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ÇAIFRAN Par Monique Houssin |
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Entretien avec Jean-Pierre Goudaillier * |
| A ceux qui s'affolent en entendant des Zazies démultipliées, le linguiste offre un dictionnaire pour comprendre sur quels terrains socio-culturels se joue l'existence d'une langue des cités, souvent décriée et vécue comme une blessure – narcissique ? – portée à la langue française officielle. Une recherche passionnante. |
| Les maux du dire et le dire des maux : vous mettez en relation fracture sociale et fracture linguistique dans la production des parlers des jeunes des banlieues. Le phénomène dépasse-t-il le cadre des argots qui ont toujours existé ? |
| Jean-Pierre Goudaillier : Les habitants des cités, notamment les jeunes, ne peuvent que se sentir déphasés par rapport à l'univers de la langue circulante, le français académique, qui évoque le pouvoir, l'autorité, le travail dont ils sont exclus. Les argots traditionnels des années 1920-1930 et 1950-1960 sont des argots de métiers dont la première fonction est cryptique. Les jeunes d'aujourd'hui recréent des argots très différents à partir de connaissances langagières de toutes origines. Les épices importées et instillées dans la langue française sont maintenant fortement présentes. C'est une conséquence de l'immigration. La fonction première de ces argots-là est identitaire car ils se sont développés avec la crise. La langue populaire ne sert plus de référent, ce qui n'était pas vrai de l'ouvrier des années 1950 qui, avec sa gapette, trouvait son identité dans sa propre langue. L'ampleur de ce phénomène ne doit pas être négligée : n'assistons-nous pas à la naissance d'une langue commune des cités qui ne sera peut-être plus, en son temps, le seul apanage des jeunes ? |
| Votre dictionnaire fait apparaître un univers où la dérision et le jeu tiennent le haut du pavé : "Avoir les obispos" (être énervé) ou ce "bounty" pour parler d'un noir qui pense blanc à l'intérieur. Vous comptabilisez par exemple 14 termes différents pour désigner les Français de souche, du "céfran" au "babtou", en passant par "fils de Clovis" et "pâté -rillette" ! |
| J.-P.G. : Les langues minoritaires véhiculent en effet une grande dérision. C'est par elle que s'exerce la résistance à l'autre. Plus la pression s'exerce – cela peut être la pression carcérale, les goulags pendant la période de Staline en sont un exemple – plus la langue s'invente de l'humour : on rit de soi-même et cela aide à supporter le reste. |
| Dans les thématiques que vous relevez, on retrouve tous les thèmes – l'argent, le sexe, la femme, l'amour, l'alcool, la drogue, la famille – qui sont présents dans les argots traditionnels. |
| J.-P.G. : Ils y ont ajouté le sida, la galère avec "squatter les parents", "squatter le porche" qui sont déjà repris par la langue courante. |
| Quelle différences faite-vous entre les argots des banlieues parisienne et ceux des autres grandes villes, par exemple à Marseille ? Y a-t-il un apport des langues régionales ? |
| J.-P.G. : Cela dépend de la façon dont s'est constituée l'immigration. Marseille est un réservoir qui a connu des vagues migratoires successives superposées au fil des ans, à l'image d'un mille-feuilles, alors qu'en région parisienne les migrations se sont faites en patchwork, par plaques bien repérées. A Marseille, c'est plus fou. Le quartier du Panier est habité essentiellement par des personnes issues de l'immigration. Il était corse au début du siècle. Le cours Belzunce est maghrébin. Il n'existe pas de banlieue au sens parisien du terme et les parlers locaux circulent beaucoup plus facilement. On va donc trouver dans la langue des mots corses, des mots locaux, ou marseillais. La symbiose entre parlers régionaux traditionnels et la nouvelle forme langagière se fait mieux. A Paris et dans la région parisienne, il n'y a plus de forme typique du parisien, le "titi" a disparu ; la ville est un lieu de double fracture géographique : une zone extra-muros au-delà du périphérique, et un autre espace, celui des cités par rapport à la ville pavillonnaire où se trouve toujours la gare construite près de l'ancienne mairie. Le jeune qui veut sortir doit franchir cette double barrière ; cela crée une fracture géographique en plus de la fracture sociale et les formes linguistiques sont d'autant plus différentes du français circulant. |
| Comment s'articulent le français académique, les langues régionales et ce français contemporain des cités que le linguiste intègre comme un niveau dans le français ? |
| J.-P.G. : Les langues régionales françaises sont minoritaires mais on les supporte gentiment, comme une espèce de folklore sympathique ; les gens qui s'y opposent oublient que la situation socio-linguistique de la France a complètement changé. Seuls 3 % de la population scolarisée sont au contact d'une langue régionale en situation d'apprentissage. Le basque, le breton sont tolérés parce qu'ils sont à un étage supérieur dans la conscience des gens par rapport au berbère, aux langues tsiganes, aux créoles qui alimentent les parlers de ceux qui sont issus de l'immigration, parlers complètement minorés. Or, les arabophones, les créolophones des DOM-TOM qui font partie jusqu'à présent de la culture nationale, sont en plus grand nombre que les locuteurs pratiquant le basque ou le breton réunis. Du coup, on masque sous le débat des langues régionales celui concernant les langues minoritaires. Des oppositions sérieuses existent. Dans l'esprit de beaucoup, accepter le breton, c'est tendre la main aux Arabes, aux Antillais, aux Noirs, accepter "la langue des esclaves", celle aussi des anciens colonisés et ça, c'est insupportable, simplement parce que le syndrôme colonial, algérien plus particulièrement n'a toujours pas été cicatrisé. |
| On peut vous objecter qu'en reconnaissant "la langue commune des cités", on peut créer un risque redoublé de non-intégration, d'échec scolaire plus grand ? |
| J.-P.G. : Les jeunes qui sortent de la cité parce qu'ils se marient ou trouvent un job à l'extérieur, endossent immédiatement la langue des costumes-cravates. Ils connaissent le français, à l'exception d'une frange de 10 % à 15 % en position d'illétrisme. D'autre part, la fracture linguistique est repérée et les enseignants y sont sensibilisés. Il faut leur donner la possibilité de prendre ce phénomène en compte ; cela passe, évidemment, par des moyens, des ministères de la Ville, de la Culture, de l'Education nationale et de la Justice. Dans le cadre du plan villes 2000/2006, des actions se mettent en place. Nous n'allons tout de même pas répéter l'erreur du début du siècle avec les formes langagières non légitimées, quand on interdisait aux jeunes Bretons de parler leur langue. J'observe, une différence de conception entre la droite et la gauche sur ce problème. |
| La droite souhaite que la langue française soit gérée par l'exécutif ; il y a une trentaine d'années, la francophonie passait par le chef de l'Etat. Dans une orientation de gauche, cette question incombe au ministère de la Culture. La lettre ouverte de Mme Catherine Trautman de juillet 1999 au Monde est tout à fait essentielle ; elle définit les langues régionales en terme de "patrimoine linguistique de la France". Et quand on protège un monument du Rouergue ou de Bretagne, on protège un monument national. Il doit en être de même de nos langues. Il n'y a pas besoin d'aller plus loin, étant entendu que la langue de l'Etat est le français. Et comment prôner le pluri-linguisme en Europe (c'est-à-dire affirmer que le français existe aussi en Europe et pas uniquement l'anglais) si on ne l'applique pas à l'intérieur ? Nous ne pourrons pas défendre le français à l'étranger si nous ne sommes pas cohérents avec nos propres langues. n |
| Les citations sont extraites de Comment tu tchatches ! |
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* Professeur de linguistique. Doyen de la faculté des Sciences humaines et sociales-Sorbonne (Paris V). Responsable du Centre de recherches argotologiques (CARGO). |