Regards Mars 2000 - La Création

SALON DU LIVRE
Le livre et l'e-book


Le livre sans papier, sans pages, sans encre, cinq cents ans après la Bible de Gutenberg, arrive au Salon du Livre, 20e édition, du 17- 22 mars. Un "Village de l'e-book" y sera installé sur 300 m2. Une révolution ? La fin du livre papier ? L'avenir le dira. Mais l'e-book n'est que l'un des rejetons des nouvelles technologies qui, depuis quelques années, bousculent le monde de l'édition.

L'e-book (1) se présente au format d'un livre papier courant, pèse quelques centaines de grammes, pour les plus légers, au-delà du kilo pour d'autres ; il est doté d'un écran et d'une mémoire capable d'emmagasiner, selon les modèles, plusieurs milliers ou centaines de milliers de pages de documents, textes, livres, encyclopédies, journaux, etc., téléchargeables et rechargeables, sous certaines conditions financières, s'il s'agit d'ouvrages sur lesquels pèsent des droits d'auteurs. Comme tout livre papier, les "pages" se tournent (elles ne défilent pas comme sous ordinateur) et, de manière plus "ergonomique", il permet annotations et surlignages et, comme ne le peut le livre papier, il autorise des recherches sur mots dans l'ensemble du document et, par exemple, donne la possibilité de constituer des index personnels ou de créer toutes sortes de compilations, d'un ouvrage à l'autre.

Les trois premiers e-books ont été lancés aux Etats-Unis au milieu de l'année 1998. Commercialisé en premier, le "SoftBook" est enveloppé dans ce qu'on hésite à appeler un "protège livre" de cuir, comme pour affirmer sa filiation avec son grand et prestigieux ancêtre, le livre. Dans ce registre du rappel de descendance et du mimétisme, un autre e-book américain, l'"Everybook", va plus loin : il s'ouvre comme un "vrai" livre sur deux pages de lecture à écran flexible. Mais le e-book qui sera la vedette du Salon est sans conteste le "Cytale" : le premier livre électronique conçu et fabriqué en France ! Fiche signalétique : il mesure 20 x 26 cm pour 2,4 cm d'épaisseur ; pèse 900 g ; est équipé d'un processeur à 66 Mhz, d'une mémoire de 8 Mo capable de stocker 15 000 pages, soit environ 30 livres standard. Il sera vendu autour de 4 000 F, soit le prix d'une quarantaine de livres et, lors de sa commercialisation, proposera un catalogue de 1000 titres. C'est à ce niveau-là que se joue une partie inédite : à quel prix sera vendu le livre téléchargé sur e-book ? Ce seront les éditeurs qui fixeront le prix d'achat : plus cher ou moins cher que la version papier ? On devrait le savoir lors du Salon du Livre.

"Cytale, le frenchy Book" dont toute la presse parle

Le "Cytale" a été conçu par une "start-up" (2) de 11 personnes, dans laquelle Jacques Attali, notamment, a investi, ce que s'apprête aussi à faire le p.-d.g. de la FNAC, Arnaud Lagardère. Toute la presse écrite (et électronique) en a parlé. Et la revue professionnelle Livres Hebdo, lui a consacré 3 pages dans son numéro du 24 janvier, sous le titre "Cytale, le frenchy Book". C'est dire que le cytale ne débarque pas dans l'anonymat. Mais déjà un concurrent français se fait connaître, le "@folio" qui permet une lecture recto-verso et qui fut présenté en février dans le temple du livre papier, la Bibliothèque nationale de France-François Mitterrand. Comme d'autres groupes de communication, Havas, la filiale édition de Vivendi, a mis en place une unité "ePocket", chargée de numériser et d'adapter ses produits éditoriaux aux nouveaux supports, les livres électroniques, notamment, qu'il faudra approvisionner...

L'e-ink, le "papier électronique" va-t-il être "le dernier livre" ?

Difficile de prévoir le devenir de l'e-book. Peut être disparaîtra-t-il corps et biens en quelques années. Peut être deviendra-t-il rapidement obsolète si une autre technologie, celle de "l'e-ink" (3), réussit à s'imposer dans les prochaines années. Cette technologie a été mise à l'étude, il y a une vingtaine d'années, dans les laboratoires de la firme Xerox, abandonnée, reprise ensuite, tandis qu'au sein du prestigieux Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) une recherche concurrente était développée par Joseph Jacobson – qui est venu le présenter à Paris, en 1999. Les efforts fournis pour que les e-books imitent certains caractères du livre papier paraissent ici dérisoires et grossiers. Le "livre unique", ou le "dernier livre" comme il est nommé, est composé de plusieurs centaines de pages en "papier électronique" à l'intérieur duquel ont été insérées de microscopiques capsules en plastique contenant des particules de carbone (noires) et de dioxyde de titane (blanches). En appliquant un champ électrique à la surface de ce "papier", on agit sur la position de ces deux types de particules, ce qui permet de former du texte, du dessin, des images en noir et blanc, et en couleur par l'ajonction de filtres rouges, verts ou bleus. Ce "livre", qui sera commercialisé d'ici trois à cinq ans, pourra stocker 300 livres, téléchargeables, déchargeables, rechargeables, aura un format proche d'un livre papier normal et ne devrait pas peser plus que ce dernier.

Filière édition : mise en demeure de se repenser

Lors de son passage à Paris, Joseph Jacobson déclarait : "Je crois [...] au développement du livre destiné à un lecteur unique. Si, par exemple, je m'intéresse à la génétique des chevaux arabes, il est fort probable que j'aie du mal à trouver un ouvrage qui traite précisément ce thème. Avec un livre électronique, je pourrais rassembler tout ce qui a été publié sur le sujet, des articles scientifiques aux coupures de journaux et autres extraits d'ouvrages. Le résultat sera un ouvrage unique, qui n'existe nulle part, qui a été réalisé spécialement pour moi. Je deviens alors ma propre maison d'édition et le seul lecteur de ma production." (dans le Monde du 22/10/1999).

Cet autisme éditorial a de quoi inquiéter et J. Jacobson aurait pu choisir un autre exemple, plus "ouvert" pour sa démonstration. Mais, plus largement, ces nouveaux supports, e-book ou e-ink, ne signifient pas la fin annoncée du livre papier. Pas plus que la photographie n'a fait disparaître la peinture. Mais, comme la peinture qui a dû trouver en elle-même de nouvelles ressources, l'ensemble de la filière édition est mise en demeure de se repenser. Elle l'est d'ailleurs depuis plusieurs années, lorsque l'arrivée du CD-Rom a secoué certains secteurs de l'édition, ceux des dictionnaires et des encyclopédies ou celui du livre d'art. Ou, encore, avec le développement accéléré des librairies en ligne. Si l'on estime qu'il faudra une vingtaine d'années pour que le "livre électronique" représente une part significative du marché de l'édition, une vue à plus long terme permet de penser qu'une rupture anthropologique a été engagée avec l'apparition des nouveaux supports de diffusion qui "dématérialisent" l'écrit, et par la probable disparition d'usages très ancrés dans la tradition culturelle.

Il est impossible, aujourd'hui, de charger positivement ou négativement cette rupture. C'est une nostalgie préventive et anticipée de la fin du livre qui s'exprime : ah ! la bonne et irremplaçable odeur d'encre qui monte au nez lorsqu'on ouvre un livre qui vient de sortir... Ce peut être aussi sur le registre de l'humour féroce, comme chez François Taillandier (4) : "Résumons-nous : le “ e-book ”, aux yeux de n'importe quel lecteur sérieux, n'apporte rien, sauf des complications. Il coûte cher. Il peut donc être fauché. Il faudra penser à le recharger. Il peut aussi tomber en panne. Il ne supportera pas l'eau de la baignoire. Ni le sable de la plage. Ni d'être balancé sur le coin d'une table. Ou sur la moquette. On ne pourra ni corner les pages ni écrire dessus avec son stylo habituel. Ni le jeter à la figure de la personne aimée sans l'endommager (le e-book).

Le e-book a tous les inconvénients et il n'a que des inconvénients. Axiome : quiconque vous vante le e-book ne lit jamais" (Livres Hebdo n° 366, 26/1/2000).


1. En français : livre électronique. Malgré le flou terminologique qui règne encore, il est à ne pas confondre avec le livre numérique qui désigne plutôt un document numérisé consultable sur écran, celui de l'ordinateur ou celui de l'e-book. L'édition électronique qualifie l'ensemble des opérations nécessaires à la production du livre numérique, de la saisie du texte à la mise en réseau et/ou à l'impression papier et à leur diffusion. Un Rapport à la ministre de la Culture sur le "Livre numérique" a été publié en 1999. Il est consultable sur le site web du ministère : < www. culture. fr >

2. Les "start-up" désignent de jeunes entreprises, supposées avoir un "bel avenir" de rentabilité, opérant dans le domaine des nouvelles technologies.

3. En français : encre électronique.

4. Dernier roman paru : Anielka (éditions Stock).

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