Regards Avril 2000 - La Création

GRAPHISME
Brassaï-Picasso, conversation avec la lumière

Par Jim Palette


Exceptionnelle, cette exposition qui prend place dans le cycle de celles que le musée Picasso consacre depuis 1994 aux relations que le peintre entretenait avec la photographie, l'est à plus d'un titre. D'abord par la qualité, la profondeur et l'originalité du dialogue artistique qui en est à l'origine, qu'il s'agisse de la nature respective de la photographie et de la sculpture (ce que rapporta Brassaï dans son livre Conservations avec Picasso, Gallimard, 1964) ou des diverses utilisations de la technique du cliché-verre, ensuite par l'ampleur de ce que le musée, grâce à l'enrichissement récent de ses collections (acquisition de la totalité du fonds Brassaï, dation Dora Maar), peut aujourd'hui nous en montrer, et qui en fait un ensemble véritablement significatif.

L'aventure commence en 1932, lorsque Brassaï (il vient de terminer les photos du recueil Paris de nuit) est chargé par le critique d'art Tériade d'une commande pour le premier numéro de la revue Minotaure qu'il prépare avec un jeune et audacieux éditeur suisse, Albert Skira. Il s'agit de prendre des vues de l'atelier de la rue de la Boétie, et surtout d'un ensemble récent de sculptures (Picasso a renoué avec la sculpture depuis trois ans) dans le "château-manoir" de l'artiste en Normandie. "A peine arrivé, Picasso m'entraîna vers l'écurie qu'il avait transformée en atelier. Dans la série Atelier de sculpteur, qui fait partie de la Suite Vollard, sommet de son oeuvre graphique, figuraient de nombreuses têtes monumentales, presque sphériques. Quelle ne fut pas ma surprise de les retrouver ici, grandeur nature, dans l'éclatante blancheur de leur plâtre (...) vous aurez fort à faire, Brassaï, me dit-il. Et la nuit tombera très tôt..." (1) Le lendemain Picasso prenait une loge pour lui et Brassaï "au Medrano", leur amitié était naissante, leur collaboration ne faisait que commencer.

De fait, de 1943 à 1946, c'est toute l'oeuvre sculptée de Picasso, une oeuvre alors très peu connue, que Brassaï va fixer systématiquement (les Sculptures de Picasso, éditions du Chêne, 1949), en en faisant une sorte de manifeste, "son" manifeste de la photographie de sculpture. L'exposition en présente cent- cinquante, en majeure partie inédites, autour de séquences qui les associent aux plâtres, bois, bronzes ou papiers déchirés de Picasso.

Auparavant, un soir de 1932, alors qu'il a travaillé tard (la lueur de la lampe à pétrole donne un aspect fantomatique aux sculptures qui ravit Picasso), Brassaï oublie au château une plaque de verre recouverte de gélatine. Picasso s'en empare et y grave un portrait de Marie-Thérèse, pour Brassaï c'est le déclic. En 1934-1935, il va réaliser plus de cent-cinquante "grattages" à partir d'une trentaine de ses négatifs de "nus" depuis 1931. Il en montrera douze images en 1967 sous le titre de Transmutations : "La photographie s'est parfois volatilisée. Parfois quelques débris en ont survécu ; un bout de sein frémissant, un visage en raccourci, une cuisse, un bras". Aujourd'hui, ce sont quelque soixante épreuves et les vingt-six négatifs originaux qu'il nous est loisible de découvrir. De son côté, Picasso renouvelle et développe l'expérience en 1936-1937. Les quatre grands clichés-verre peints à l'huile dont il tire alors une vingtaine d'épreuves, superposant aux plaques des papiers découpés, des pièces de tissus ou des objets, tout est là également. Et l'on pourrait malicieusement retourner à Picasso, en mettant peinture à la place de photographie, ces mots adressés à Brassaï : "Il est impossible, vous m'entendez, impossible que la photographie puisse vous satisfaire entièrement..."

Musée national Picasso, Hôtel Salé, 5, rue de Thorigny, 75003 Paris. Jusqu'au 1er mai. Catalogue, Brassaï/Picasso, Conversations avec la lumière, 344 p., 320 illustrations. 385 F.

Les éditions Gallimard publient, de Brassaï, Lettres à mes parents, écrites entre 1920 et 1940. Sont également disponibles chez le même éditeur : Brassaï, conversation avec Picasso, 1964 (nouvelle édition en 1997).


1. Les Artistes de ma vie, Denoël, 1982.

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