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Nouvelle économie, mutation technique et culture Par Pierre Courcelles |
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Débat entre Pierre Musso* et Jack Ralite** |
| Les récentes mégafusions dans les secteurs de la communication dessinent un nouveau paysage économique et financier, mais aussi culturel. La mise en place d'oligopoles obéit à une logique annoncée. Les nouveaux moyens de communication, la téléphonie mobile et Internet, la télévision numérique par satellite ou hertzienne, notamment, induisent de nouvelles pratiques commerciales dans le domaine de la culture et du divertissement : la société de l'information est d'abord une société du péage pour clients solvables. |
| Pierre Musso : L'expression "Nouvelle économie"vient des journalistes américains dans une tentative de caractériser la phase actuelle de développement du capitalisme basée sur le développement d'Internet. Il y a beaucoup de discours, mais la réalité qu'on peut observer, c'est la concentration dans tous les secteurs d'activité, et pas seulement dans celui de la communication ; c'est le développement de l'économie du péage, et notamment dans le secteur de la communication ; c'est une mutation technique réelle, actuellement caractérisée par Internet mais qui est beaucoup plus large et qui entraîne un accroissement des échanges d'information et offre la possibilité de transférer sur le réseau électronique une grande partie des échanges, comme les échanges bancaires et commerciaux avec le développement du commerce électronique. Donc la "Nouvelle économie" recouvre une réalité extrêmement complexe, et personnellement, je préfère ne pas l'employer. Nous sommes dans une phase de développement du système capitaliste à l'heure d'une mutation technique. |
| Manuel Castells (1) parle de "capitalisme informationnel", c'est la seule notion que je lui reprendrais, car pour le reste de son travail, je suis assez critique. Ce qu'il faut ne pas oublier, c'est que cette phase de développement s'appuie sur le développement des technologies lequel est connecté au processus de dérégulation généralisé de l'économie qui s'est enclenché au début des années 1980, et pas seulement dans le secteur des télécommunications. Quand on parle de "Nouvelle économie", notamment dans des instances comme l'OMC ou le Forum mondial de l'économie à Davos, il y a confusion des deux processus, la dérégulation économique comme extension du libéralisme et, en même temps, la mutation technique potentiellement captée par des formes nouvelles de dérégulation. C'est d'ailleurs l'OMC, qui ne s'appelait pas encore OMC, qui a largement piloté le processus de dérégulation économique mondial. Ce qu'on peut observer aussi, c'est la montée de la contestation, comme on a pu le voir à Seattle et à Davos, et c'est très important car elle exprime le refus de ces processus et appelle à de nouvelles formes de régulation. |
| Néanmoins, ces processus se développent, on vient de le voir, en janvier dernier, avec les méga fusions AOL-Time-Warner-EMI et Vodaphone-Mannesmann-Vivendi (2). Après la suppression des monopoles nationaux dans les télécommunications et l'audiovisuel, en Europe et particulièrement en France, se met en place un oligopole mondial intersectoriel (3) qui couvre, dans le secteur de la communication, l'audiovisuel, l'informatique et les télécommunications. La caractéristique de ces mégafusions c'est qu'elles rapprochent les parcs d'abonnés dans les domaines de la téléphonie mobile, de la télévision à péage ou d'Internet, notamment, c'est-à-dire des consommateurs solvables qui paient l'accès à ces services et, en même temps, c'est le rapprochement des contenus qui sont eux-mêmes mercantilisés dans ce processus. Il s'agit donc d'une extension de la "société à péage", expression que je préfère à "société en réseau", c'est-à-dire une mercantilisation généralisée des secteurs de la communication, et au-delà celle du champ culturel transformé en services marchands. |
| Autre caractéristique, très visible dans le cas AOL-Time Warner-EMI, c'est que le pilotage de la fusion a été conduit sur des bases financières, par Wall Street. Si on compare le chiffre d'affaire d'AOL à sa capitalisation boursière, on s'aperçoit qu'il y un ratio de 1 à 40, alors que dans le cas d'une industrie classique des médias, comme Time Warner, le ratio est dix fois moins important. Pour limiter les effets de la spéculation boursière sur AOL, celle-ci est obligée de reprendre des entreprises comme Time Warner qui ont une réalité économique et industrielle. |
| Jack Ralite : Cette question de la spéculation financière par rapport à l'industrie du cinéma américain, par exemple, touche au contenu de la création. Les grandes sociétés d'Hollywood d'avant la Seconde Guerre fabriquaient quelque chose, il y avait des industriels, ils gagnaient ou ils perdaient. Aujourd'hui, ils pensent finance et bourse qui ne les renvoient pas à la réalité de leur métier. Il s'est produit un déplacement du centre de gravité de la société vers le commerce, vers le droit commercial et financier qui sont devenus exorbitants. Parallèlement, le droit de création, le droit à la culture, qui sont des droits de l'Homme, se rétrécissent. C'est une bataille acharnée qui se mène. Mais les résistances se font jour, en novembre dernier lors de la réunion de l'OMC, je les ai vues dans les rues de Seatlle, cette ville où sont installées deux entreprises symboles de la communication, Boeing et Microsoft. Ce qui s'est passé là était inenvisageable, comme à Davos d'ailleurs. Et à Davos, en plus, on a senti dans les discours des politiques un peu de culpabilisation dans cet accompagnement fataliste de ce système, de ces mutations. Dans le Monde, récemment, j'ai trouvé un article intitulé "Entre le prince et le marchand, la recherche d'un nouveau libéralisme" qui disait : "Philosophie de liberté, la théorie libérale souffre d'avoir oublié son éthique et d'imposer un modèle unique au mépris des cultures et des Etats." Et dans les Echos, Oscar Lafontaine, l'ancien ministre allemand des Finances, déclarait : "L'homme d'abord, les marchés ensuite." Ça aussi c'était inenvisageable, du moins en dehors de la famille politique communiste. A propos de la 3e voie, il ajoutait : "Plus personne en Allemagne ne croit au fameux pacte libéral Schröeder-Blair. En termes diplomatiques, le texte manquait singulièrement de substance." Seattle, Davos : on sent qu'un affrontement idéologique s'est mis en place et qui remonte à la bataille menée contre l'AMI (4). Au moment du Gatt, on négociait sur l'exception culturelle – rebaptisée "diversité culturelle" pour la session de l'OMC à Seatlle, mais le fond ne change pas. Au moment de la Directive européenne "Télévision sans frontière", on négociait encore. Maintenant, on négociera, mais sur des bases différentes. Quelqu'un comme Susan George, au moment des discussions sur l'AMI, me disait que l'exception culturelle revenait à cantonner les artistes dans un ghetto. Aujourd'hui elle pense qu'il faudrait étendre cette notion à la santé, à l'éducation, au sport... L'exception culturelle, c'est un nouvel espace public ouvert au débat. Les grandes instances internationales sont d'une certaine manière obligées de tenir compte de ces nouvelles données. |
| Pierre Musso : Au nombre de ces nouvelles données, ce qui me paraît nouveau, c'est la contestation des processus de dérégulation, pas seulement dans le secteur de la communication, mais aussi dans ceux de la santé alimentaire ou de l'environnement, par exemple. Il y a une prise de conscience qui s'élargit. Et c'est l'une des raisons, me semble-t-il, pour lesquelles s'accélère le processus de concentration. Les grandes firmes ont compris que ce mouvement de contestation se développait et elles veulent profiter de l'espace qui reste encore ouvert pour poursuivre la maîtrise du secteur de la communication et de la culture. Cette constatation me conduit à une réflexion sur le fond : dans la mutation technique actuelle, il y a un enjeu majeur qui apparaît, celui de son appropriation. Quels contenus vont être donnés, tant dans les services que dans le secteur culturel, comment et au profit de qui va se développer cette mutation technique. Est-ce qu'il y aura appropriation sociale, mettant l'homme au centre ou est-ce qu'elle sera strictement mercantile ? |
| Jack Ralite : Mais au moment où est posée cette question d'appropriation mercantile, dans un article de l'Evénement du Jeudi (5) on lit ceci : "La culture est précisément un domaine où il conviendrait, en France, de défendre et de rétablir la loi du marché. De défendre le marché contre la “culture étatique” qui, à coup de subventions, a inventé un “art officiel” incompréhensible au public et aux acheteurs privés. [...] Ce n'est pas l'ego du créateur ou les déficits de création élitiste qu'il convient de subventionner, mais le droit de chacun à prendre connaissance du travail des artistes, fut-ce pour le sanctionner par sa bouderie. C'est dans cette optique qu'il faut réexaminer le concept d'“ exception culturelle ”. [...] Car le pire adversaire de la culture française n'est pas la culture américaine standardisée, mais la culture française elle-même. Trop protégée, parfois trop assistée, déconnectée en conséquence du marché, autrement dit de la réalité sociale, cette culture française a cessé d'être universelle pour s'enfermer dans une forteresse élitiste." Il y a là une vraie bataille qui se mène, une offensive poujado-mercantile, la vieille opposition élitisme-populisme. De son côté, le président de la commission européenne, Romano Prodi, déclare devant le Parlement européen : "La force de la culture américaine est symboliquement exprimée par les mass médias. Elle est en effet considérée par certains comme capable de constituer la référence unitaire pour l'Europe à la recherche de son âme. Il n'y a rien de scandaleux dans cette hypothèse, notamment parce que les équilibres futurs du monde reposent sur une coopération toujours plus étroite entre l'Europe et les Etats-Unis dans les domaines de la politique, de l'économie, de la défense, ce qui présuppose une certaine affinité en ce qui concerne les grandes lignes des modèles d'interprétation de la société." De son côté, Viviane Reding, la Commissaire européenne en charge de la Culture, auditionnée par le Sénat disait : "C'est ma conviction, il y a deux sortes d'esprit dans le monde : il y a les réalisateurs américains qui font des oeuvres commerciales et il y a les réalisateurs européens qui font principalement des oeuvres d'art, des films d'auteur comme on les appelle. Il faudrait que les réalisateurs européens comprennent qu'une oeuvre d'art doit être diffusée." |
| Pierre Musso : On est là dans la logique de l'oligopole : puisque les Américains mettent en place des mastodontes de la communication, comme on le voit avec AOL-Time Warner-EMI, il faut donc que l'Europe regroupe ses propres forces privées, c'est-à-dire Fininvest de Berlusconi, Kirch-Bertelsmann, Murdoch, CLT, Canal qui appartient à Vivendi. Ce sont ces groupes qu'on retrouve dans tous les montages et alliances industrielles, ce sont eux qui tirent en Europe les nouvelles stratégies et les régulations nationales et européennes sont tirées dans le sens de ces stratégies. |
| Jack Ralite : A propos de ces stratégies dans les nouvelles technologies, je ne peux m'empêcher de penser que, souvent, l'alibi novateur sert de masque à la régression où les acquis démocratiques sont remis en cause. On navigue entre la prophétie et l'apocalypse. On essaye de nous vendre des lendemains numériques qui chantent. Il faut tenir compte, le plus extrêmement compte, des nouvelles technologies, mais les décideurs politiques devraient se garder d'être impliqués dans un déterminisme technique qu'ils structurent tout en le subissant. Ils trouvent dans cette mutation technique une symbolique de novation dans un secteur adjacent à l'ensemble de la vie sociale. C'est ce que Madelin disait dans un colloque au Sénat : "Les nouvelles technologies sont naturelles comme la gravitation universelle." Ou Alain Minc avec lequel j'ai eu un débat à l'Unesco : "Le marché est naturel comme la marée." Si les technologies et le marché sont naturels, l'homme et la femme deviennent non naturels, ce sont des invités de raccroc, à eux de s'adapter... |
| Pierre Musso : Il y a une belle formule deJoël de Rosnay lancée récemment dans un débat à propos d'Internet : "Il faut refuser les “interniais et les “interniet”." Il faut bien voir que, dans le même temps ou on dénonce le déterminisme technique, voire l'utopie technicienne, elle prend la place de l'utopie sociale – c'est pourquoi elle est dévastatrice. Ce n'est pas parce qu'on refuse la technicisation du social qu'il faut refuser la mutation technique – pour ma part, je n'emploie pas l'expression "révolution technique", laissant le mot révolution pour d'autres objets, politiques ou sociaux. Le vocable "révolution" pousse très vite au déterminisme. Ainsi, Manuel Castells, bien qu'il se défende d'être déterministe explique que la société qui se développe actuellement, le capitalisme informationnel, est structurée par sa base technique, et notamment par Internet. Mais les techniques sont déjà des rapports sociaux cristallisés. Evidemment, cette mutation comporte des effets sociaux et même civilisationnels majeurs. L'enjeu massif, c'est le développement des contenus, c'est de la formation plus poussée, ce sont des nouvelles régulations, c'est l'appropriation par le plus grand nombre de ces nouvelles technologies. Car, aujourd'hui, la réalité c'est l'inégalité dans l'accès, par exemple à Internet. |
| Jack Ralite : Internet, c'est l'une de mes questions, c'est un Niagara d'information, la surinformation, c'est-à-dire qu'on peut s'y noyer. Si on n'a pas de grille de lecture de ces informations, si on n'a pas un savoir pour les interpréter, elles restent de l'information. Et la communication n'est pas un savoir en soi, elle n'est pas non plus la culture, et le risque existe que la culture marchandisée devienne de la simple communication. |
| Pierre Musso : C'est la raison pour laquelle ces développements technologiques appellent davantage de formation. Et ces techniques ne sont pas la négation du développement culturel. A la phase actuelle, elles permettent une très grande diffusion, comme la télévision lorsqu'elle est de qualité. Cependant, on observe que la production de nouveaux contenus est lente et en conséquence les techniques ne se développent pas comme elles pourraient l'être au service des créateurs. La mutation technique est sous-développée du point de vue culturel. En France, notamment, on a souvent une vision "Beaux-Arts" de ces techniques, une position "contre" la technique. Si on regarde aux Etats-Unis, il n'y a pas cette distance à la technique, elle est intégrée au processus de création, ce qui peut expliquer aussi leur meilleure maîtrise, pas seulement économique, mais aussi sociale de ces outils. |
| Jack Ralite : On en revient-là, d'une certaine manière, à la question des inégalités d'accès, pas seulement à Internet, mais à l'ensemble du champ culturel. Dans une ville comme Aubervilliers qui est bien équipée en sites culturels, on voit bien que les rapports à la culture ne sont pas faciles, ils sont peut- être moins faciles qu'auparavant. C'est une grande et grave question. |
| Pierre Musso : Et dans les secteurs des nouvelles techniques, le risque "d'illectronisme", pour reprendre cette expression, est bien réelle. D'abord économiquement, car l'équipement nécessaire à l'accès à Internet reste élevé. Ensuite culturellement car, ces nouvelles techniques peuvent effrayer par la difficulté, réelle ou supposée, de les maîtriser et qui constituent donc un obstacle. Ensuite, vient la question des usages de la connexion à Internet. |
| Jack Ralite : C'est toute la question du "rejoindre" entre la culture et les citoyens, entre l'artiste et la population, qui est beaucoup plus difficile aujourd'hui qu'il y a vingt ans. |
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*Pierre Musso
Philosophe de formation, diplômé
de l'ENSPTT, docteur en science
politique, il est professeur
à l'Université de Rennes.
Dernier ouvrage paru :
Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon. (PUF, 1997) **Jack Ralite
Sénateur et maire d'Aubervilliers,
il a créé et anime
les Etats généraux de la culture.
Il est à l'origine du "Métafort"
installé à Aubervilliers,
cité des techniques contemporaines,
de la création artistique
et de l'innovation sociale. 1. Manuel Castells, l'Ere de l'information, 3 volumes,
éditions Fayard, 1998 et 1999, NDLR. 2. Voir en page 5 de ce numéro l'article de Xavier
Delrieu sur ces fusions, NDLR. 3. Voir l'article de Pierre Musso "Vers un oligopole mondial" dans le Monde diplomatique de mars 1998, NDLR. 4. Accord Multilatéral sur l'Investissement. Voir Regards n°33-mars 1998, face à face Jack Ralite-Nuri Albala, NDLR. 5. L'Evénement du Jeudi n°1, 18 novembre 1999, NDLR. |