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CHEVALIERS BLANCS Par Xavier Delrieu |
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| La nouvelle économie dont l'acte fondateur a été signé avec la fusion AOL-Time Xarner, le 10 janvier, porte bien son nom : il n'y est question que d'économie. Le fait que le géant de l'Internet achète celui de la communication annonce l'ère de la convergence. Premier fournisseur mondial d'accès à Internet avec, depuis le rachat de Compuserve, 23,5 millions d'abonnés, AOL s'offre tous les éléments essentiels à son développement. Des tuyaux : Time Warner possède le deuxième réseau câblé des Etats-Unis avec 13 millions d'abonnés, une aubaine pour un fournisseur d'accès qui s'apprête à se lancer dans le service à haut débit. Des contenus : AOL reçoit dans la corbeille de mariage des chaînes de télévisions (CNN, TNT, TBS...), 32 magazines (Time, People, Fortune, Life...), le catalogue des films de la Warner Bros et les artistes du Warner Music Group ! De fait, AOL Time Warner, avec ses 1626 milliards de francs de capitalisation boursière, devient, et de très loin, le plus grand groupe de communication du monde. A titre de comparaison, Canal Plus, qui occupe la septième place, ne représente que 122 milliards de francs. |
| Maintenant une question se pose : une fusion, pour quoi faire ? On peut en effet s'inquiéter, comme le disait Philippe Quéau, directeur de l'information à l'Unesco, dans l'Humanité du 21 janvier : "Ce qui manque aujourd'hui, ce n'est pas la technique, c'est la politique pour utiliser cette technique à des fins de développement humain, et non de profit." NPrenons l'exemple de la télévision. Avec la technologie de l'Internet à très haut débit qui commence à s'installer, AO-Time Warner sera sans doute l'un des précurseurs de la télévision à la carte. Toutes les conditions requises pour une telle entreprise sont remplies. Et tous ceux qui posséderont un catalogue suffisant pour alimenter les petits écrans via Internet seront les grands gagnants de la bataille de la communication. Cependant, qu'allons-nous y gagner ? |
| Il n'est pas du tout sûr que des programmes personnalisés pour chaque individu soient un grand progrès pour la culture. Deux fonctions essentielles passeront ainsi à la trappe. |
| La première sera l'aspect fédérateur de la télévision généraliste. Si plus personne ne voit le même programme en même temps, la télévision se transformera en un plaisir solitaire. Jusqu'à présent, chacun sait qu'à l'instant même où il est confortablement installé sur son canapé, des millions d'autres personnes participent au même spectacle et donc de la même émotion. Il faut en effet bien garder en tête que, souvent, l'audience d'une série comme "Navarro" ou "Julie Lescaut" est égale à la fréquentation en salle d'un film comme Titanic. La télévision joue là son rôle de lien social. La seconde sera cette formidable notion de surprise qu'implique une suite linéaire d'émissions. Après avoir regardé un match de foot, vous tombez sur un documentaire sur un sujet quelconque et qui finit par vous captiver. C'est ici que la télévision est un vecteur culturel de premier ordre : il implique une notion d'imprévu qui, bien entendu, disparaîtra dès lors que les horaires et les contenus de chaque "séance" seront planifiés. La convergence est donc en route et s'est poursuivie le 24 janvier, lorsque l'éditeur de musique EMI tombait dans le giron de Time Warner. Il est tout à fait intéressant de constater qu'à cette occasion il a été question de politique commerciale, sans même que l'aspect artistique soit jamais évoqué. |
| L'Europe n'est pas en reste. Moins d'un mois après la création du géant AOL-Time Warner-EMI, on assistait aux grandes manoeuvres entre l'Anglais Vodafone, l'Allemand Mannesmann et le Français Vivendi. Au petit jeu des chaises musicales, il fallait un perdant : ce fut l'Allemand. Tout avait commencé avec une gigantesque OPA menée par Vodaphone, numéro un mondial du mobile, sur Mannesmann, le fleuron de l'industrie allemande reconverti dans les télécoms et qui venait d'acheter cet automne Orange, un réseau de mobile anglais. On refuse, on s'insurge, on fait monter les prix, puis on finit par rechercher un partenaire, ce que, dans le domaine de la finance, on appelle un "chevalier blanc". Cet allié, c'est Vivendi qui finira par signer un accord avec le plus fort, Vodafone. Il n'est pas ici question de rachat mais de créer un portail commun multi-accès. Il s'agit de cette page qui apparaît lorsqu'on se connecte chez son fournisseur Internet. On y trouve de multiples services (météo, horoscopes, programmes télé...), bien souvent un moteur de recherches ainsi que des accès vers des sites commerciaux. |
| Les gérants du portail touchent, bien entendu, un pourcentage sur les ventes si le client vient de chez lui. Mais que signifie donc le terme multi-accès ? Simplement que, à nouveau, nous nous trouvons dans une spirale de convergence. Auparavant, pour surfer sur Internet, il fallait posséder un ordinateur. Maintenant, tout appareil communicant est susceptible de se connecter sur les réseaux : l'ordinateur bien sûr, mais aussi la télévision et le téléphone mobile. Alors, on s'aperçoit bien que l'enjeu économique est monumental. Vodafone et Vivendi (qui récupère la moitié du capital de Cégétel que possédait Mannesmann et devient donc majoritaire avec 51,5 %) gèrent aujourd'hui 70 millions d'accès vers le numérique... L'échange d'action entre Vodaphone et Mannesmann s'élève à 183 milliards de dollars (soit près de 1 200 milliards de francs), de quoi rendre presque anecdotique la fusion AOL-Time qui ne plafonnait qu'à 165 milliards de dollars (soit près de 1 000 milliards de francs). Pour donner un ordre de comparaison, le budget général annuel de la France est d'environ 1 750 milliards de francs. |
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