Regards Avril 2000 - La Création

DEUXIEME RENTREE
L'édition française se porte bien (?)

Par François Mathieu


Voir aussi Pierres d'Auvergne

Nous étions habitués à la rentrée littéraire de septembre. Il faudra dorénavant y ajouter la rentrée de janvier, ce qui n'aura rien d'insolite vu qu'à l'annonce des prochaines parutions et des rendez-vous prévisibles s'ajoutera le bilan de l'année précédente.

Au vu des études faites par Livres Hebdo, le marché du livre paraît en bonne forme. Pour 1999, on table sur un bilan au moins équivalent à celui de 1998. Tous les secteurs, à l'exception des "beaux livres", ont enregistré une progression dont ont profité plus particulièrement les livres pour la jeunesse, le parascolaire, les ouvrages pratiques, la bande dessinée et les formats de poche (de 4 à 3%). Dans le domaine de la vente, toutes les structures ont augmenté leurs performances : les hypermarchés ( 3,5) et les librairies générales ( 1%), cependant que les librairies-papeteries-presse ont opéré un redressement en passant de -1,5% à -0,5%.

Regroupements et concentrations

Tous secteurs confondus, avec 38 300 titres, la production des nouveautés et nouvelles éditions a peu augmenté ( 1%), avec tout de même une forte progression des ouvrages consacrés à l'archéologie ( 28%), à l'informatique et aux nouvelles technologies ( 25%), et à la spiritualité ( 25%). L'astronomie ( 17,5%), la BD ( 15%), la littérature classique ( 12%), la philosophie ( 11%) et les romans et les nouvelles français ( 8,5%) ont aussi progressé. En revanche, la production de nouveautés a fortement diminué notamment dans les domaines des arts décoratifs (-48%), des techniques (-27%), des essais littéraires (-26%), de l'architecture (-21%), de la musique (-20%), des sciences (-17%), du théâtre (- 14 %), des fictions et documentaires pour la jeunesse (respectivement -12% et-7%). Regroupements et concentrations sont les maîtres mots de l'édition. Flammarion a repris Casterman et a pris sa place dans lE capital des PUF en crise. Havas, premier groupe d'édition français, a repris NiL et d'importants éditeurs en Argentine et au Brésil, cependant qu'il a dû céder à Hachette la distribution d'Albin Michel. Au sein du groupe Hachette, Fayard a absorbé Mille et une nuits. En BD, Dargaud a acheté 50 % de Lucky Comics (Lucky Luke) et Glénat va gérer les éditions Atlas. Dans ce cadre, on a assisté et on assiste à une valse de... cadres qui, notamment pour les créateurs, est plus souvent génératrice d'interrogations et d'angoisses que d'espoirs, tant la publication est faite de rapports individuels longuement négociés et de réactions commandées aux caprices du marché.

Si l'on entre dans le détail des ventes, on ne peut que faire quelques constatations. L'effet 2000 aura été bénéfique au Petit Larousse illustré 2000, dont le tirage de 1,2 million d'exemplaires n'est pas loin d'être épuisé. En BD, Gaston Lagaffe de Franquin caracole en tête, puis Tintin au pays des Soviets... et le huitième Petit Spirou ! Du côté des romans, Mary Higgins Clark, Patricia Cornwell, Stephen King assurent leurs éditeurs de rentrées d'argent qui pourraient ou peuvent leur permettre d'éditer des romans plus exigeants. Daniel Pennac, Jean d'Ormesson, Alexandre Jardin, Philippe Labro, Daniel Picouly, le regretté Jean-Claude Izzo, Maurice G. Dantec, Christine Angot, Nathalie Nothomb se vendent bien. Le prix Goncourt 1999, Je m'en vais de Jean Echenoz (éditions de Minuit), n'est pas loin des 400 000 exemplaires vendus, une vente qui s'inscrit dans la progression des ventes des prix littéraires ( 38%). Autre support financier des maisons d'édition, les mémoires et autres "essais autobiographiques" d'Aimé Jacquet, Brigitte Bardot et Zineddine leur ont apporté de la "phynance", tout comme certaines "bonnes ventes" de l'année précédente (Philippe Delerm, Michel Houellebecq et Marie-France Hirigoyen) et des classiques, tel le Petit Prince de Saint-Exupéry. Le poche est toujours un secteur dynamique, tout comme le "petit format" à 10 F. Enfin, dans le livre pour la jeunesse, si l'on excepte le phénomène constant Robert Lawrence Stine et Chair de poule" (Bayard poche), plusieurs créations hexagonales dominent.

Création hexagonale : les consacrés

Dans le domaine strictement romanesque, cette seconde rentrée – la première de l'année civile – présente une grande richesse : en trois mois, nos éditeurs publieront près de 700 romans dont 400 titres français. On ne bouleverse pas une pratique qui a fait ses preuves. Ces trois mois resteront le moment réservé à des auteurs établis : Christine Arnothy, Daniel Boulanger, Madeleine Chapsal, Maurice Denuzière, Dominique Fernandez, Patrick Grainville, Roger Grenier, Patrick Modiano, Michel Ragon, Jean Raspail, Pierre-Jean Rémy, Robert Sabatier, André Stil et Frédérick Tristan.

Une actualité immédiate mais limitée a inspiré quelques romanciers de langue française : l'Algérie avec le Passeport d'Azouz Begag (Seuil) et la Maison de lumière de Nourredine Saadi (Albin Michel) ; l'ex-Yougoslavie avec Campagnes de Jean Rolin (Gallimard) et "l'américanisation culturelle" avec les Désarmés de Baptiste-Marrey avec la Terre promise de Don Rubber (Fayard). L'Afrique sera plus présente avec, notamment, la création d'une nouvelle collection chez Gallimard "Continents noirs" avec sept "premiers romans" ; ce qui, ajouté à quatre premiers romans de très jeunes auteurs, montre l'intérêt de cette maison d'édition pour un certain renouvellement de la création littéraire.

Traduction : un panel plus vaste

Trois cents romans traduits, c'est évidemment beaucoup. On ne sera pas étonné d'apprendre que les romans traduits de l'anglo-saxon prennent la part du lion avec, notamment, des romans de Thomas Harris, Brett Easton Ellis, Frack Mc Court, tout en devant constater que le panel des origines des oeuvres romanesques traduites est sans doute plus vaste qu'en septembre. Serait-ce que cette deuxième rentrée impliquant une plus longue période de sensibilisation du lecteur permettrait une plus grande ouverture !

La Bibliothèque publique d'information-Centre Georges- Pompidou publie le second volume des Rendez-vous de l'édition, un ensemble de débats organisés entre octobre 1998 et juin 1999 et qui ont couvert l'ensemble de la chaîne du livre. 216 p., 100 F.

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Pierres d'Auvergne

Par B.C.


Mortes Pierres est, pourrait-on hasarder à la lecture, né d'une urgence : celle, pour l'auteur, Lionel Bourg, de revenir sur les lieux de l'enfance pour réimprimer ses pas dans une réalité qui le tourmente depuis toujours.

Son paysage, c'est celui des hauts plateaux du Mézenc, du Puy-en-Velay, des volcans déchiquetés d'Auvergne où, enfant, il trouvait plaisir à se perdre et à collectionner, de manière obsédante, des pierres... justement.

Fils de mineurs, Lionel Bourg a vécu une enfance solitaire, presque mutique. Triste comme les pierres, disait-on de lui... "n'être que cette chose recroquevillée sur son esquif". Or, cette chose-là, butée, sera le "voyageur somnambule", parcourant à marches haletantes la montagne austère et qui, dans ses envolées, sera saisi par d'autres paysages : les marines de Caspar Friedrich, peintre allemand u XIXe siècle, lui rappellent étrangement les tourbières, "une débâcle ou cataclysme pris dans l'impassible étau du temps, cieux décharnés ou tavelés d'eccymoses, estrans encombrés de récifs..."

Les pierres portent aussi la mémoire des hommes. Et quand Lionel Bourg se prend à "hurler dans le vent des insultes ineptes ou d'abracadabrantes formules..." n'est-ce pas pour surprendre l'écho des imprécations des malfrats, des bandits de grands chemins écumant la région pour se faire un peu d'or, les grondements d'une lointaine révolution qui se rapproche, les crépitements des feux de joie réduisant en cendres les feuilles d'impôts et autres paperasseries administratives. Geste utopique des émeutiers et émeutières de 1848 qui croyaient en une république égalitaire. "On ne revient jamais tout à fait des lieux où ses rêves sont nés".

Lionel Bourg,

Mortes Pierres,

éditions du Laquet, collection Terre d'encre, 128 p., 59 F

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