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EXPERIENCES/APPROCHES Par DANIELE LINHART * |
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| Décembre 1995, le secteur public est en grève, et ses agents dans la rue pour s'opposer au plan Juppé, mais surtout au contenu que prend la modernisation en France depuis plus de quinze ans. Grèves dures et paralysantes. Pourtant, les "victimes" de ces grèves, loin de se laisser embrigader par ceux qui les incitent à se considérer comme les otages de ces mouvements sociaux, ne lésinent pas sur les manifestations de solidarité. On parle alors de grève par procuration, pour exprimer l'idée que les salariés du privé approuvent sur le fond ces agents du secteur public qui expriment un refus des nouvelles règles du jeu imposées par un management moderniste dans le cadre d'une globalisation présentée comme inéluctable. Décembre 1999, la tempête en deux rafales dévaste une France high tech. Elle suit de peu une marée noire vomie par un pétrolier au bout du rouleau et affrétée par la plus grande entreprise française privée. Les images catastrophes se succèdent à un rythme effréné. |
| Oiseaux englués et agonisants, familles privées d'électricité, de téléphone, d'eau, habitations sinistrées, vies fauchées, forêts dévastées. Après l'état de choc et la compassion, c'est l'admiration. Elle va vers ces lignards qui montent les nuits de réveillon au sommet des poteaux pour tenter de raccorder les lignes, vers ces cheminots qui se relaient pour désencombrer les voies, vers ces agents municipaux qui s'efforcent de sécuriser les lieux publics, vers ces postiers qui, dans les tournées, essaient de venir en aide aux personnes isolées. Parmi eux, des retraités qui se mobilisent, des agents en vacances qui se précipitent là où on a besoin d'eux. Elle va vers les bénévoles qui s'exténuent sur les rivages défigurés. On les compare aux déclarations choquantes des dirigeants de la société pétrolière en accusation. |
| Deux temps forts de cette dernière décennie qui révèle bien des choses et, notamment, le refus d'adhérer aux discours et aux pratiques de la modernisation qui dessine et cherche à imposer l'éthique de la nouvelle entreprise, l'éthique de la nouvelle économie. L'effort a été d'ampleur, pourtant, pour tenter une transmutation, pour métamorphoser des salariés mobilisés autour de valeurs égalitaires et contestatrices en alliés flexibles, loyaux, coopératifs capables de s'adapter aux besoins de leur entreprise. Les directions ont tout mis en oeuvre : refonte des modes de fonctionnement, allégement des structures, inscription de la transversalité, élaboration de projets d'entreprises, mise en place de groupes participatifs, usage intensif de la communication, de la formation, pour faire passer le message d'une inéluctable modernisation. Celle-ci impose une transformation des mentalités, des cultures, des valeurs, une modernisation des têtes comme des comportements professionnels à travers une individualisation systématique qui est le fer de lance de la nouvelle politique managériale. Sur fond de chômage, de précarité et d'impuissance syndicale, ces politiques d'intégration des salariés semblaient plutôt bien parties. |
| Pourtant les signes sont bien là d'une résistance des consciences. Le tournant est loin d'être pris et, dans les moments difficiles, la distance critique se manifeste à sa façon. De décembre 1995 à décembre 2000, on mesure bien que les valeurs du monde du travail sont tenaces et qu'une inscription résolument individualiste dans la société à la seule aune des avantages retirés, indépendamment des conséquences sur les autres, ne correspond pas à une posture dominante chez les salariés. L'intérêt suscité par les prises de positions du leader de la confédération paysanne, José Bové, parti en guerre contre un rentabilisme dévastateur, en témoigne ; et des grèves pour l'emploi scandant le rythme de la vie des entreprises même privées, révèlent l'existence d'un réservoir de mobilisation. |
| Ce réservoir s'alimente essentiellement, pour l'heure, de la souffrance qu'imposent la modernisation et ses nouvelles règles du jeu. La plupart des salariés vit des situations qui vont en se détériorant : les politiques de recherche d'économies de coûts ne portant que sur les diminutions d'effectifs débouchent sur une augmentation importante de la charge de travail dans un contexte d'exigences accrues (en termes de qualité et de respect des délais) et de responsabilisation individuelle. Cette décentralisation des contraintes sur les salariés se développe dans le cadre d'une organisation du travail inadaptée. Le travail reste toujours inscrit dans des logiques prescriptives qui ne laissent guère de marges de manoeuvre suffisantes aux salariés pour assumer leur fonction et responsabilité. En d'autres termes, les salariés ne trouvent guère dans l'organisation du travail les ressources nécessaires pour effectuer leur tâche et se trouvent pris au piège. Vulnérables, débordés, sans maîtrise de leur temps, submergés par la flexibilité, ils éprouvent quotidiennement, le plus souvent sur un mode individuel, les contradictions d'une modernisation qui ne remplit aucune de ses promesses mais qui conduit au contraire à la dégradation du lien social et des espoirs pour l'avenir. Les agents du secteur public, qui apparaissent pour l'heure comme les garants de la continuité des luttes pour le bien commun, constituent, on le comprend, un modèle : celui des valeurs qui préservent la solidarité et l'égalité. |
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* Sociologue |