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EXPERIENCES/APPROCHES |
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Voir aussi A lire |
| Phénomène de contagion, d'imitation, les modes expriment aussi des tendances durables ou passagères. L'heure n'est pas au statu quo, à l'ordre. Le mot "mouvement" se retrouve partout. Le CNPF devient "mouvement des entreprises". Au RPR, un dirigeant, Jean-Paul Delevoye s'interroge sur la nécesité de mettre le terme au centre du Rassemblement (le Monde du 19 août 1999). A gauche, la référence à 1995 continue à cliver quelque peu et le Monde (22-23 août 1999), après les exploits de José Bové, titre la page "France" sur la "gauche mouvementaliste". L'ubiquité, la polysémie du vocable "mouvement" renvoie bien à une période de classements politiques, de brouillage idéologique, d'ambiguïtés. |
| Des évidences douteuses |
| Le capitalisme a disparu derrière la figure du manager. Le capital lui-même est relativisé, éclipsé au profit, si l'on peut dire, de l'information. Joël de Rosnay est inépuisable pour expliquer que les inégalités économiques sont secondaires par rapport aux inégalités de savoirs et de techniques. Si les "eux" ont existé, les "nous" deviennent impossibles. Dans le Nouvel Observateur (30 décembre 1999 - 5 janvier 2000), Jacques Marseille, excellent historien de l'économie, développe la thèse de la moyennisation contemporaine (avec hélas, des exclus) qui supprime conscience et lutte de classes. Comme les autres pays, la France est entrée dans une société sans extériorité, sans religion populaire (sauf à considérer le sport ou le racisme comme substituts), sans autre avancée que les conquêtes scientifiques et la consommation. Ces évidences sont douteuses. A partir de traits réels, des généralisations abusives sont opérées. Jamais la distance n'a été aussi grande entre les centres de décision et les éxécutants. Jamais le capital n'a été aussi concentré. Jamais aussi le nombre de salariés n'a été aussi important. Par une longue crise ouverte au milieu des années 1970, nous avons quitté le capitalisme keynésio-fordiste et nous sommes clairement entrés après la dislocation de l'Urss en 1991 dans un nouvel âge, producteur à juste titre comme l'indiquent Luc Boltanski et Eve Chiapello, d'un nouvel esprit du capitalisme. |
| Une conflictualité modifiée. |
| Le mouvement de grève de l'automne 1995, sans précédent depuis mai-juin 1968, a semblé ouvrir une brèche dans la domination de l'idéologie libérale, tout en posant, de par son déroulement même, le problème de la jonction entre salariés du secteur public et du secteur privé. L'entrée dans une nouvelle spire de mobilisations était attendue : depuis lors, le mouvement social s'est fait intermittent, passant par des pics de conflictualité (les conflits des routiers, Vilvorde) et revêtant des configurations variables, le plus souvent aux marges du salariat. La lutte des sans-papiers, celle des chômeurs ont donné forme et contenu à un pôle de radicalité. De façon parfois plus implicite qu'explicite, elles ont permis de poser de véritables "questions de société", sur la place du travail et sur la pérennité des inégalités. Le mouvement de la Seine-Saint-Denis au printemps 1998, la protestation des enseignants contre la politique menée par Claude Allègre au printemps suivant, les manifestations de lycéens à l'automne 1998 ne sont pas moins compréhensibles comme des réactions face à la mise en place progressive du modèle social correspondant au régime libéral, c'est-à-dire à la marchandisation de l'ensemble des activités humaines. |
| Des problèmes à résoudre |
| Mais cette inscription dans une conflictualité globale ne donne pas lieu à une véritable conscientisation, faute de transcription en termes politiques, transversaux, des problèmatiques particulières. En 1995, un des éléments essentiels du mode de régulation keynésiano-fordiste a été directement ébranlé. Cette visibilité se retrouve lorsque les contraintes de la rentabilité financière s'appliquent de façon brutale (Michelin, 1999) ou que le système français d'emploi et de protection sociale est touché en son centre. Le dossier des retraites, de ce point de vue, pourrait contribuer à la clarification de la phase actuelle de la lutte des classes. Le patronat suit une stratégie pour maintenir son hégémonie, tout en assurant naturellement qu'il ne fait pas de politique (Ernest-Antoine Seillère, TF1, 9 janvier 2000). Le gouvernement se présente en arbitre et exprime parfois, comme à propos des licenciements chez Michelin, le souhait de trouver à côté de lui un mouvement social plus fort. Comment serait-ce possible ? Le mouvement social de novembre-décembre 1995 a été limité par l'absence de projet de sorte que le plan Juppé est resté en place. Quoique puissant, le souffle anti-libéral ne parvient pas à dire comment aller au-delà du libéralisme. Le piétinement défensif se poursuivra tant que ne se dessineront pas les perspectives d'une autre société à la fois cohérente et concrète. Des linéaments existent : égalité homme/femme, nouveau plein emploi, développement des services publics à "finalité citoyenne" (pour reprendre l'expression de Tony Andréani), démocratie laborale, réelle coopération Nord-Sud. Leur consolidation passe aussi par la prise en compte du déplacement des lieux de pouvoir, par l'organisation de nouvelles solidarités européennes et internationales. Il ne s'agit pas d'un cahier revendicatif, ni d'un programme de gouvernement, ni d'une utopie préconstruite mais d'une visée directrice pour l'action collective assortie de propositions tangibles. Quand les masses s'empareront... |
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* Doctorante. ** Universitaire, chercheur. |
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A lire
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Le Mouvement
social n France,
Sophie Béroud,
René Mouriaux, Michel
Vakaloulis,
La Dispute,
1998.
Le Souffle
de décembre,
Sophie Béroud,
René Mouriaux,
Syllepse, 1997. |