Regards Mars 2000 - Vie des réseaux

EXTREME DROITE
L'emploi de l'amalgame en politique

Par Philippe Breton


Il y a dans le pays "300 000 chômeurs et 300 000 étrangers déclarés". Ce slogan, proféré par ceux qui gouvernent maintenant l'Autriche, a décidément la vie dure. Il suggère un lien de causalité direct entre le chômage et la présence des étrangers. L'extrême droite française avait commencé sa renaissance, il y a une quinzaine d'années, par des slogans du même type. Les affiches du Front national annonçaient très précisément : "trois millions de chômeurs, trois millions d'étrangers." Il n'est peut-être pas inutile d'analyser techniquement comment fonctionnent de tels propos. En rhétorique, cela s'appelle un amalgame. Le procédé est simple et redoutable. Prenez n'importe lequel des maux que connaît une société, le chômage, les épidémies, la délinquance, et suggérez qu'il y a un lien avec les étrangers. Nul besoin d'en apporter la preuve. Le langage est ainsi fait qu'il permet de mettre ensemble des termes qui n'ont aucun rapport, jusqu'à ce qu'une partie de l'opinion, répétition aidant, finit par croire qu'il y a bien un lien. La force de l'amalgame est qu'il dispense de démonstration.

Dans l'Allemagne des années trente, le parti nazi qui, à chaque avancée électorale, promettait plus de respectabilité et qui a fini par prendre le pouvoir grâce à une alliance avec les conservateurs, avait placardé sur les murs des villes et des villages une affiche annonçant "un million de chômeurs, un million de juifs". On voit que Jörg Haider n'a pas été chercher son inspiration très loin. Cet amalgame, pseudo-explicatif du phénomène du chômage, est devenu rapidement un slogan à portée "éliminationniste". Vous voulez supprimer le chômage ?

Supprimez les étrangers, les juifs, les tziganes, afin que chaque travailleur "aryen" retrouve l'emploi dont il avait été spolié. On sait où tout cela a mené. Le pire est toujours au bout de l'amalgame. Là où en démocratie les hommes politiques, de droite comme de gauche, utilisent parfois ce type de procédé, dans les débats contradictoires par exemple, l'extrême droite en fait souvent son unique argument, si l'on excepte l'exaltation des valeurs ethniques qui sert de toile de fond à son discours. Jörg Haider, confronté aux critiques de différents dirigeants européens, a utilisé le même procédé. Les Belges ? Un "gouvernement corrompu" et un pays "où des parents doivent descendre dans la rue parce qu'ils ont peur que le gouvernement soit de mèche avec des criminels".

Cette référence à l'affaire Dutroux est l'un des pires amalgames qui soient dans ce contexte. Elle associe les membres d'un gouvernement démocratique au crime le plus atroce. Le but est toujours le même : disqualifier l'autre, l'éliminer comme partenaire d'un débat et retourner son jugement contre lui-même. Si les criminels nous critiquent, c'est la preuve que nous avons les mains propres. Tout cela ferait sourire et le procédé ferait rapidement long feu, tant il est grossier, si de tels propos ne rencontraient, dans une partie de l'opinion autrichienne, un écho qui les amplifie. L'Autriche n'est pourtant pas un pays pauvre et il est difficile de dire que l'extrême droite fait ici son lit dans la misère.

Par contre, ce pays a une caractéristique que beaucoup d'auteurs ont soulignée sans imaginer les conséquences actuelles. Profondément nazifiée pendant la dernière guerre, l'Autriche s'est prévalue de son statut de victime occupée, pour ne pas engager le travail de mémoire que l'Allemagne a pourtant consenti, avec des résultats très appréciables.

Une continuité avec le passé a pu ainsi s'instaurer et beaucoup de ces propos et de ces procédés ne sont pas jugés par beaucoup d'Autrichiens comme disqualifiés. C'est aussi pour cela que le texte des affiches peut rester le même. Il rappelle sans doute à certains "le bon vieux temps". Voilà une belle leçon pour tous ceux qui soutenait que le travail de mémoire devenait lassant et qu'il fallait passer à autre chose. .

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