Regards Mars 2000 - Hors-sujet

LE GRENIER DE NANTES
“ Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri ”

Par Diane Scott


Il y eut un jour une immense déflagration cosmique : tous les astres se déplacèrent dans le ciel et écrivirent en lettres d'étoiles : "Qui êtes-vous ?" Sur Terre, les hommes, au comble du bonheur, se réunirent dans le plus grand désert que la Terre offrait et écrivirent avec les plus hautes torches que les savoirs du temps permettaient : "nous sommes les fils du ciel et de la Terre." Un second bouleversement d'étoiles eut lieu et les hommes purent lire dans l'immensité sombre du ciel : "C'est pas à vous qu'on cause."

Cette petite histoire, racontée par Olivier Py dans son spectacle le Visage d'Orphée, pourrait illustrer ce qui s'est passé à Nantes pendant les trois derniers mois de 1999 (1) : nous étions invités à déposer "notre propre objet" dans un grenier afin de le "transmettre dans le meilleur état possible aux futures générations". Ce lieu de conservation est en effet destiné à n'être ouvert que dans cent ans, en 2100, nous permettant ainsi de laisser trace, de faire avec cette peur de ne plus y être. Enjamber la mort en jetant des bouts de soi là où l'on n'ira pas. En quelque sorte, nous (pré)parons notre disparition, avec la certitude qu'elle intéressera ceux qui nous succéderont.

Mais on ne regarde le soleil ni la mort en face, surtout quand il s'agit de la sienne. Alors le lieu de cette conjuration, c'est un grenier, c'est-à-dire le lieu du rebut, des choses qui forment une mémoire à force de temps et de négligence. Andy Warhol laissait ses traces quotidiennes dans des cartons étiquetés et consignés ; nous, qui n'avons pas ce courage de l'angoisse, nous faisons "comme si", comme si c'était pour du vrai. D'où le choix du grenier, qui est l'alibi du délibéré. C'est en somme la mise en scène de l'histoire jusque dans son inadvertance.

Car, dans le choix du grenier, dans cette volonté de désamorcer le rapport à sa propre mort, il y a celle de se substituer à l'histoire, d'en maîtriser le cours. De même que nous sommes une époque de la conservation du passé, nous sommes dans la préparation de l'avenir, ou, plus précisément, dans la préparation de ce que l'avenir dira de nous. Il ne s'agit pas de générosité mais d'hystérie. Nous tentons de réaliser, avec l'opération "le grenier du siècle", le fantasme commun d'assister à notre propre enterrement et d'écouter avec un frisson d'espiègle satisfaction tous ces mots qu'on dira de nous. En somme, à son épée de Damoclès, l'homme occidental a adjoint un oeil de caméra.

A voir cette hystérisation du temps qui passe, qu'un changement de siècle rappelle bruyamment, on se dit que si jamais il y eut époque millénariste dans l'histoire, c'est bien la nôtre. Le Moyen Age occidental, sans calendriers ni montres, ne connut pas, quoique l'on croie, la peur de l'an mil, dont témoignent bien plus les chiffres qui diminuent chaque jour sur notre Tour Eiffel. Le bien nommé "grenier du siècle" ne serait peut-être que le pendant légitime des propos d'un Paco Rabanne. Nous jugeons celui-ci ridicule parce qu'il est dans l'alerte et que l'alerte n'a pas sa place à l'idéologie du progrès. Nous ne pouvons pas avoir peur de demain, pris au piège de nos propres Lumières, alors nous sommes dans la réjouissance.

Mais que sont ces objets déposés à Nantes sinon des conjurations, une façon d'occulter la mort en "traversant le siècle" ? Or, la nature des objets déposés est à son tour éloquente : une bouteille de champagne vide, par exemple, a été enregistrée, avec, outre le nom du dépositaire, la date de sa consommation. L'angoisse inavouée passe ainsi par une sorte de sacralisation du rebut, en l'occurrence du cadavre, une volonté effrénée de garder tout objet, non pour sa valeur intrinsèque, mais pour éviter de s'en défaire, puisque tout abandon parle de mort. D'où cette tentative de conserver précisément ce qui, par nature, est destiné à la disparition : le trivial, l'anodin, le nécessairement détruit, bref le signe de toute mort.

Nous laissons donc des bouts de nous. Mais pour qui ?

Le grenier de Nantes ressemble à ces immenses blocs incas dont toutes les faces étaient sculptées, même celle reposant au sol, puisqu'il s'agissait moins de s'adresser aux hommes qu'aux dieux. Les objets du grenier ne nous parlent pas non plus à nous, mais à un inconnu que nous appelons générations futures. Dans ce que les gens déposent, il ne s'agit pas de la pensée d'une époque, en tout cas pas directement, ni de son art, bref pas des choses que l'on donne comme les fleurons d'une civilisation, mais, bien au contraire, des "objets de notre vie quotidienne", de la trivialité de nos existences : cocotte minute, bouteille de champagne, chaussure. Il ne s'agit pas de servir les générations futures, à supposer que cela ait un sens, mais bien de leur rappeler à notre (bon) souvenir. Il s'agit moins de leur parler que de se dire. Il y a là quelque chose de touchant car le postulat de toute cette opération, que nous posons pour évident, est que cela les intéressera. Et rien n'est moins sûr, comme la plupart des choses à venir. Il y a alors peut-être là plus que le souci narcissique de laisser sa marque, plus qu'un exemple de l'hystérie occidentale contemporaine qui nous fait nous imaginer tous les télescopes du monde braqués sur nous. Nous nous adressons à demain comme on s'adressait jadis au ciel, avec l'espoir d'une écoute, d'un assentiment et d'une gratitude impossibles, puisque invérifiables.

Peut-être nos enfants sont-ils alors la forme autorisée que notre conscience occidentale laïque se donne pour restaurer un rapport religieux au réel. C'est un renversement étrange : d'autres époques plus humbles mettaient Dieu derrière elles, c'est-à-dire au-dessus, avec les pères morts et la mémoire du monde. Nous pensons nous être débarrassés de cette entité encombrante. Peut-être n'avons-nous fait que déplacer le religieux vers demain : cesdites générations futures. Notre certitude du progrès nous place à un sommet de savoirs qui interdit la référence au passé, sinon pour en constater le bienheureux éloignement. Pour nous, l'au-dessus, c'est forcément l'après.

Alors peut-être qu'aux pères morts assis à Sa droite nous avons substitué les bambins joufflus du XXIe siècle, pour qui nous préparons la France de demain, comme on s'acquitte de ses vertus en regardant vers le Purgatoire. L'avenir à préparer, c'est notre aune sacrée, le paramètre de notre sainteté laïque. En l'occurrence l'objet diffère mais l'investissement est du même ordre. Le grenier de Nantes serait ainsi une sorte d'ex-voto laïque où chacun s'en irait prier pour sa survie symbolique. Si nous avons secoué le joug du dieu judéo-chrétien des siècles passés, nous n'avons fait que le jeter au devant de nous et nous nous adressons à lui désormais sans plus tordre nos cous. A supposer que nous ne marchions pas à reculons. Les étoiles se marrent encore.

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