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POST-SCIENCE Par Jean-Claude Oliva |
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Voir aussi Alea jacta est (1) |
| Du jamais vu? Une exposition en tout cas qui bouscule la muséographie traditonnelle. Sommes-nous entrés dans l'ère de la post-science? |
| La Galerie de Botanique du Jardin des Plantes présente "Natures en tête", une exposition réalisée par le musée d'Ethnographie de Neuchâtel en Suisse. L'action se situe dans les quatre dernières décennies du XXe siècle. Première salle, "la contamination". 1960, 1970, 1980, 1990 : quatre petits déjeuners (table, chaise, services, produits...) sont reconstitués face à un mur d'informations sur – grosso modo – les catastrophes de la décennie. |
| Quatre dernières décennies : la tendance est à la catastrophe |
| Les sixties commencent par un accident nucléaire en URSS en 1957 et se terminent par une révolte sociale à Paris en mai 68 (Etait-ce vraiment une catastrophe ? Les avis sont partagés). Les caddies sont pleins de la thématique environnementale dominante à un moment donné ; c'est peu dire qu'elle a beaucoup changé (le temps du béton "propre" est terminé) même s'il y a des constantes (la cigarette qui tue est toujours d'actualité). On en ressort, il faut le dire, un peu sonné de tant de "contamination". Un doute s'instille : s'il y a tant de catatastrophes "naturelles", peut-être ne s'agit-il pas vraiment de catastrophes ? Après le flux d'informations, chacun est renvoyé à lui-même : c'est "la désagrégation", structurée autour de quatre sentiments, l'amour, la peur, le respect, le désir de maîtrise. Chacune de ses émotions est portée par quatre caddies-piliers : les discours scientifique, ordinaire, écologiste militant ou animiste. Chacun est ainsi invité à reconnaître son propre système de croyance. En passager clandestin, l'identification des sciences à une croyance : le raccourci est rude même si, bien sûr, il y aurait beaucoup à dire et à critiquer dans le discours scientifique, ses tendances scientistes, etc. |
| Solutions oniriques aux besoins fondamentaux |
| On en vient à la "cristallisation", c'est l'apothéose ! Le génie délirant des ethnologues de Neuchâtel donne toute sa mesure. Dans un décor de caddies roses, défilent les solutions oniriques aux besoins fondamentaux des sociétés humaines. La vision publiciste avec, par exemple, l'hamburger végétarien ; la vision techniciste ; la vision nostalgique avec, par exemple, la laine vierge (statuette de la vierge sur laine blanche !) et la vision mythique... |
| Le visiteur acteur du monde où il évoluera demain |
| Cette exposition qui doit plus aux techniques de pub qu'à la muséographie habituelle, se situe aux limites de l'injonction paradoxale. D'accord, sensibiliser l'individu aux catastrophes écologiques. D'accord pour stimuler l'engagement de chacun sur ces questions. Mais pas d'accord pour croire qu'en laissant mon auto au garage, je vais empêcher le naufrage de l'Erika. Bref, entre la responsabilisation et la culpabilisation, il y a une frontière vite franchie en caddie ! Ledit objet, véritable fil conducteur de l'exposition, fait du consommateur l'horizon indépassable de l'individu. "“Natures en tête” est une invitation à la réflexion, au débat, à la remise en cause. Elle ne propose pas d'interprétations toutes faites ou d'explications savantes (...) au visiteur de s'interroger." Chacun vient avec ses propres connaissances : "c'est la démocratie !" s'esclaffe ironiquement Jacques Hainard, ethnologue et directeur du musée d'Ethnographie de Neuchâtel. Comment sort-il de là ? Pour paraphraser McLuhan, le message de l'exposition, c'est l'exposition. C'est-à-dire en l'occurrence un dispositif qui consiste à renvoyer l'individu à lui-même, à sa propre responsabilité. Bien sûr, toute la construction repose sur le parti-pris implicite, le postulat jamais mis en discussion, d'une responsabilité individuelle étendue et totale. "Du savoir à l'action" sous-titre l'exposition : l'intention de faire du visiteur "l'acteur principal du monde où il évoluera demain" est, encore une fois, louable. Mais peut-on y parvenir de cette façon ? |
| Latins helvétiques et aspirations écologistes |
| En accueillant cette exposition, le Muséum national d'histoire naturelle fait preuve d'une ouverture d'esprit qui l'honore. D'autant plus que ce haut lieu d'expertise scientifique et de mémoire a une "démarche complémentaire" (euphémisme de complètement différente) qui consiste plutôt à aider à l'appropriation des savoirs sur la nature dans leur diversité. Mais, c'est le cas de le dire, chassez le naturel, il revient au galop ! Des débats sont organisés et des livres sont proposés dans une sorte de café des sciences ; des comédiens émaillent la visite de rencontres inattendues avec textes classiques ou moins classiques ; des vidéos fournissent aussi des éclairages de scientifiques... Ouf, on respire ! Toujours dans la boutade, Jacques Hainard explique qu'il s'agit de sensibiliser des Hélvétiques latins plus rétifs à concrétiser leurs aspirations écologiques dans leurs comportements que les Helvétiques alémaniques. Les Latins résistent... |
| "Natures en tête" est présentée jusqu'au 22 mai, dans la Galerie de Botanique du Muséum national d'histoire naturelle, 18 rue Buffon, 75005 Paris. T.l.j., sauf mardi, de 10 H à 17 H, entrée 20 F, tarif réduit 10 F. |
| Café-débats tous les dimanches de 15 H à 17 H. Le 9 avril, les marées noires ; le 23 avril, se déplacer aujourd'hui ; le 7 mai, l'eau. |
| Théâtre tous les mercredis, samedis et dimanches de 14 H à 17 H. |
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Alea jacta est (1) Par J.-C.O.
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La variabilité des résultats, problème fondamental pour le naturaliste, a fait éclaté l'idée même d'un déterminisme rigide. Mais les modèles aléatoires plus généraux et plus souples permettent-ils d'y répondre ? C'est la question à laquelle s'attèlent Yves Girault, professeur au Muséum national d'histoire naturelle, et Maurice Girault, son père, professeur honoraire de mathématiques à l'Université Paris I. La première partie montre le long chemin historique pour dépasser la conception déterministe et rappelle les fondements des statistiques et du calcul de probabilités. Si ceux-ci sont bien connus aujourd'hui et enseignés dans les classes scientifiques au lycée, à quel point l'aléatoire fait-il vraiment partie de notre culture, de notre façon de raisonner au quotidien ? La tentation est souvent grande de retomber dans des raisonnements déterministes, intellectuellement plus confortables et plus rassurants. Aussi la deuxième partie montre le rôle des statistiques en biologie tant pour des sujets de connaissances fondamentales comme l'évolution que pour les questions de pollution ou encore de santé. Par exemple, pour guider les recherches sur le sida et permettre de découvrir "cette maladie qui n'existait pas". Un rôle que souligne le professeur Montagnier : "c'est une étude d'ordre épidémiologique qui a orienté la communauté scientifique vers la conception d'ensemble de la maladie sida dont les éléments dispersés n'avaient pas été auparavant rapprochés en vue d'une synthèse". Autre problème passionnant, l'évaluation de la biodiversité : nous connaissons environ deux millions d'espèces animales et on estime à 13 millions leur nombre total sur la planète, comment parvient-on à un tel résultat ? La statistique permet également d'interpréter des résultats d'analyses. Ou encore d'aider à une décision thérapeutique : faut-il vacciner ou non ?
1. Les dés sont jetés (NDLR).
L'Aléatoire et le vivant, Yves et Maurice Girault,
Diderot Editeur, Le Seuil distribution, 184p, 129F. |