Regards Mars 2000 - Lectures

ARTS DU TEMPS
Matisse et Picasso

Par Pierre Courcelles


Lorsque, de 1908 à 1913, Picasso fait avec Braque une "cordée en montagne" qui débouche sur la plus radicale des révolutions picturales de notre siècle, le cubisme, on aurait pu croire qu'à jamais ces deux peintres-là seraient liés, se surveillant l'un l'autre dans la progression de leur art, s'empruntant l'un à l'autre leurs découvertes, s'estimant, l'un comme l'autre, peintres majeurs de leur temps. Ce scénario ne fut pas tourné. Un autre s'imposa où Picasso et Matisse tenaient les deux premiers rôles.

L'écart d'âge entre Matisse et Picasso chiffrait 12 années, ce qui n'est pas sans effet lorsqu'ils se rencontrent pour la première fois en 1906. Matisse est alors un peintre sinon déjà arrivé, du moins considéré comme l'un des principaux artistes d'avant-garde, peut-être même le principal.

Pour Picasso, alors dans sa "Période rose" et bientôt, en 1906, entamant un virage vers un "primitivisme", Matisse est un aîné qui compte et qu'il respecte. Un an plus tôt, au Salon d'Automne, Matisse expose en compagnie d'André Derain, Maurice de Vlaminck, Albert Marquet, entre autres, leurs oeuvres créant une sorte de séisme dans le monde artistique : c'est à cette occasion que fut lancé le mot "Fauvisme", du fait de la "sauvagerie" avec laquelle ils employaient les couleurs pures sur la toile. Le tableau de Matisse, Femme au chapeau, étant celui qui suscitera le plus de polémiques.

C'est par l'entremise de Gertrude Stein et de son frère Léo, importants collectionneurs de peintres d'avant-garde, que Matisse rendit visite à Picasso. Comme l'écrira Gertrude Stein, en 1934 : "Les deux peintres allaient s'enthousiasmer l'un pour l'autre, sans toutefois s'aimer beaucoup".

Les premières rencontres dans le Paris des années qui précèdent la Première Guerre mondiale ont fait l'objet d'une abondante littérature. Le Matisse et Picasso que vient de publier Yve-Alain Bois s'attache pour l'essentiel, à la longue période qui va de l'après-guerre 14-18 à la mort de Matisse, en 1954. L'auteur y mène une enquête artistique serrée, oeuvres à l'appui ; oeuvres qui se parlent, car si les deux peintres se fréquentent peu, ce sont elles qui disent ce qu'il en est de leur relation. Et ce dialogue est passionnant à entendre qui nous invite au coeur de la création de ces deux peintres qui sont, tout de même, les deux plus grands de notre siècle.

Yve-Alain Bois,

Matisse et Picasso,

éditions Flammarion, 272 p., 275 illustr., 320 F.

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