Regards Février 2000 - Supplément

EXPERIENCES/APPROCHES
La polysémie du vocable “mouvement ”/Entrer dans l'espace commun

Par RICHARD DETHYRE *


Je pointerais quelques questions sur ce qui est difficile pour moi d'appeler "notre politique", tant il est vrai que ce qui est notre devient plus qu'avant le bien commun, et que ce qui est politique est en devenir. Donc figer le chantier dans sa construction paraît bien difficile.

Pourtant, avec le congrès, la mise en débat, tant de l'ordre du jour, que de ce qui deviendra notre commun, devrait nous permettre d'arrêter des choix, des orientations, des prises de positions. Faire vivre la politique sans se l'accaparer, sans la figer et prendre position dans l'espace commun. Voilà l'espace contradictoire dans lequel "notre politique" doit apprendre à se mouvoir. Mais les espaces (insuffisants) ouverts, comme celui-ci, doivent être des chantiers de mise en commun des approches, des expériences d'acteurs et de champs eux-mêmes différents.

La liste "Bouge l'Europe !" constitue pour moi un acte essentiel de renouveau (je n'évoquerais pas, ce qui peut être critiquable : la composition, ou l'insuffisante consultation du parti), à la fois parce qu'il révèle une prise de conscience de la crise de la politique et une tentative de réponse concrète et courageuse à cette crise. Et aussi parce qu'il est l'aveu d'une prise de distance avec la société réelle. La conscience que ce qui bouge dans la société française ne bouge peut-être pas dans le PCF, et que celui-ci n'est plus suffisamment irrigué par son époque.

Le passage d'une société à causalité linéaire à une société complexe (E. Morin) produit son effet à retardement sur ce qu'on appelait les superstructures. A la vitesse de la lumière, nous sommes passés d'une société où l'ensemble des acteurs était dans un rôle et à une place identifiables (classes avec consciences), doté d'un projet politique, et des organisations y correspondant – la société du plein emploi ou la société industrielle dans laquelle chacun avait une place –, à une autre société (voir la Lutte des places, V. Deganlejac, ed., épi. col. Reconnaissance 1993).

Cette autre société, bien qu'elle soit dotée de traits identifiables forts, ne se laisse pas lire facilement. Surtout si l'on admet en soulignant ses mutations qu'une de ses caractéristiques est de remettre en cause le droit d'avoir une place pour chacun. C'est-à-dire la forme de socialisation de l'égalité sociale, de l'égalité en droit que constitue le droit au travail.

En effet, le chômage massif et la précarité ont pour caractéristique la mise en concurrence des égaux, qui produit une crise du sentiment d'appartenance d'une grande partie de la population. Aujourd'hui, entre celui qui a et celui qui n'a pas, le fossé se creuse (à développer). Pour dire vite, sur ce sujet, par certains côtés, nous avons et les structures et la culture de la société d'hier. Nous ne représentons pas la société que nous voulons représenter. Est-ce que cette crise de la représentation nous leurre au point de croire que cela n'aurait pas d'influence sur le contenu de notre politique ? A voir.

Comment en serait-il autrement ? La représentation implique d'être traversée par les catégories socioprofessionnelles, les sensibilités, les cultures, les âges, etc. qui dynamisent le pays. Il est peu de dire que nos structures actuelles sont vieillottes. Mais elles correspondaient à la société d'hier. Quel jeune peut se sentir à l'aise dans une cellule aujourd'hui ? Combien de chômeurs ? Combien d'immigrés ? Car la forme, c'est le fond en la matière. Pour moi, il ne s'agit pas d'avoir un débat sur les structures, entre les partisans et les opposants, mais de regarder autour de nous pour admettre que la vie politique nouvelle doit être construite. La structure choisie ne pouvant être que la conséquence de la voie choisie. Autre remarque : oui, il y a une crise de la politique sans précédant, moderne. Mais elle ne se manifeste pas par moins de politique. Il ne faudrait pas que la crise du militantisme, la crise de confiance qui se manifeste à l'égard des partis soient mal interprétées. Les années 90 ont vu refleurir les luttes sociales, dans une diversité totalement méconnue, avec une exigence d'autre chose, où l'urgence et l'immédiat côtoient l'exigence de changement.

Les études d'opinion publiée par l'Huma confirment un fait essentiel : la demande de changement (dans le sens de la transformation antilibérale) est largement majoritaire. L'ultralibéralisme ne fait plus recette. On perçoit plus précisément son caractère a-social, a-civilisationnel, dangereux pour la vie ensemble sur la planète. Par un retournement tout à fait inattendu, c'est le subjectif qui prend le pas sur l'objectif ; la conscience de la nécessité serait en avance sur le projet. Le capitalisme met en danger la société, il détruit à grande échelle sa puissance, sa matérialité, comme son immatérialité, lui confère un rôle global sans en avoir le statut. Le statut du global revient aux citoyens, à la politique. Ne serait-ce pas le grand défi moderne auquel LA politique doit répondre ? D'ailleurs, avec une pertinence tout à fait inattendue, les événements politiques se succèdent en semblant ne pas être prévisibles. Pourquoi ? Peut-être parce que la crise de la politique est avant tout une crise du rapport que la politique entretient avec le réel ?

Le rendez-vous de Seattle soulève un mouvement d'espoir sans précédent. Qui pouvait envisager une telle tournure pour ce round de l'OMC ? Enfin, se dégage la possibilité d'opposer à la mondialisation du capital celle des peuples de l'humain ; le monde n'est pas une marchandise. Ce tous-ensemble planétaire qui, hier encore, nous semblait impossible commence à prendre forme. Au Brésil avec le mouvement des sans-terres, aux Etats-Unis, avec l'élection d'un leader plus radical à la tête de l'AFL-CIO, la plus importante confédération syndicale, en Angleterre avec le spectaculaire mouvement "Reconquérir la rue", à Liverpool avec le mouvement des dockers, les marches européennes, jusqu'aux euro-grèves. On mesure mieux que la tournure des événements ne dépend plus seulement de l'influence d'un parti, même si, en l'occurrence, celle-ci doit progresser.

Mais, comme le témoignent les mouvements en France ces dernières années, le conflit, et singulièrement depuis 1995, a une force propulsive qui pose souvent à chaud la question des débouchés politiques. Nouveau aussi cette récurrence de mouvements qui se retrouvent au devant de la scène (chômeurs, sans-papiers, les batailles pour l'école, dont celui magnifique de la Seine-Saint-Denis) qui portent une force de radicalité, dans laquelle on peut tout à la fois puiser de l'espoir et voir qu'il n'y a aucun avenir pour les forces de la transformation en dehors de cette mise en commun qui réunisse le social et le politique, sans une pré-répartition des espaces (voir manif du 16 octobre et la suite). Ne trouvez-vous pas que les formidables forces que regroupe encore le PCF (et ceux, encore plus nombreux, qui en ont été membres) doivent aujourd'hui contribuer à écrire une nouvelle page de démocratie, en considérant que l'espace ouvert est lui-même totalement nouveau ? Je pense que nous pouvons encore beaucoup apporter, mais il faudra oser et lâcher prise sur des façons politiques, afin de faire de la place à la vie.


* Membre du comité national du PCF, co-auteur de Chômeurs, la révolte ira loin, la Dispute 1998.

retour