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PINCEAUX Par Suzanne Bernard |
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| Après l'album Shitao, la saveur du monde, publié par Phébus en 1998, François Cheng publie chez le même éditeur un ouvrage consacré à Chu Ta, le génie du trait qui nous emporte dans l'univers exaltant d'un autre grand peintre chinois, d'ailleurs aîné et ami de Shitao. |
| Lyrisme inspiré, génial dépassement de la tradition, éblouissante modernité ! Chu Ta (1626-1705), grand maître du pinceau et de l'encre, fait jaillir la vie secrète de toute chose avec l'énergie du geste unique, la fougue, l'intégrité et l'audace du "voyant". Maîtrise des espaces, du vide, jeux du Yin et du Yang, mouvements lents, précipités, attente suspendue, rêve initiatique, ivresse frondeuse de la liberté... Saisis dans l'instant, dans la fulgurance d'une révélation, voici des fleurs, des rocs, des arbres, des oiseaux, des poissons, des monts, des paysages, éternisés par le miracle du trait, sublimés dans l'élan, ravis dans la subtilité des nuances infinies de l'encre, parfois diluée jusqu'à la transparence ou, au contraire, concentrée violemment, au comble de la noirceur. C'est le triomphe du trait, tour à tour vif nerveux, mince, épais, lourd, dansant... Un trait qui est souffle, rythme, mélodie. "Tous les tableaux de Chu Ta, quelque sujet qu'ils traitent, sont à leur manière des autoportraits" affirme François Cheng. |
| La vie de Chu Ta est liberté, audace, intransigeance. Ce fils d'une famille noble et cultivée, formé à la calligraphie et la peinture, refuse de collaborer avec les nouveaux maîtres mandchous qui viennent de s'emparer du trône impérial. Affligé par la mort de son père que cette tragédie a tué, il s'enferme dans le silence, ne communiquant plus que par des regards et des gestes. Ainsi exprime-t-il sa révolte et son refus à tous ceux qui pactisent avec les usurpateurs. Puis il part dans la montagne vivre dans une communauté de moines bouddhistes. |
| Après dix ans de cette retraite, il reçoit le titre de maître bouddhique, tout en étant aussi un adepte du Ch'an (zen). Il enseigne alors à de nombreux disciples et se remet à peindre. Huit ans plus tard, il retrouve le monde, se rapproche des cercles taoïstes qui prônent l'opposition et la résistance au pouvoir mandchou, se marie et se consacre exclusivement à la peinture, dont il vit. En 1667, nouvelle retraite, cette fois dans un monastère taoïste qu'il a fait construire. Il y vivra vingt ans, peignant, recevant des amis... Enfin, la soixantaine passée, il aspire à la liberté totale et au dépouillement. Jusqu'au bout fidèle à lui-même, indigent, vagabond, il erre ici et là avant de s'installer dans une humble chaumière à laquelle il donne le beau nom de "Chant après l'éveil". S'ouvre alors sa période de création la plus féconde, où son art atteint des sommets. En solitude, sans relâche il peint pendant sa longue vieillesse, jusqu'à sa mort, à l'âge, presque, de quatre-vingts ans. |
| Le désir en crise |
| Chu Ta, dehors, faisait le fou et se répandait en imprécations délirantes pour marquer sa colère et son impuissance devant le pouvoir. En 1997, trois cent cinquante ans plus tard, un peintre chinois, à Kunming, se comporte de la même manière. Il vocifère en pleine rue devant les murs de sa maison qu'il a couverts de signes symboliques. Il clame le malheur de la Chine vouée à l'argent par la faute de Deng Xiao Ping, une Chine qui a perdu ses repères et son âme... On dit qu'il est fou et on le "calme" en asile psychiatrique. Le fait nous est transmis par Marie-José Mondzain, au début de son ouvrage Transparence, opacité ?, dans le récit remarquable qu'elle fait de son voyage, qui est rencontre avec la Chine et avec des peintres et photo graphes chinois contemporains. Ainsi découvre-t-elle un "dispositif imaginaire" très éloigné du nôtre et une peinture chinoise, souvent insaisissable, sorte de "désir en crise" aux parcours singuliers. Elle dit l'épreuve des rencontres, la difficulté du dialogue, la confrontation bouleversante des mondes pour parvenir, enfin, à l'appréhension d'"une autre pensée". Voilà en Chine le chemin juste pour toucher le coeur des choses ! |
| A ce très beau texte succèdent les oeuvres, peintures et photos de quatorze artistes chinois auxquels parole est donnée. "L'ordre de la société moderne met vraiment l'homme en plein malaise. L'âme est abîmée comme elle ne l'a jamais été", constate Hei Gui, né en 1957 dans le Hubei, qui ajoute que, sans l'art, il serait "comme un avion sans équilibre". Sa peinture est difficile, ténébreuse, violente. "Mon travail a un certain sens et j'en sens la mission. L'art semble pouvoir donner au monde son intérêt et son sens", affirme Hong Hao, un Pékinois de trente-quatre ans qui pratique la sérigraphie avec humour et subtilité. He Yunchang, trente-deux ans, natif du Yunnan, qui travaille dans la répétition, la variation, la fluctuation minutieuse, pense que, entre l'art et la vie, "aucune relation n'est possible". |
| François Cheng, Chu Ta, le génie du trait, éd. Phébus, 155 p., avec illustrations, 249 F |
| Marie-José Mondzain, Transparence, opacité ?, 14 artistes contemporains chinois, Diagonales, éd. Cercle d'Art, 128 p., avec reproductions, 159 F |
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