleversé par les conditions humaines de cette collectivité contrainte, qui écrit pour ses camarades une pièce de théâtre qu'ils joueront le soir de Noël 1940 (belle analyse de Bariona, oeuvre étrange jamais rejouée depuis), et en revient transformé. Bernard-Henri Lévy cite une foule de témoignages convaincants (p. 504-513) : Sartre individualiste, dandy, antihumaniste, est un soir de Noël devenu amoureux de la foule, militant, bientôt marxiste, compagnon de route des communistes, totalitaire. Bernard-Henri Lévy suit ce Sartre, curieux de tout, sauf de ce qu'on lui raconte en URSS, ou déclarant qu'"un anticommuniste est un chien", alors même qu'il prend ses distances avec le PCF. |
| C'est sur cette question que Bernard-Henri Lévy me semble abandonner délibérément la rigueur qui ressort pourtant de son livre. Questions en vrac : lorsqu'il est le plus proche du PCF, Sartre a-t-il vraiment abandonné philosophiquement ce qui en fait un antitotalitaire, puisque dans l'Existentialisme est un humanisme comme dans la Critique de la raison dialectique il s'oppose frontalement au déterminisme stalinien du PCF, pour se trouver alors au coeur de la pensée de Marx lui-même ? Plus généralement : est-il sérieux de percevoir le totalitarisme dès que s'amorcent les idées d'action collective et de pensée solidaire ? De même : peut-on si grossièrement identifier Marx et sa caricature stalinienne, et l'idée même de "révolution" à l'idée "jeuniste" de "changer l'homme" à partir d'une "page blanche" (p. 479) ? |
| Dernier point : tout le livre est traversé par une démarche exigeante, qui consiste à cerner la source persistante des illusions par-delà la conscience des erreurs (Spinoza), et la contradiction vivante comme essence même de toute aventure de pensée. Ainsi cette phrase de Bernard-Henri Lévy, qui saisit le propre de sa démarche à propos de Sartre, en harmonie d'ailleurs avec tout ce que nous savons de l'histoire des connaissances et des libertés : "la vérité n'est jamais preuve ou index d'elle-même ; on mesure la teneur en vérité d'une vérité à la quantité d'erreurs qu'elle a dû traverser, combattre, surmonter et, à la fin des fins, conserver" (p. 495). Bernard-Henri Lévy l'applique à Sartre avec bonheur. Il lui est aussi arrivé de se l'appliquer à lui-même avec lucidité. Pourquoi donc l'oublie-t-il jusqu'à la caricature lorsqu'il évoque tous ceux qui, en France, et de façons diverses, sous tant de coups des puissants et tant de discriminations médiatiques, ont développé et développent leur pensée et leurs actes dans la perspective d'un dépassement de l'état des choses existant ? Daigner étendre jusqu'à eux sa démarche aurait mis l'auteur du Siècle de Sartre en meilleure cohérence avec le sujet de son livre. On dira que la cécité obtuse du PCF à l'égard de Sartre, et de tous les grands philosophes du XXe siècle, n'a sans doute pas aidé au débat. Peut-être aussi manque-t-il à Bernard-Henri Lévy d'avoir lui-même, douloureusement, traversé les errements du PCF pour comprendre jusqu'au bout le devenir de Sartre. Il n'empêche : à la lecture de son livre, nul ne peut sortir indemne de l'aventure-Sartre, ce vieillard qui "était notre jeune homme", comme on le brandissait le jour de son enterrement. |
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