Regards Mars 2000 - La Création

SALON DU LIVRE
Lettres portugaises

Par Marina da Silva


Malgré la présence d'une importante communauté d'immigrés (800 000 personnes), malgré le prix Nobel attribué à José Saramago en 1998, le Portugal et sa littérature restent encore largement méconnus en France. Le 20e Salon du Livre lui consacre la place d'honneur. Il apportera un éclairage bienvenu sur ses grandes figures littéraires, présentes et passées.

Si Luis de Camoes et ses Luisiades, odyssée fondatrice des mythes nationaux, Fernando Pessoa, Almeida Garrett, Eça de Queiros et quelques autres ont façonné les représentations littéraires portugaises, l'on ne peut que constater que peu d'auteurs portugais évoquent quelques échos auprès du grand public français. Aujourd'hui, au-delà de José Saramago (1), Lobo Antunes, Lidia Jorge... la nouvelle génération reste, elle aussi, méconnue. Une méconnaissance qui se modifiera sans doute comme s'est modifié le regard porté sur le Portugal depuis son adhésion à l'Europe en 1986. Auparavant perçu quasiment comme un pays du tiers monde, il est aujourd'hui l'un de ceux qui suscitent le plus de curiosité et d'engouement auprès de nos concitoyens. Parmi les événements marquants de cette nouvelle image, l'Exposition universelle de Lisbonne en 1998 et surtout, pour la littérature, l'attribution la même année du prix Nobel à José Saramago, première reconnaissance de notoriété de l'espace linguistique lusophone. Dans cette continuité, la présence du Portugal au Salon du Livre 2000 est un enjeu considérable pour le pays et la divulgation de sa littérature. Selon Nuno Judice (2), auteur de Voyage dans un siècle de littérature portugaise, qui réside à Paris et collabore à la préparation du Salon, "l'ensemble des titres traduits – classique et contemporain –, s'élève aujourd'hui à près de trois cents". C'est peu. Ajoutons que la plupart des traductions sont subventionnées par les institutions portugaises qui soutiennent le livre tels l'Institut Camoes ou la Fondation Gulbenkian et qu'il y a donc une réelle pénurie d'éditeurs. Parmi la quarantaine d'auteurs invités au Salon, à peine la moitié sont traduits en français. Choisis par le Centre national du Livre et par le Commissariat portugais pour le Salon, ils sont représentatifs des différents courants littéraires actuels, au croisement de plusieurs générations et de plusieurs styles.

Quarante auteurs : un salon en quête de la diversité

On a voulu présenter des écrivains déjà connus et traduits, plus particulièrement une jeune génération qui a commencé à publier dans les années 90, comme par exemple Inêz Pedrosa, Helder Macedo, Possidonio Cachapa, Pedro Rosa Mendes, dans le domaine du roman, et pour la poésie, Manuel Gusmao, Tolentino de Mendonça... ainsi que des auteurs publiés plus récemment, sur lesquels c'est en quelque sorte un pari", poursuit Nuno Judice pour qui ces écrivains s'inscrivent dans la continuité d'un passé riche et dynamique et sont particulièrement créatifs dans le domaine de la poésie. "Dans le roman, depuis les années 80, ce sont les noms de Lobo Antunes, Lidia Jorge, et surtout José Saramago qui ont rayonné hors des frontières du Portugal. Nombre d'autres bons romanciers, moins connus, témoignent d'une grande profusion de styles et d'expressions, et d'un renouvellement du langage. D'une lignée de romans peut-être plus traditionnelle, qui traitent de la réalité portugaise comme ceux de José Riço Direitinho, à des romans qui vont dans le sens de la modernité, plus cosmopolites ou européens, comme ceux de Jacinto Lucas Pires, l'on a avec cette génération un large panorama." Les femmes aussi sont nombreuses à écrire. Parmi elles, Clara Pinto Correia s'est particulièrement distinguée avec Adieu princesse, dont la forme s'apparente à la littérature policière, ou encore Ana Luisa Amaral, poète, Hélia Correia, romancière...

Action politique, littérature, chemins de la liberté

Si, pour Nuno Judice, les grands changements dans la littérature contemporaine portugaise avaient commencé avant la révolution, dans les années 60, lorsque de grands écrivains comme Almeida Faria avaient été traduits, la révolution d'avril 74 a permis d'accentuer ce changement formel et thématique. Curieusement – sans doute parce que les gens se passionnaient surtout alors pour la politique – il y a eu comme un arrêt dans la production et la publication durant cette période. ll y a eu beaucoup d'essais politiques, liés aux circonstances, mais les écrivains s'intéressaient davantage au changement même et à ce qui se passait autour d'eux. C'est surtout à partir des années 80 que l'on a assisté au recommencement d'une véritable dynamique dans l'édition et surtout maintenant que l'on commence à réfléchir sur cette période (essais, romans, cinéma...). Pour de nombreux observateurs, les effets libérateurs de la révolution d'avril s'étaient alors fait sentir avec force dans tous les domaines de la création artistique. Dans la littérature, ils permirent d'exprimer en toute franchise ce qui, auparavant, ne pouvait être dit que sous forme métaphorique, et notamment ce qui touchait à l'amour et au sexe.

Effondrement d'un empire : la mort des tabous

Parler de la guerre coloniale, sujet rigoureusement condamné sous le fascisme, ne fut en revanche pas immédiat, comme si le sujet était trop douloureux. La première grande oeuvre sur ce thème fut le Souvenir de qui va tuer et mourir de João de Melo, un témoignage sur les expériences de l'auteur dans les hôpitaux de campagne et les villages angolais où il se solidarise avec le discours patriote des Noirs qui luttent pour la liberté. Par la suite, la guerre coloniale et la révolution ont inspiré d'innombrables reportages, récits et poèmes. Antonio Lobo Antunes, notamment, qui témoigne de la guerre d'Angola dans le Cul de Judas, publié en 1979. Suivront d'autres romans où il évoque la douleur et le déracinement, l'histoire individuelle et collective, qui vont faire de lui en quelques années l'un des romanciers portugais les plus célèbres dans son pays et dans le monde.

La fin du régime salazariste avait été précipitée par cette guerre coloniale particulièrement traumatisante pour la conscience portugaise. Toute une partie de la jeunesse y était tuée, mutilée, s'y désespérait. En Angola, au Mozambique et en Guinée, c'était une guerre féroce qui tentait tant bien que mal de se cacher sous la dictature. Tout ce qui touchait à "l'Empire" était tabou et exposait aux pires représailles. La révolution du 25 avril, une révolution politique faite par des militaires, avait fait s'effondrer cet "Empire", provoquant aussi une explosion sociale et une libération des moeurs. Alimentant une explosion littéraire qui a délié les coeurs et les plumes.

Parmi les auteurs majeurs invités au Salon, Manuel Alegre, n'avait pas attendu la révolution pour la chanter et l'avait préparée en exil en redonnant à un public populaire l'accès à une forme de poésie dont l'idéal est la chanson (Place de la chanson, 1965). Sa poésie est un survol de l'histoire et une interrogation sur le destin de l'homme. Augustina Bessa Luis, dont la publication de la Sybille, en 1954, marquait les débuts fracassants. Portant à son point de perfection la technique romanesque, elle donne le point de vue d'un narrateur-auteur en recourant à des caractères fortement dessinés pour des personnages dont elle fait l'analyse psychologique et l'étude des moeurs... Maria Judite de Carvalho, avec un style plus sobre, traite dans des récits très brefs du tragique quotidien des vies ordinaires. "Nous sommes seuls, avec une foule de gens autour de nous", dit le père de l'héroïne de son premier livre,

Tous ces gens (1959). Almeida Faria, dans la Passion (1965) impose une écriture romanesque sans précédent au Portugal où l'on trouve un mélange de mélancolie et d'allégresse, de sensualité et d'idéalisme, de révolte et de nostalgie. Lidia Jorge s'est révélée en 1979 avec la Journée des prodiges, roman de "réalisme fantastique", "d'allégorie de la réalité portugaise" où elle évoque la révolution portugaise à travers le regard sans âge d'une communauté rurale de l'Algarve.

Enfin, José Saramago, dont la vie et l'oeuvre sont un cas. Homme du peuple, autodidacte, militant communiste et ennemi acharné du salazarisme, il a exercé plusieurs métiers avant d'écrire et d'être reconnu sur le tard. C'est le Dieu Manchot qui lui a apporté la célébrité en 1982. Par la suite, ses livres ont connu des tirages fabuleux et ont été traduits dans toutes les langues. José Saramago a donné naissance à la prose de fiction. Son oeuvre, d'une grande profondeur, est riche en explorations et paraboles, son écriture se caractérise par une ponctuation originale qui renvoie à l'oralité de la langue portugaise. Nul doute que cette langue ne peut que s'enorgueillir d'avoir été reconnue en lui à travers la distinction du Nobel. Que vienne maintenant le temps de découvrir tous les autres.


1. Les éditions du Seuil publient en mars le Manuel de peinture et de calligraphie, roman inédit en France de José Saramago.

2. Nuno Judice publie un recueil de poésies, Traces d'ombres, éditions Metailié.

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