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OUVERTURE/DEBAT Par Jackie Viruega |
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Entretien avec Francette Lazard * et Nicolas Marchand ** |
| Le débat sur les structures du parti communiste à la veille du congrès. |
| Les débats sur l'organisation du parti communiste sont, logiquement, très animés. Entrons dans le vif du sujet : s'il y a changement de conception, de stratégie, y a t-il changement de structures ? |
| Nicolas Marchand : Oui, car on ne peut séparer le débat sur les structures du projet politique. Le domaine des structures est particulier. Il faut faire du neuf sans détruire. Cela demande plus d'expérimentation que dans d'autres domaines. |
| Francette Lazard : Les structures ne prennent sens qu'en rapport avec le projet communiste ! Les structures politiques fondées sur la délégation, la séparation, la confiscation des pouvoirs sont en crise, dans une société qui cherche d'autres rapports entre l'individu et le collectif. Comment exprimer la nécessité de nouveaux partages de pouvoirs – qui fonde le projet communiste – dans les modes d'organisation ? Les militants ont en commun avec les congressistes de Tours cette volonté d'efficacité révolutionnaire. Le choix de la "bolchevisation" en matière d'organisation fut, dans les années 20, cohérent avec la conception de la révolution, du parti-guide. Les "rayons" relient au "centre" la cellule, structure de base dans laquelle chaque adhérent doit militer (1). Dans les années 30, le PCF adapte ses structures aux réalités géopolitiques des départements et des communes (2). Il apporte à la société le militantisme de terrain d'un parti populaire de masse qui ose faire de la politique dans les entreprises. Mais jusqu'aux années 90, il ne formalise pas cette originalité, au regard des conceptions initiales ; dans les périodes de tensions, il se réfère aux "principes". Or dans une société en évolution, rigidité rime vite avec sclérose ! L'enjeu est d'inventer, en s'appuyant sur l'acquis militant, le mode d'organisation d'un projet communiste libérateur des capacités d'initiative de chacun. |
| Nicolas Marchand : L'objet à transformer, c'est le parti. Ne rien faire, c'est aller vers le dépérissement des structures anciennes, mais il faut pousser plus loin le débat sur les cellules. Il y a des éléments de crise et aussi un acquis. La situation n'est pas la même là où les cellules sont inexistantes, et là où de nombreux adhérents sont organisés en cellules. Je pense qu'il faut transformer les cellules et offrir d'autres formes d'activité, mais en articulant les deux formes et sans que l'une n'exclue l'autre. |
| Le fonctionnement traditionnel des cellules est incompatible avec la façon de militer de pas mal de monde... |
| Nicolas Marchand : Proposons d'autres structures, appropriées au désir d'implication de chacun dans une activité, sans passage obligé par la cellule ! Cependant, n'offrir que des structures en réseaux aurait pour conséquence, à certains endroits, de perdre des centaines voire des milliers d'adhérents. Il faut se soucier d'efficacité. Il ne s'agit pas de maintenir les cellules jusqu'à ce qu'elles dépérissent, ni d'opposer la dimension territoriale des cellules à la construction thématique des réseaux. Nous avons besoin de développer les deux. La cellule est une structure géographique (le quartier ou l'entreprise), de proximité (en fonction des forces disponibles), un cadre d'activité qui répond à des besoins politiques. |
| Francette Lazard : Ce n'est pas un hasard si le débat se cristallise sur la cellule. Organisation de proximité, de terrain, à échelle humaine, elle garde sa définition de "base" : on y adhère, on y milite, on y exerce sa souveraineté. La structure prime, l'adhérent s'y intègre ou... non : c'est le problème! Car la vie et les motivations de celles et ceux qui souhaitent s'impliquer dans une activité politique nourrie par le projet communiste sont de plus en plus diversifiées, exigeantes, à la recherche d'engagements librement décidés. D'où l'idée, à mon sens essentielle : la base de l'organisation n'est plus une structure, c'est l'adhérent, tel qu'il est. Il adhère au PCF et non à une "cellule". Il devrait y trouver des activités qui répondent à ses motivations, à ses possibilités d'apport personnel, mais aussi des centres d'intérêt, de compétences, des réseaux de sociabilité. Expérimentons toutes les formes de proximité ! Créons la possibilité effective pour chacun d'être informé et associé aux processus d'élaboration et de décision, en mettant en relation les expériences, les réflexions, pour construire du "commun" à partir de la diversité des pratiques et des idées. Ne s'agit-il pas de rendre possible la rencontre entre les attentes de la société, l'apport multiple des communistes et la dynamique du projet communiste en actes? |
| Les grandes rencontres politiques se sont élaborées au niveau national ! N'aurait-ce pas été la même chose avec une autre structure que la cellule ? La forme de l'organisation de base est-elle si importante ? |
| Nicolas Marchand : Le parti politique doit être à la fois en interaction avec la société et actif, porteur de propositions. Le mode d'organisation ancien l'a permis dans certaines périodes. Aujourd'hui, l'organisation exclusive en cellules ne fait pas l'affaire. Concrètement, une cellule ne s'occupe pas en même temps du sida, de la marée noire, de l'omc, de l'Autriche, etc. Même si les cellules n'étaient pas en crise, il faudrait les transformer. Mais il ne suffit pas de dire qu'il ne s'agit pas de supprimer ce qui existe. Il faut repenser le concept de structure de terrain. Il y a des lieux où l'objectif de créer des cellules serait absurde. Mais il faut réfléchir dans une perspective de renforcement. Une cellule peut aussi être un réseau, on peut penser le développement des deux, plutôt que le maintien de l'un jusqu'à dépérissement éventuel et le développement de l'autre. Il faut une politique précise dans ce domaine. |
| Francette Lazard : Les militants se regroupent pour mener l'activité qui les motive le plus. S'ils adhérent, ils le font là où il le souhaitent – les points d'entrée ne sont pas seulement géographiques mais aussi thématiques. Les adhérents le sont pleinement, quel que soit leur mode entrée et l'organisation s'oblige à diversifier les activités qu'elle propose. |
| Quelqu'un qui adhérerait pour travailler sur le thème de l'OMC, devrait-il aller vendre l'Huma le dimanche ? |
| Nicolas Marchand : Dans un parti de masse – accueillant tous ceux qui ont vocation à y être – le degré d'investissement militant ne peut être le même pour tous et reste à déterminer par chacun. Ces différences doivent nourrir la réflexion sur la diversité des structures. De toutes façons, rien d'autre ne fonctionne que le choix des adhérents ! Il y a interaction entre ce libre choix et le rôle des directions, des collectifs, en terme d'objectifs communs, pas de contraintes. Par exemple pour développer la diffusion de l'Huma ! |
| Francette Lazard : Le schéma historique de la cellule constituait un cadre de base unique, par là contraignant, du militantisme. Evidemment, les niveaux d'engagement et les conditions d'activités ont toujours été très variables ! En expérimentant des modes multiples d' "entrée" dans l'activité et des lieux de souveraineté impliquant réellement chacun, nous nous dégageons d'une "contrainte" qui faisait d'une forme organisationnelle "la" forme révolutionnaire de principe. Or, aucun modèle n'existe. On voit poindre de nouvelles formes d'interactivité dont l'efficacité commence à s'éprouver, comme à Seattle. Nous sommes un parti politique, avec l'ambition pionnière d'inventer un autre mode d'activité politique en promouvant l'intervention individuelle. |
| Nicolas Marchand : La souveraineté a à voir avec le nombre (1600 adhérents, c'est différent de 50) et avec l'articulation entre cellules et réseaux (dont les adhérents ne sont pas forcément dans une cellule). La question concerne aussi les directions : quel type de responsables faut-il élire ? Ceux qui rempliront les tâches organisationnelles indispensables mais aussi les animateurs de réseaux... |
| Quel est le cadre de souveraineté ? En clair, qui décide ? |
| Francette Lazard : Les formes appropriées se trouvent dans l'expérimentation elle-même. L'ensemble des cellules et des réseaux et leur articulation entrent en phase expérimentale. Ce qui importe à mes yeux est qu'on ne fait plus de la structure une norme, et qu'on fait de l'ambition d'expérimentation une décision de congrès. Nicolas Marchand : Et sur la base d'un projet communiste, ce qui rend infondées les suspicions de social-démocratisation à partir de la structure. |
| Qu'est-ce qui change dans le rôle des directions ? |
| Francette Lazard : Les choix et les évolutions du parti procédaient des initiatives de direction. Dans cette organisation pyramidale, le secrétaire général initiait les innovations et les directions mettaient en oeuvre une ligne ratifiée, discutée, mais au bout du compte, vécue en termes d'approbation – les points de vue différents étant, jusqu'aux années 90, marginalisés voire exclus de facto. Il y a inversion de sens : l'orientation procède de ce qui sort de commun de la diversité communiste, les directions ayant pour ambition d'en créer les conditions. |
| L'histoire communiste est particulière, mais dans toutes les organisations, ce sont toujours les directions qui prennent les initiatives. Il y a donc double changement. |
| Francette Lazard : Même impliqués dans un système politique et social qui fonctionne à la délégation, nous travaillons pour nous-mêmes à une autre conception de direction. Le fondement de ce qui nous fait communistes est le partage des savoirs et des pouvoirs. Notre stratégie nous conduit à avancer des objectifs qu'on aurait autrefois relégués dans la sphère lointaine du communisme : c'est vrai du mode d'organisation et de direction. |
| Nicolas Marchand : Concernant la liste des élections européennes, dont la direction a pris l'initiative, il y a eu télescopage entre une bonne idée et le ratage de sa construction avec le parti. A l'inverse, la manifestation du 16 octobre a été la rencontre réussie entre une demande et le même type d'initiative de direction. Il y a à penser une vraie responsabilité de direction avec des initiatives mais dans une réelle circulation d'opinions, entre tous les niveaux, dans un processus général interactif, pour que l'adhérent de base ne se sente pas le spectateur d'initiatives que prend celui qu'il a élu comme responsable. Ni l'autorité ni la confiance aveugle ne sont plus de mise. |
| Francette Lazard : Je trouve que l'idée de "fédération", enracinée dans le vieux patrimoine révolutionnaire français, prend une nouvelle jeunesse. Ne s'agit-il pas de fédérer des initiatives multiples, pleinement responsables d'elles mêmes sans label préalable de la direction ? Des initiatives prises à tous niveaux et correspondant à ces niveaux, donc des initiatives nationales aussi. L'ensemble se fédère. C'est une souveraineté sans verticalité. |
| Quel est votre avis personnel sur le collège exécutif et le conseil national élus avec le secrétaire national par le congrès ? |
| Nicolas Marchand : Le conseil national fédérera tous ceux qui jouent un rôle national actif, dans le mouvement social et dans l'activité communiste, élus ou responsables dans l'organisation. La notion de membre de droit a suscité des réactions et a été supprimée mais le collectif doit inclure les principaux responsables ! La réalité de la collégialité me semble essentielle, plus que le mode d'élection du secrétaire national. Les critiques portent sur la personnalisation : le fonctionnement médiatique et institutionnel accentue ce problème. Contrairement à d'autres formations, au PC, on ne connaît que le secrétaire national ! Plus de collégialité est, je crois, notre objectif partagé. |
| A propos du risque de présidentialisation, le congrès peut limiter le nombre de mandats ? |
| Francette Lazard : La limitation des mandats, comme aux USA, va de pair avec le présidentialisme... N'éludons pas l'impératif d'innovation, par rapport à la tradition communiste, qui a placé le "centre" du pouvoir "en haut", au niveau du secrétaire général. Le principe de rotation des directions est à travailler, en liaison avec le statut du militant politique. Il faut trouver un mode de direction qui reconnaisse les diversités (des centres d'intérêt, des compétences, des personnalités) pour créer du commun sans structuration en tendances. Une mise en commun sans pensée unique. Le collège doit réunir des personnes élues avec le secrétaire national ; ne pas être un collectif anonyme derrière une figure qui émerge. Le congrès doit trancher, dans une discussion informée à l'avance. Par exemple, l'ambition de la parité, qui se télescope avec la proposition d'un conseil national en prise avec les principaux responsables départementaux du parti. La parité a été choisie : aux communistes de résoudre la contradiction ! |
| Etes-vous pour l'aménagement des structures issues du passé ou la rupture avec elles ? |
| Francette Lazard : Nous sommes dans la construction du nouveau. |
| Nicolas Marchand : Je ne me reconnais pas dans l'idée d'aménagement des structures, ni dans celle d'abandon. Nous débattons d'une transformation radicale des conceptions de direction et des structures, pour un parti communiste plus efficace et plus influent. n |
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* Membre
du comité national du PCF et
de la direction
d'Espaces Marx. ** Membre
du bureau national
du PCF,
secrétaire de
la fédération du
Val-de-Marne. 1. Par exemple, les Surréalistes furent envoyés dans la cellule de l'usine à gaz de Genevilliers ! 2. Maurice Thorez propose en 1936
de remplacer
le mot cellule par groupe
de travail. |