|
TRAVAIL Par Muriel Steinmetz |
|
|
| Un monde se délite, un monde se construit. La relation que les jeunes entretiennent avec le travail en est un formidable révélateur. Malgré les doutes et les angoisses, le travail est une valeur essentielle pour l'identité personnelle. |
| Les jeunes d'à présent, nourris au lait de la croissance au sein d'une société qui prône en grand l'autonomie de l'individu, vivent tard chez leurs parents et ne trouvent pas de travail. A ce train, ils sont nombreux à s'éterniser à la marge. Loin de les intégrer, le monde du travail les malmène, les prend puis les jette sans vergogne, les manipule à son rythme, quand il ne les laisse pas tout bonnement sur le carreau, sur le bas-côté du chemin de la vie où, avec la débrouille à trois francs six sous, quand ce n'est pas l'argent facile, se profile la galère. Mauvais payeur, le travail redéploie sans scrupule le bon vieux jeu des inégalités de classe, d'âge, de sexe. Quant aux nouvelles formes d'expérimentation du travail (construire soi-même son entreprise) elles ne concernent, tout bien pesé, qu'une minorité de jeunes, plutôt nantis. |
| Le plan de carrière – à construire pierre à pierre – disparaît souvent derrière l'absolue nécessité de "gagner de l'argent". Ainsi, en 2000, le travail forge-t-il moins une identité sociale qu'il n'apparaît constitutif d'une identité personnelle. Avoir un travail, c'est "exister ; être quelqu'un". "Sans travail, je ne suis pas un mec." (Marc) (1). "Avec un travail, on te respecte. Tu n'es pas un guignol ou un simple numéro qui va à l'ANPE." (Céline). |
| La situation est d'autant plus tendue que les jeunes, grandis dans la société de consommation, en ont épousé les valeurs, non sans lucidité. "On vit dans une société matérialiste où il faut gagner de l'argent." "Si tu ne consommes pas, tu n'es rien." "Ce qui me plaît dans le travail, c'est qu'il permet de gagner de l'argent." (2) Les jeunes, à cet égard, ne font qu'exacerber une mentalité qu'ils partagent avec les adultes. Les valeurs liées au travail sont donc en hausse. Sans lui, point de salut, même si la manière de l'envisager évolue. Le travail, qu'il soit ou non précaire, est également souhaité comme un moyen sûr de se socialiser, dans un monde où s'aggrave le poids des laissés-pour-compte et où ceux qui décrochent un boulot sont confrontés à une compétition sans merci. Il est une boussole qui permet de s'orienter et de se structurer, là où le chômage dérègle l'usage de l'espace et du temps, dissout les liens avec les autres et affaiblit l'estime de soi. |
| Le travail est donc, à plus d'un titre, une nécessité vitale, malgré l'angoisse et les doutes qu'il suscite. A cet égard, tous les milieux, toutes les strates de cette jeunesse sont peu ou prou touchés par les nouvelles formes de précarité (chômage, petits boulots, bas salaires, déclassement, stages sans lendemain...) mais ce sont les jeunes des milieux populaires, malgré un bon niveau scolaire la plupart du temps, qui payent le plus lourd tribut à la crise. |
| Le diplôme, une planche de salut ? |
| Dans un tel contexte, l'école est encore perçue comme le seul moyen de décrocher, à terme, un emploi. L'augmentation généralisée, depuis trente ans, du niveau scolaire – tous milieux confondus – confirme à l'évidence cette condition sine qua non des études, pour une classe d'âge durement frappée par le manque d'activité. En 2000, sans diplôme, les portes se ferment. Les fils d'ouvriers qui, en 1968, pouvaient encore trouver repli au sein d'un travail manuel et poursuivre, sans diplôme, une carrière honorable, s'attardent sur les bancs de l'école. |
| Le mot d'ordre familial est "Continue... Continue", en vue d'échapper au chômage structurel d'une branche supplantée par la montée du tertiaire, sa charretée d'employés. Il y a pourtant loin de la coupe aux lèvres. Le diplôme, de nos jours, loin d'être le "Sésame ouvre-toi" de l'emploi, n'a plus qu'une fonction de "signal qui isole ceux qui n'en ont pas". Quant à sa valeur effective, la barre est placée haut. Si, il y a trente ans, avoir le Bac constituait une valeur sûre, en l'an 2000 son mérite s'effrite puisqu'il n'équivaut plus qu'à un BEPC, peu monnayable. Un Bac 2 reste un bouclier efficace, mais ne représente plus une planche de salut. |
| Dès lors, les jeunes des familles populaires sont les premiers touchés par les nouvelles règles d'un jeu impitoyable : ils ont effectué des études, longues, même si souvent les résultats ont été faibles. Ne leur manquait-il pas le fameux capital familial ? Certains sont arrivés au niveau du DEUG, voire plus haut. Cela ne suffira pas pour décrocher un emploi stable, dans un monde où il faut toujours plus de diplômes pour avoir moins de travail. Et nombre d'entre eux ne peuvent se payer une double, voire une triple formation.Voilà de grandes espérances déçues, un besoin d'enthousiasme frustré. A l'heure où d'aucuns chantent l'avènement d'une société sans classes, mieux vaudrait parler d'une société de déclassement improductif. |
| Se préparer à "vivre provisoirement" |
| Déclassés, ces jeunes le sont d'autant plus que les mieux diplômés, faute d'occuper des emplois à hauteur de leurs compétences, accaparent, bien malgré eux, des emplois moins qualifiés (voire franchement déqualifiés) laissant aux autres la part du pauvre : emplois précaires, petits boulots en attendant mieux... Non contente de les laisser sur la touche, la société a entre-temps réussi le tour de force de les déculturer, par le fait d'études longues entreprises sans profit. Il n'est pas rare qu'un fils d'ouvrier manifeste de la honte pour le faible niveau atteint par son aîné : "Tu ne vas pas raconter ton CAP. C'est nul." Ces jeunes diplômés refoulent l'héritage d'une culture ouvrière que leurs parents ont du mal à leur transmettre. De retour à l'usine, faute de mieux, se joue pour eux une histoire à la perspective bancale. Ils ne sont plus outillés dans l'ordre du politique, manifestent peu leurs revendications dans les situations d'exploitation et de flexibilité dont ils sont les victimes. Une véritable omerta des jeunes n'est -elle pas à l'oeuvre dans les entreprises, moyennes ou petites ? |
| Car celles-ci jouent sur du velours, maniant habilement des armes à goût de représailles, sans compter que beaucoup sont employés au sein de PME où le syndicalisme existe peu. On doit néanmoins espérer que ces jeunes ouvriers à diplômes, après le Bac et l'université, exaspérés par ces déclassements dont ils souffrent, devenus du "matériel courant de briques bon marché" (Aragon), participeront au possible renouveau du syndicalisme. A moins que ces injustices silencieuses ne leur fournissent, à terme, les arguments d'une nouvelle attitude face au travail ; leur désillusion entraînant une prise de distance par nécessité et des stratégies au coup par coup, volontiers opportunistes. |
| Une bonne partie des jeunes vit ainsi d'emplois précaires en attendant autre chose. Les mieux trempés passent par la galère, à l'heure où, selon Michel Fize, sociologue, chercheur au CNRS, "20 % des jeunes ayant un Bac 8 décrochent difficilement un emploi." C'est dire s'ils subissent le grand écart entre leur goût et la nécessité : DEA de socio et boulot chez McDo... Au mieux, ils bâtissent leur identité sur un hypothétique travail à venir qu'ils exerceraient un jour... Selon Marc, maîtrise de Lettres modernes, employé à McDo, père maçon, mère au chômage : "J'attends autre chose de la vie, donc c'est un peu comme si ça ne me concernait pas." |
| Au pire, d'après Jean-Claude Ruas, président d'Archipel 93 (3), "les moins qualifiés intériorisent leur situation de précarité. Les jeunes ont le sentiment d'être libres. De travailler quand ils le souhaitent. Les jeunes qui ont été habitués à travailler quinze jours, puis à faire autre chose, finissent par refuser un CDD, quand bien même le salaire n'est pas mauvais. J'ai comme ça deux ou trois exemples de patrons qui recherchaient des jeunes pour un salaire avoisinant les 7 000 francs. Les jeunes bossaient trois jours et partaient car c'était trop contraignant." Un monde où la flexibilité est reine induit un rapport survalorisé à l'immédiat, en phase directe avec une société à la voracité effrénée, où pourrissent tous les espoirs d'une vision à long terme. |
| L'univers arrogant de l'entreprise |
| Quand ils ne sont pas tenus en marge du monde du travail, l'univers de l'entreprise n'est guère plus encourageant pour ceux qui n'ont pas les appuis financiers nécessaires. Surtout en année de stage. Les jeunes diplômés, remplaçables à merci du fait d'une concurrence échevelée, sont des proies faciles : "Si tu n'es pas content, sache qu'il y en a vingt qui seraient ravis de bosser gratuitement." On expérimente sur ces jeunes les nouvelles formes d'organisation du travail fondées sur la flexibilité. Aussi sont-ils exploités à coup de rabiot d'heures supplémentaires et autres boulots en surcharge. De quoi "combiner deux exigences contradictoires : celle de la flexibilité et celle de la qualification". Une main-d'oeuvre jeune, mieux formée, moins payée, passée au tamis et soumise à une rotation rapide est moins dangereuse. "Le renouvellement des modes d'organisation économique s'efforce ainsi de substituer aux “prolétaires inflexibles” des “salariés flexibles”." Pour les jeunes des milieux populaires, le parcours s'arrête souvent là. La surcharge exigée par leurs employeurs, doublée de la nécessité de payer soi-même sa chambre de bonne, en décourage plus d'un. Selon Stéphane, diplômé d'ESTACA, père contremaître en usine : "Pour mes potes, ça allait, leurs familles avaient presque toutes les moyens de les aider pendant cette période (...). Mais moi non, alors j'ai bossé le soir au resto grec. L'horreur, cette année... J'étais tout le temps mort. Dans ma boîte, je commençais à 9 heures, jusqu'à 22 heures, parfois le samedi, et dès que je terminais je me dépêchais d'aller au Grec. Là je bossais jusqu'à minuit ou 2 heures du mat, et le dimanche. Pour le stage on n'a pas été pris. J'étais un peu déçu, même beaucoup mais j'étais content que ce rythme cesse." |
| Face à un tel état des lieux, les jeunes n'en démordent pas. Ils veulent leur place. Ce rajeunissement de l'exclusion a sans doute été à l'origine des emplois-jeunes, mis en place par Martine Aubry en 1997. De cette idée certes louable, on veut espérer que ne sortira pas, à la fin, une forme de précarité différée dans le temps. L'intention de la ministre est claire : "Ces emplois ont pour but de développer de nouvelles activités d'utilité sociale, correspondant à des besoins de proximité émergents non satisfaits. Il s'agit aussi de permettre à 350 000 jeunes d'exercer des activités et de se professionnaliser dans des métiers correspondants, d'ici l'an 2000." En Seine-Saint-Denis, la CGT a mis en place un dispositif d'aide, destiné à répondre aux questions soulevées par ces emplois-jeunes. Les jeunes, au sein du dispositif, oeuvrent avec les syndicats d'entreprises. Ils orientent les jeunes et créent des bureaux d'embauche en fonction de la demande. Céline (29 ans) responsable du dispositif nous déclare : "Le problème, c'est que ceux qui ont fait leurs cinq ans d'emplois-jeunes, on les met où après ? Dans les emplois vieux ? Etre un ex-emploi-jeune, c'est pas un avenir, même si c'est bien utile. Les emplois-jeunes, c'est politique. On a vu que la jeunesse se rebellait. On va donc la calmer pendant cinq ans et quand ils sortiront, ils seront un peu plus mûrs. |
| A la RATP, pour la première fois, des emplois-jeunes sont en grève. Ils réclament la formation qu'on leur a promis, une possible professionnalisation dont on leur parle sans que rien n'aboutisse et une rémunération correcte. Ils se demandent où va l'argent public déboursé pour eux. Il faut que l'Etat joue son rôle." |
| De l'argent, mais pas à n'importe quel prix |
| Cela prouve que ces jeunes en veulent, sans se poser forcément en révolutionnaires. Ils mènent une vie de volontaires. Payés d'ingratitude en emplois, salaires et conditions de travail, nargués par une société qui suscite des besoins à tout crin, ils perçoivent les formes d'exploitation dont ils sont victimes. Ils se révèlent généralement courageux, peu âpres au gain, soucieux de s'en sortir, au fond exigeants. Le travail doit être intéressant et utile, dans une société dite de loisirs et où le temps libre grignote inexorablement le temps de travail. |
| C'est la contradiction : les jeunes veulent s'en sortir et gagner de l'argent, mais pas à n'importe quel prix. Samia, 20 ans, après un an de galère, de petits boulots de McDo en Hippopotamus a rendu son tablier. "Je suis montée à Paris pour trouver du travail. Mais là, ils m'exploitaient. Je travaillais dix heures par jour. Quand je rentrais, je me couchais sans manger. Je ne voyais plus le jour." Aujourd'hui, elle fait partie du dispositif mis en place par la CGT. Elle gagne peu mais rencontre les autres. "Leurs problèmes, ce sont les miens. Si je peux les aider, les orienter, j'ai l'impression d'exister." n M.S. |
|
1. Avoir trente ans en 1968 et 1998,
de Christian Baudelot et Roger Establet, Editions du Seuil, février 2000. 2. Enquête sur les valeurs et les attentes des jeunes (IFOP pour le ministère de la Jeunesse et des Sports, l'Humanité des
27 et 28 janvier 2000). 3. Espace de rencontre et de recherche entre les différents acteurs du mouvement social, à l'initiative du colloque "Les jeunes entre deux mondes". |