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EDUCATION Par Annick Davisse * |
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Voir aussi Du sport et des femmes |
| Un monde recomposé, et non "féminisé" : on ne sortira pas de la misogynie par des démarches castratrices, mais par une volonté de mixité, une prise en considération des différences qui n'annule pas la recherche de culture commune. Argumentation. |
| La femme n'est pas l'avenir de l'homme, mais la mixité est l'avenir des femmes et des hommes ensemble. Entre elles et eux la question est de construire un monde recomposé, visant certes des droits égaux, mais (ré)intégrant aussi l'histoire des femmes, de leurs activités et de leurs pratiques. |
| Il faut inventer par exemple un féminin aux mots qui n'en avaient pas, nommer les emplois pour ne pas en penser toujours le modèle historique masculin, mais cette entreprise n'est pas une "féminisation" de la langue. Les exemples, de sens inverse, du rapport des filles au sport et des garçons à l'échec scolaire me semblent indiquer ce que pourrait être, dans le domaine culturel, une avancée de la mixité. |
| En trente ans, les femmes ont conquis une place nouvelle dans le sport. Dans un double mouvement, elles ont vaincu les interdits et impulsé de nouvelles formes de pratiques. Pourtant les inégalités de pratique demeurent. Inégalités ou simple jeu des différences ? Après tout faut-il être sportive ? Il faut pouvoir choisir de l'être ou non, et le moyen privilégié de cette liberté est évidemment l'école, c'est à elle que revient la mission (spécifique) de répondre de l'égal accès des élèves à une initiation culturelle commune qui leur permette des choix libres. |
| Aussi les enseignants d'EPS ont-ils fort à s'interroger, non pas pour féminiser le sport, en fabriquant un produit neutre et aseptisé qui d'ailleurs n'intéresserait plus personne, mais pour interroger les références culturelles des contenus d'enseignement proposés aux élèves (1). Le sport s'est en effet historiquement construit dans l'histoire des hommes, du côté de l'affrontement, du défi, de l'épreuve. "Histoire des hommes" est d'ailleurs une expression intéressante pour son double sens d'histoire de l'humanité et d'histoire au masculin. Contient-elle de l'universel ? Oui. Est-elle tout l'universel ? Non. La double question de la mixité est alors à la fois de penser des références culturelles élargies à des champs historiquement plus familiers aux femmes (la danse notamment), et de se soucier des mobiles d'agir des filles qui ne sont pas d'emblée en phase avec l'affrontement, le défi et l'épreuve. |
| Sport : la part de l'affrontement, du défi, de la preuve |
| On voit bien qu'il ne s'agit pas du tout de renoncer à la place des sports collectifs ou du combat dans la culture commune, mais de considérer d'une part que les prémices n'en sont pas a priori dans les formes culturelles que privilégient les filles, d'autre part que les femmes ne veulent pas seulement "faire comme les hommes". Il ne s'agit pas davantage de prôner une "parité dans le sport", ce n'est pas demain matin en effet qu'un million de femmes en France auront envie de faire du football, pour autant rien n'autorise à tenir à l'écart celles qui souhaitent en faire, ni d'occulter ces pratiques des femmes au bénéfice exclusif des rencontres masculines. Les 12 millions de spectateurs qui ont récemment suivi la finale féminine de handball ont fait un sacré pied de nez aux médias. On ne saurait non plus laisser se pérenniser la confiscation du pouvoir par les dirigeants sportifs en place. |
| Déconstruire l'histoire du masculin dans le modèle sportif, ce n'est pas l'invalider, mais mieux savoir à quoi l'on joue, pour créer des voies nouvelles, avec la triple ambition de l'égalité des droits, de la prise en compte de l'histoire des femmes et de leur liberté. On pourrait penser que cette question du rapport entre mixité et références culturelles ne se pose que dans le domaine des activités physiques, mais l'observation attentive de l'échec scolaire donne à voir comme question quasi symétrique la difficulté du rapport des garçons aux activités langagières. |
| Il y a là un étonnant non-dit de l'école et des médias (comme du monde de la culture). Ainsi le Monde qui, dans sa livraison "Dossiers et documents" de février 2000, sur "Hommes-femmes, la marche vers l'égalité", consacre deux pages à l'école n'évoque que la question, bien réelle, de la moins grande orientation des filles dans l'enseignement scientifique, sans mentionner ce suréchec masculin. Politiquement correct oblige ? |
| Sport pour les garçons, lecture pour les filles ? |
| Pourtant ces difficultés scolaires majorées des garçons des milieux populaires sont lisibles dans toutes les statistiques, dans toutes les études sur l'état de l'école. Ainsi, en enseignement général et technologique, on compte environ 55 % de lycéennes pour 45 % de lycéens, plus de 10 points d'écart les différencient aussi dans l'accès au bac (2). Jean-Yves Rochex souligne que "la catégorie statistiquement la plus frappée par les inégalités d'accès au savoir (...) demeure la catégorie des garçons d'origine populaire" et Jean-Paul Payet observe que "dans les bonnes classes, on trouve une surreprésentation de filles et d'élèves français de souche. A l'opposé dans les classes faibles, les élèves sont souvent des garçons et des enfants, des jeunes issus de l'immigration" (3). C'est dès le primaire que se joue l'écart, et particulièrement dans les activités langagières, puisque les évaluations réalisées jusqu'à présent en CE2 et en sixième montrent avec régularité depuis des années un écart d'au moins 5 points en faveur des filles en français (en maths, les écarts sont plus faibles et plus variables). |
| Les statistiques sur le lectorat confirment cette difficulté des garçons avec les mots : dans la récente enquête IFOP pour le ministère de la Jeunesse et des Sports (portant sur les 16-25 ans), 26 % seulement des garçons, contre 54 % des filles déclarent aimer lire, la dernière étude de l'INSERM sur les adolescents titrait ainsi sa rubrique loisirs : "Sport pour les garçons, lecture pour les filles" et montrait comment cette différence des goûts selon le sexe s'accentue à l'adolescence. Certes l'école n'est pas à l'origine de l'avance langagière des filles qu'ont mise en évidence psychologues et psychanalystes, mais qu'en fait-elle dans la construction de ses normes ? |
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* Inspectrice pédagogique d'éducation physique et sportive. 1. Cf. Sport, école, société : la différence des sexes,
Annick Davisse et Catherine Louveau, préface de Geneviève Fraisse. L'Harmattan 1998. Les propos qui suivent, et particulièrement la distinction entre égalité et liberté des femmes, sont fortement inspirés des réflexions de Geneviève Fraisse (cf. notamment la Différence des sexes, PUF philosophies 1996). 2. Statistiques du ministère de l'Education nationale, notamment note de la Direction de la programmation et du développement 98.01 qui indique "non seulement les filles accèdent plus souvent en seconde générale et technologique que leurs camarades de sexe masculin (65 % contre 52 %), mais elles y accèdent plus vite : 54 % y parviennent sans redoubler depuis la sixième contre 41 % pour les seconds". 3. Dans Entre activité et subjectivité : le sens de l'expérience scolaire, PUF L'éducateur, 1995, pour J.Y. Rochex, Collèges de banlieue. Ethnographie d'un monde scolaire. Méridiens Klincksieck 1995 pour J.-P. Payet. |
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Du sport et des femmes Par J.V.
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L'excellente revue Lunes
consacrée aux femmes publient (1) Le sport, elles en parlent, un ouvrage réunissant vingt
témoignages de femmes connues et, pour certaines, célèbres, dans le monde du sport. Parmi elles,
Isabelle Autissier la navigatrice, Colette Besson la championne olympique d'athlétisme, Michèle Mouton la championne de rallye automobile, mais aussi Sandrine Roux, ancienne capitaine de l'équipe de France de football,
ou encore des dirigeantes des
instances sportives et encore d'autres femmes, pour lesquelles le sport est une pratique de loisirs ou de santé. Eclairages divers et extraordinairement instructifs sur cette activité, "culturellement construite du côté des hommes", mais que les femmes se sont appropriée au XXe siècle.
Appropriée et investie, à leur manière à elles, ce qui a contribué à faire évoluer, encore que dans certaines limites, l'image de
"la" femme, image historiquement modelée par les hommes autour des valeurs de la beauté
et de la santé. A lire ! n J.V.
1. En partenariat avec le ministère
de la Jeunesse et des Sports et avec une
préface de Marie-George Buffet.
Le sport, elles en parlent,
édition Lunes, Evreux, 1999, 89F.
Contact : Lunes, 16 rue de la Petite Cité,
27 000 Evreux, tél. 02 32 30 60 23,
email : revue.lunes@wanadoo.fr.
Pour commander, joindre un chèque
de 99F à l'ordre de Lunes. |