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MYANMAR, ANCIENNE BIRMANIE Par Jérôme Relinger |
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Voir aussi L'or vert, rouge, marron et blanc... |
| Le plus vaste et le plus secret des pays d'Asie du Sud-Est sort lentement de la brusque fermeture politique de 1989 et s'ouvre de nouveau aux touristes et aux investisseurs. Toujours aux mains d'une poignée de généraux rebaptisés "hommes d'affaires", le pays est aujourd'hui en pleine mutation. Reportage. |
| A Yangon, capitale au charme colonial et décrépit, en août 1988, des manifestations étudiantes monstres réclamaient le départ de la dictature, la démocratisation du pays et de meilleures conditions de vie (1). La réponse a été un nouveau coup d'Etat militaire et une terrible répression (plus de 3 000 morts d'après les rares observateurs étrangers). Le nouveau "gouvernement" issu du Tatmadaw (l'armée birmane) a alors annoncé la tenue prochaine d'élections libres et la conversion de l'Etat au libéralisme économique. Les élections de 1990 ont eu lieu dans une grande confusion : déplacement forcé de villages entiers, intimidations de l'armée. Elles ont été remportées officiellement à 82% par la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), dirigée par la jeune prix Nobel de la paix 1995, Aung San Suu Kyi. La junte a aussitôt déclaré nul le résultat des urnes, prétextant de l'incapacité des nouveaux députés élus à gérer le pays. |
| Une évolution orientée vers l'économie de marché |
| A l'occasion de l'inauguration de la nouvelle coupole de la pagode Shewdagon, principal monument religieux du Myanmar, le général Than Shwe, chef de la junte militaire et dauphin du vieux dictateur "historique" Ne Win, a réaffirmé haut et fort les priorités économiques de la "Terre dorée". La junte et son émanation politique (anciennement le "Comité de restauration de la loi et l'Ordre", rebaptisée en 1997 "Comité pour la paix et le développement") continuent de clamer que "le peuple désire s'opposer aux puissances étrangères qui tentent d'intervenir dans les affaires internes du Myanmar" (2). Mais derrière cette apparente volonté de fermeture au monde, on peut aussi entendre que le développement de l'économie nationale nécessitait l'engagement de partenaires, à chercher "tant à l'intérieur du pays qu'à l'extérieur". Traduction : si le pays reste fermé aux ONG, à l'ONU et aux journalistes, il est aujourd'hui grand ouvert aux investisseurs qui désireraient profiter de la déréglementation et de la privatisation des richesses nationales. Car, si la démocratisation du pays reste lettre morte, les promesses d'une "évolution orientée vers l'économie de marché" ont, elles, été bien tenues. Le pays est passé en un temps record d'une économie contrôlée par un clan au pouvoir, à une économie aux mains d'intérêts internationaux qui continue de profiter largement aux "ministres-généraux". |
| Les intérêts des anciens et des nouveaux investisseurs |
| Après les vagues de privatisations qui n'ont épargné pour l'instant que le rail, l'électricité, le pétrole et le bois, le gouvernement s'engage maintenant en faveur de la constitution de sociétés à capitaux mixtes. Et ça marche : les investissements étrangers "à haut rendement" en Asie du Sud-Est (jusque là destinés essentiellement au Vietnam) se sont repliés vers le Myanmar, considéré comme politiquement tout aussi stable, mais présentant plus d'ouverture aux capitaux internationaux. Les investissements en provenance de Singapour ont triplé en quatre ans, le commerce avec les Etats-Unis a atteint cent millions de dollars en 1996-1997, et les intérêts européens sont bien représentés, notamment avec le tristement célèbre oléoduc de l'Isthme de Kra opérant pour la société mixte franco-américaine Total-Unocal. Enfin, la famille de l'ex-dictateur indonésien Soeharto, meilleur ami de la junte de l'ASEAN, est à la source d'investissements considérables au Myanmar. Le nouveau gouvernement prélève sur ces affaires de fructueux intérêts (3). Avec un salaire moyen de moins d'un dollar par jour, une économie informelle presque institutionnalisée, et un vaste système de passe-droits à tous les échelons d'une société encore quasi féodale, les Birmans voient leur situation se dégrader au gré de l'inflation, sans que la situation politique n'évolue. Le salaire des fonctionnaires, strictement insuffisant à la survie, ne laisse pas d'autre alternative que la corruption institutionnalisée. Si elle a profité à certains commerçants et aux quelques Birmans qui ont investi dans le tourisme, la libéralisation des dix dernières années a laissé de côté l'immense majorité du peuple, principalement paysan. La part des dépenses quotidiennes consacrée à l'alimentation a atteint 60 % du revenu en 1995. |
| L'amélioration des conditions de vie se fait attendre |
| L'augmentation du prix du riz, élément de base de l'alimentation et du commerce, menace l'autosuffisance alimentaire du pays et sa balance commerciale. Imposée par les Britanniques jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, la monoculture a fait du Myanmar le premier exportateur mondial de riz, en 1939 ! Depuis, la population a plus que doublé tandis que la productivité diminuait. Dans ce pays enclavé, dépourvu d'infrastructures de communication élémentaires et où des régions entières restent interdites d'accès, le peuple birman (en majorité bouddhiste et pacifique) se trouve réduit à une course à la survie où tout espoir de démocratisation reste conditionné au bon-vouloir des mitraillettes. Mais le souvenir des massacres de 1988-1989 – de l'absence de sanctions internationales – renforce le sentiment d'être seul face à une armée qui n'hésitera pas à tirer. |
| Démocratie :au bon-vouloir des mitraillettes |
| Sans expérience démocratique depuis l'assassinat en 1947 du leader de l'indépendance Aung Sang (le père d'Augn San Suun Kyi), le lien reste difficile à envisager entre amélioration des conditions de vie et démocratisation politique. La transformation des hommes de pouvoir en hommes d'affaires, si elle ne change rien au quotidien du peuple birman, grève les possibilités de croissance d'un futur et hypothétique gouvernement démocratique. Lorsque la junte devra rendre au peuple un pays à bout de souffle, à l'Etat mis à nu par les privatisations, et à l'économie corsetée par des capitaux étrangers bien supérieurs au PNB, quel autre choix pour le premier gouvernement démocratique du Myanmar que de faire appel au FMI et à ses politiques de "rigueur" et "d'ajustements structurels"? Les Birmans pourraient alors découvrir que la fin de la dictature des généraux sera pour eux le début de celle des financiers. |
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1. En 1987, l'Union du Myanmar, alors
appelée Birmanie, comptait parmi les dix
pays les plus pauvres de la planète. 2. The New Lignt of Myanmar,
30 avril 1999 3. Ainsi, une participation des ministres
concernés à hauteur de 5 % est imposée
dans les capitaux des joint-ventures.
Cette participation est payable en
monnaie surévaluée, ce qui rend
l'investissement quasi gratuit pour les
"honorables ministres intermédiaires". |
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L'or vert, rouge, marron et blanc... Par J.R.
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L'économie du Myanmar dépend étroitement de ce qu'on appelle ici l'or "vert, rouge, marron et blanc" (jade, rubis, teck et opium). ll ne profite donc qu'à ceux qui sont en capacité d'exploiter et d'exporter ces richesses, c'est-à-dire au vaste réseau du pouvoir militaro-politique, à l'économie parallèle et aux groupes armés. Et, en premier lieu, aux forces capables de maîtriser le trafic du pavot, concurrent de celui de l'Asie centrale et de l'Amérique du Sud. En 1996, la capitulation du seigneur de l'opium, Kun Sha, suivie de la reddition de plusieurs groupes armés à la suite d'interventions militaires (1), semble avoir sinon tempéré les guerres de libération et le trafic de drogue, du moins concentré ce dernier entre les mains moins nombreuses et plus proches du gouvernement. Aux frontières chinoise et thaïlandaise, les groupes de trafiquants (issus historiquement de l'exode du Kuomintang anticommuniste) s'affrontent et se mêlent, en un désordre dantesque, aux forces gouvernementales. Mais aussi aux armées de libération des ethnies minoritaires : Môn, Khmer, Sino-Thaï, Karen et Shan, plus de soixante groupes tribaux représentent 35 % des
45 millions d'habitants de Myanmar. Un bon nombre d'entre eux continue la lutte pour réclamer l'indépendance, comme l'Etat shin à l'extrême Nord-Est du pays ou encore récemment les Karen qui ont pris le 25 janvier dernier 700 otages dans un hôpital de la frontière thaïlandaise (2). Alliances politiques temporaires, cessez-le-feu, les accords se suivent à mesure que l'intérêt de la maîtrise du trafic prend le pas sur les motivations ethnico-politiques. Ainsi, l'accord entre l'armée Shan de libération et la junte, dans le Nord-Est, devait mettre fin à 40 ans d'affrontements armés entre les indépendantistes Shan et l'armée birmane. Mais cet accord a surtout permis à la minorité chinoise, fortement présente sur le territoire Shan, de construire une véritable économie autonome dans cette région "pacifiée", avec ses villes, ses hôtels, ses banques et ses lois.
Enfin, en février 2000, l'accord entre l'armée Shan de libération suivie de l'annonce de pourparlers avec Yangon par l'Union nationale Karen semblent mettre un terme définitif aux guerres de libération, et annoncer une ère de recomposition au profit de la junte et de la normalisation du trafic. Une sorte de "plan social" de l'opium qui réorganise les guérillas au profit de la rentabilité du trafic.
Aujourd'hui, l'Observatoire international des drogues estime que la moitié de l'héroïne consommée en Amérique du Nord provient ou a transité par le Myanmar. Cette source occulte de devises alimente indirectement les achats d'armes (15 % du budget de l'Etat en 1996) fournies principalement par la Chine via Singapour. Ces armes servent officiellement à poursuivre la "pacification" des zones rebelles. Plus prosaïquement, elles permettent à la junte les manquements incessants aux droits de l'Homme et le détournement des fonds publics
par les militaires. .
1. Notamment dans les camps de
réfugiés au nord-ouest de la Thaïlande.
2. La liquidation le 26 janvier du commando Karen par l'armée thaïlandaise félicitée par la junte birmane, en dit long sur le processus de normalisation de la dictature dicté par les intérêts financiers. |