Regards Mars 2000 - La Création

REGIONS
Une traversée de l'art contemporain

Par Lise Guéhenneux


En ce début d'année grigri, l'an 2000, la réouverture de Beaubourg ne peut pas occulter les expositions d'art contemporain hors de la capitale. En région, des monographiqes retiennent l'attention par le sérieux avec lequel elles ont été conçues. Pérégrination entre Limoges, Le Mans, Cherbourg, Grenoble.

A Limoges, le Fonds régional d'art contemporain de la région Limousin expose en ses murs, aux Coopérateurs, les travaux d'un artiste italien, Giuseppe Gabellone dont la collection (du même FRAC) s'est enrichie de deux oeuvres récemment. La première exposition de cet artiste de 26 ans dans une institution française est l'occasion pour lui de percevoir son travail de façon plus conséquente. Gabellone présente un ensemble de photographies qui mettent en oeuvre une dialectique très serrée entre la prise de la photographie par un photographe, qui n'est pas Gabellone lui-même, et l'objet résultant, synthèse de tous ces moments que l'on ne peut, au final, distinguer les uns des autres. Sans titre (cactus), 1999, est l'image d'un cliché : le désert planté de cactus. Giuseppe Gabellone a d'abord repéré, au sens cinématographique, un garage, puis il est revenu y installer des cactus qu'il a sculptés en terre à l'échelle un et plantés dans un sol de gravillons. Le format de l'image prise par le photographe ne correspond pas à une métaphore de la peinture mais à une adéquation entre le lieu et l'image. Cela fonctionne comme une vision flash et furtive que l'artiste a inscrite dans ce lieu et qui se trouve capturée. Le rapport à la lumière y est très important et peut rappeler les premiers studios de cinéma conçus comme des sortes de serres, ce qui nous ramène aux cactus du désert hollywoodien et au cliché western. Les cactus gardent les traces des mains qui les ont façonnés, et cette empreinte visible tire l'objet cactus dans le champ d'une sculpture archaïque qui ne veut pas mimer la production industrielle. De même, une autre sculpture (Sans titre, 1996) joue de ses entre-deux sous la forme d'un cube mou réalisé en cordes tressées. Cette sculpture présentée à Limoges se décline par une mise à plat de la forme géométrique et de l'objet qui deviennent une sorte de tapis ou de patron prédécoupé permettant de créer un volume. Ainsi les sculptures existent par la photographie ou par l'objet sans que l'un des médiums ne vienne servir de document à l'autre ou le "doubler".

Un Italien à Limoges, l'aventure des médiums

Autre exposition monographique : Gina Pane à l'Ecole d'art du Mans. Ce n'est pas un lieu d'exposition comme un autre car l'artiste exposée y a été enseignante, jusqu'à sa disparition en 1990. L'exposition est une sorte d'hommage mais, également et surtout, elle rappelle la mémoire d'une artiste importante qui travaillait en 1969, partageant espace et travail au Centre américain à Paris, avec Paul-Armand Gette, Jean Le Gac et Boltanski. Son entrée à l'école fut possible grâce à la réforme de 1972 qui lui permit, comme à d'autres ayant une vraie pratique en dehors de l'enseignement, d'ouvrir les Ecoles d'art à la création contemporaine. Le catalogue publié par l'Ecole du Mans rend compte de la spécificité de cette exposition, de ce double enjeu entre enseignement et oeuvre personnelle, ce qui est rare en France et précieux. L'exposition montre l'importance de la présence d'un artiste contemporain dans une école d'art. Nommée en tant que professeur de peinture, Gina Pane y fait partager son intérêt pour Piero della Francesca comme pour Malévitch. Elle enseigne cette pratique, élargissant ce territoire. L'exposition présente des oeuvres comme Souvenir enroulé d'un matin bleu, de 1969, et Hyde-Park Gazon, de 1965-1966, issues d'une réflexion sur l'abstraction et l'art concret, domaine d'une forme claire dont procède le travail de Gina Pane. Cette artiste classée dans la catégorie "Art corporel et performance" a toujours conçu ses expériences artistiques en fonction d'un projet très déterminé qu'elle consignait sous forme de schémas, de dessins et de phrases allant du registre descriptif à celui de la poésie. Ces documents ainsi que les photographies qui prévalent à partir des années quatre-vingt viennent rafraîchir une lecture bien souvent amnésique de l'art contemporain qui conduit à des contresens : pour Gina Pane, le corps a une conscience et une éthique.

Le Mans : l'artiste dans l'Ecole et le travail pédagogique de l'Espal

Un deuxième lieu au Mans, l'Espal, une médiathèque située dans le quartier des Sablons, permet de découvrir le travail de Markus Lüpertz, peintre allemand des années quatre-vingts qui n'a pas eu d'exposition en France depuis la rétrospective à l'abbaye Saint- André à Meymac (Corrèze) en 1989. On découvre ici plus d'une cinquantaine de toiles dont une majorité d'expériences picturales peu vues, telles qu'un immense ensemble d'autoportraits des années quatre-vingt-dix, prétexte à une recherche débordante de grilles, de signes et de couleurs. Après ce travail sur l'autoportrait qui permet au peintre de se détacher de la citation et du sujet, se développe un autre cycle de toiles où Lüpertz articule dans une même toile icônes figuratives de paysage et motifs abstraits avec une grande liberté. L'acte de peindre s'emballe chez Lüpertz entre improvisation, recouvrement et construction avec une générosité qui va de pair avec un important nombre de toiles dans cet espace impensable qui a lancé une programmation arts plastiques en mai 1995. On peut noter ici un travail d'une grande qualité pédagogique qui va en s'affinant avec l'expérience professionnelle et a franchi une nouvelle étape depuis la dernière manifestation, en 1999, avec une exposition Jean-Michel Basquiat, qui a coïncidé avec la restructuration de certaines salles d'expositions.

Cherbourg : les proches antécédents de l'art d'aujourd'hui

Au Mans, l'Espal est un exemple de résistance à la logique d'exclusion artistique et sociale qui poursuit son avancée. Cette préoccupation est également celle de l'exposition présentée au théâtre de Cherbourg-Scène nationale qui fédère autour d'Alain Jouffroy, importante figure de la critique d'art engagée dans la défense de l'art contemporain dont nombre de fidèles ont pu suivre l'action depuis les années soixante. Le titre de l'exposition, "Objecteurs-art-markers", rappelle le devoir de mémoire qu'a aujourd'hui l'art contemporain. Cette exposition souligne le rôle de l'artiste par rapport à la cité et sa réalité, que son travail soit visible dans les années soixante ou aujourd'hui. L'attitude de l'artiste, ses prises de position et la forme de son travail dépassent pour Alain Jouffroy la notion de nouveauté liée en grande partie au marché "grand consommateur de viande fraîche". Ainsi, à Cherbourg, l'exposition mêle la reconstitution d'une exposition historique organisée par Alain Jouffroy en 1965, à Paris, dans trois galeries et qui constitua un choc pour les visiteurs qui découvraient des artistes comme Jean-Pierre Raynaud ou Pomereulle qui présentait "l'En dedans pris" (1964), une véritable scénographie, deux ans avant les oeuvres de l'Arte povera. Cette exposition de Cherbourg répond à un besoin dont est symptomatique l'exposition "Micropolitiques" au Centre national d'art contemporain-Le Magasin, à Grenoble. La mémoire est également présente dans le choix des oeuvres comme dans les contributions de Pierre Restany et Daniel Buren au catalogue. On voit ainsi se dessiner une nouvelle prise de conscience des proches antécédents de l'art d'aujourd'hui.


Limoges, Giuseppe Gabellone, jusqu'à fin mars, les Coopérateurs (FRAC), tél. :05 55 77 08 98.

Le Mans, Gina Pane, jusqu'à fin mars, Ecole supérieure des Beaux-Arts, tél. : 02 43 47 38 53. Markus Lüpertz, jusqu'à fin mars, l'Espal, Centre culturel de la ville du Mans, tél. : 02 43 50 21 50.

Cherbourg, "Objecteurs-art-makers", autour d'Alain Jouffroy, jusqu'à fin mars, Théâtre/Scène nationale, tél. : 02 33 88 55 50 (l'exposition est présentée ensuite au Musée des Beaux-Arts de Dole/FRAC de Franche-Comté). Grenoble, "Micropolitiques", Centre national d'art contemporain-Le Magasin, jusqu'au 30 avril, tél. : 04 76 21 95 84.

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