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PROSPECTIVE/EXERCICES Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec MICHEL VAKALOULIS * |
| L'individualisme est souvent accusé, à bon compte, de tous les maux de la société. Pourtant il semble fondamentalement ambivalent. Si d'obstacle à l'action collective, il en devenait la condition ? |
| Vous avez dirigé récemment Travail salarié et conflit social, un ouvrage collectif qui regroupe à la fois des chercheurs et des militants syndicaux et associatifs. Quel est le sens de votre démarche ? |
| Michel Vakaloulis : Premièrement, il s'agit d'intervenir sur une interface disciplinaire, entre sociologie du travail et théorie de l'action collective, pour interroger les bouleversements actuels du salariat à partir des conflits sociaux. Une telle critique du travail est un angle d'attaque pertinent, sinon privilégié, pour comprendre la phase de la modernité capitaliste dans laquelle nous sommes installés depuis le milieu des années 1970. |
| Deuxièmement, l'association de contributions de chercheurs et d'acteurs du mouvement social donne à voir que la connaissance exacte du monde n'est pas une simple activité intellectuelle que le "penseur" mène de manière isolée. Au contraire, elle est un authentique rapport social qui se construit dans des interactions prolongées, des confrontations, des synthèses provisoires, et même des confusions. Les discours, les représentations et les pratiques des acteurs véhiculent des éléments d'intelligence du monde social avec lesquels le chercheur doit composer, quitte à recomposer le sens subjectif qui s'y trouve investi. Il est évident que cette visée constitue ipso facto un pari. |
| Troisièmement, il s'agit de montrer qu'une certaine confrontation des idées et des problématiques, systématique, conséquente, lucide et non pas têtue, est nécessaire pour faire avancer la critique sociale. Certes, on n'est pas toujours en mesure de conclure un débat. Mais il importe de le mener avec interconnaissance des positions respectives, esprit de dispute constructif, volonté de synthèse. De ne pas le recommencer à zéro mais en partant d'éléments accumulés appelant leur propre dépassement. Cet esprit de suite présuppose une durée qui contraste avec le mode de pensée post-moderne alignée sur l'éphémère. |
| A propos des mouvements sociaux des dernières années, vous avez employé le terme d'"individualisme égalibertaire", que voulez-vous dire par là ? |
| Michel Vakaloulis : L'individualisme contemporain est un phénomène fondamentalement ambivalent. Dans un contexte marqué par la crise des référents traditionnels et l'emprise consécutive de la culture post-moderne, les identités sociales deviennent plus fluides, plus mobiles et protéïformes que dans le passé. L'économie globale des conduites de la vie apparaît décentrée, aléatoire, intotalisable. L'individualisme fonctionne comme révélateur de cette socialité contradictoire. |
| D'une part, il indique l'absence ou la perte des liens de solidarité, l'isolement et la solitude des individus, l'instrumentalisation des relations interindividuelles. Derrière ces processus se profile le renforcement des contraintes systémiques impersonnelles qui poussent à la "privatisation" des comportements et des attitudes. D'où un sentiment d'impuissance des individus face à des changements réputés "inéluctables", et partant, une sous-estimation de leurs capacités réelles de peser sur le cours des choses. C'est la tendance dominante de l'individualisme, celle qui résulte du fonctionnement des marchés, de l'organisation du travail, de la politique légitime, de l'univers publicitaire, de la fantasmagorie de la marchandise. |
| D'autre part, l'individualisme se manifeste comme souci de soi, volonté d'auto-réalisation, recherche d'une plus grande liberté de mouvement au sein de la vie en commun. Il s'agit de vivre son épanouissement personnel comme une valeur positive et non pas comme un repli égoïste. De construire librement son identité en se débarrassant des tutelles pesantes qui étouffent la créativité individuelle et défigurent la projection collective. D'arriver à faire sa place dans le monde actuel sans sacrifier au culte de la prouesse. |
| En somme, cette tendance dominée de l'individualisme vise à réaffirmer la liberté de l'individu dans le respect des besoins et des choix d'autrui. La valorisation de soi ne fonctionne pas dans un vide social mais dans un espace de synergies, d'engagements librement motivés, de différences qui se rassemblent en puissance commune plurielle. A l'encontre de la dissolution utilitariste des valeurs, cette forme de subjectivation présuppose la libre égalité de tous et de chacun. D'où l'idée d'un individualisme égalibertaire à l'oeuvre dans les mobilisations collectives des dernières années. Libre usage de soi et travail de mise en commun, attachement identitaire et ouverture vers la différence, individualisme déprivatisant et solidarité sont, paradoxalement, deux aspects complémentaires de la même démarche. |
| Justement, selon un récent sondage de la SOFRES réalisé pour la FSU, les jeunes (de 15 à 24 ans) voient leur propre génération à la fois comme solidaire (33 %) et individualiste (31 %). Comment analyser cela ? |
| Michel Vakaloulis : Dans l'enquête que vous citez, les jeunes décrivent leur génération comme dynamique (39 %), violente (37 %), et réaliste (35 %). Ce qui est frappant surtout, c'est leur sentiment de vivre à une époque plus difficile que celle de leurs parents (71 %), d'être confrontés aux dures réalités du chômage (76 %) et de la puissance excessive de l'"argent" (62 %). Ils ont la sensation que la société actuelle n'offre pas de nombreuses possibilités d'ascension sociale pour les enfants d'origine populaire (75 %). C'est le constat, amer mais aucunement résigné, d'une "génération sacrifiée". |
| D'où la solidarité envers toutes les catégories de la population qui sont dominées ou fragilisées par la crise : salariés en lutte, chômeurs, sans-papiers, malades du sida, victimes des guerres et des injustices sociales. C'est une solidarité entre ceux et celles qui se voient à l'abri des promesses alléchantes du capitalisme de consommation. En même temps, le vitalisme générationnel des jeunes réactive sans cesse la tension entre la nécessité subjective d'exister à part entière dans la société et l'obstruction systémique de cette possibilité. |
| De ce point de vue, la revendication d'un certain individualisme n'est pas forcément le signe d'un désengagement social : au contraire, 76 % d'entre eux se disent prêts à faire partie d'une organisation pour défendre les droits des jeunes, 71 % pour lutter contre le racisme, 64 % pour soutenir les sans-papiers ou les sans-abris (mais seulement 12 % pour adhérer à un parti politique). Elle traduit plutôt le désir d'une plus grande autonomie, le besoin d'exister par soi-même en tant que singularité puisque, comme le disait le mot d'ordre d'une récente manifestation lycéenne, "quoi qu'il arrive, l'avenir nous appartient". |
| Si l'individualisme n'apparaît plus comme un obstacle à l'action collective, néanmoins quelles en sont les conséquences pour les mouvements sociaux, les syndicats et les partis politiques ? |
| Michel Vakaloulis : Ce qui conduit les gens à se mobiliser, à devenir acteurs au lieu de rester spectateurs de leur propre destin collectif, ce n'est pas seulement l'existence de problèmes objectifs qui pèsent sur eux. C'est aussi leur perception aiguë de ne pas être plus "bêtes" que "ceux d'en haut". C'est l'idée que les maîtres du monde n'arrivent pas à cerner la complexité du réel, la transversalité des questions sociales, les exigences de renouveau démocratique des gouvernés. |
| Ainsi, le rapport des acteurs à la politique institutionnelle est évasif parce qu'ils savent que la vraie politique n'est pas forcément là où on la nomme officiellement. Ils prennent acte de l'usure de la normalité politique, de ce que Cornelius Castoriadis appelait "devenir-nul de la politique". Ils ont des revendications et des convictions fortes mais non pas des actes de foi ou des discours-fétiches. |
| En même temps, leurs difficultés avérées de maîtriser leur propre devenir social, le faible niveau d'idéologisation de leur action contestataire, les inadaptations, c'est une litote, des appareils syndicaux et ceux de la gauche radicale face à la nouvelle donne sociale favorisent un engagement plutôt limité, intermittent, minimal. La méfiance citoyenne s'accroît significativement lorsqu'on passe de l'action associative à l'engagement syndical, puis, à plus forte raison, au militantisme politique. A mesure que les indexations hiérarchiques de l'articulation individuel/collectif deviennent de plus en plus rigides, les motivations participatives des acteurs s'estompent. |
| Il n'empêche que depuis l'apparition de la forme coordination dans la deuxième moitié des années 1980, les mobilisations collectives en France accréditent l'idée que le politique ne peut s'enfermer durablement dans le rôle d'un simple "relais" du social. Désormais, s'il s'agit de changer le monde, il faut commencer par le sien, c'est-à-dire par la détermination égalibertaire des objectifs, des formes et de la durée de chaque combat singulier. Ce renversement de perspective va de pair avec une prise de conscience émergente selon laquelle assigner les luttes à des revendications défensives sans propositions constructives ne peut que renforcer le jeu des forces dominantes. |
| Certes, le passif de l'ancienne culture militante est loin d'être soldée, tant il est vrai que les résistances des appareils lorsqu'il s'agit de faire tourner la machine à l'envers sont multiples. Cependant, l'apport du mouvement social pour le renouveau démocratique est fondamental. De Maastricht à Seattle, une nouvelle représentation du clivage social se dessine qui met en cause le bloc des forces du capitalisme néo-libéral. Elle est porteuse d'une volonté d'actions concertées et solidaires, où l'individu rencontre le collectif non pas comme une limite mais comme la condition de son auto-accomplissement. |
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* Maître de conférences en science politique à l'Université Paris- VIII Saint-Denis, a dirigé l'ouvrage collectif Travail salarié et conflit social, PUF, 1999. |