Regards Février 2000 - Vie des réseaux

TEMPETE
Une affaire de goût

Par Guy Chapouillié


En ce mois de décembre où tout allait vers l'an 2000, la télévision répétait l'ordinaire mais nous promettait deux nuits de fête, dans un vertige de surprises à la mesure de l'événement car il s'agissait de passer dans la dernière année du deuxième millénaire, sans plus ; en tout cas, dans ces instants paraît-il décisifs, la misère ne crevait pas le petit écran. C'est dans le creux de cette forme d'engourdissement que la nature a surpris la vanité de l'homme et dénudé sa fragile condition. En effet, les eaux profondes de la mer puis l'amplitude inouïe des vents ont dévoilé des abus et des imprévoyances criminelles. Ainsi, les établissements scolaires qui n'ont pas plus résisté que des châteaux de cartes sont parmi les plus récents dont le mode de construction "beau et pas cher" (1) aurait pas mal négligé la sécurité ainsi que les exigences de la pédagogie. En réalité, il s'agit d'une des conséquences de la mondialisation où se dissout notre société dès lors peu soucieuse des personnes auxquelles il est promis, comme bel horizon de vie, une consommation sans principe avec une gestion des richesses sans partage. Pareillement, même si les vagues laissaient deviner les abîmes, c'est bien l'irrésistible envolée du productivisme qui a envoyé par le fond un de ces navires enfers qui, en se brisant, s'est dilaté, éparpillé en surface et répandu sur les plages avec une odeur de mort. De cette manière et irrésistiblement, l'eau devient toujours plus la matière du désespoir, "de l'eau qui n'écume plus" écrivait Edgar Poe. Face à ce drame où bien des larmes ont tari, l'inquiétude n'a pas freiné la mobilisation générale. La télévision est devenue d'emblée le relais nécessaire et, à l'heure des journaux télévisés, l'audience a battu tous les records, surtout pour le 19/20 regardé alors comme celui d'une chaîne des régions retrouvée. Contre le silence des uns et le mépris des autres, des images de colère collées aux paroles de solidarité ont fait surgir de vrais témoins actifs ; il s'agit du peuple généreux des services publics et de bien des personnes conscientes d'une appartenance, qui, impuissantes devant leur téléviseur ou plus exactement à l'appel de la télévision, ce qui est peut-être la même chose, ont décidé de vivre leur révolte la pelle à la main pour arracher au sable et aux rochers l'empreinte visqueuse d'un progrès qui dévore, sans égards pour les espaces de vie des pêcheurs ou des ostréiculteurs et qui met en danger toute une chaîne alimentaire vitale.

Programmé avant la tempête, Canal diffuse au même moment Quatre saisons pour un festin (2) où les huîtres du Finistère-Nord sont présentées comme des animaux très fragiles, mis en péril par de simples orages, et par conséquent plus à l'abri dans des eaux profondes. Rendons hommage au hasard qui fait si bien les choses. En effet, ce film raconte le petit tour de France du cuisinier Guy Savoy, en visite chez quelques-uns de ses fournisseurs. Tel un traceur qui ne veut pas perdre de vue l'itinéraire de ces matières premières, il arpente en solitaire son territoire du goût, à travers des champs rassurants, limités par des haies ou des arbres. Il échange, regarde, écoute, sent, touche et goûte jusqu'à la neige, aux limites du souvenir, avant de cueillir puis de croquer les belles morilles d'un sous-bois baigné par la lumière et l'eau vive des naissances. Les éléments sont regardés au plus près et visités dans leurs moindres qualités, une goutte de grain pressé s'étire le long des doigts, un coquelicot flamboyant purifie l'ocre des blés et la truffe luisante caresse délicatement de ses éclats ténébreux une fragile porcelaine. La fragmentation du cinéaste suit celle du cuisinier et l'équilibre du montage épouse l'harmonie des assiettes. Empire des signes, emprise des sens, c'est un film organoleptique qui exhibe la consistance de chaque matière et où la pourriture ennoblit le grain du raisin, dans un temps qui a du futur ; en revanche, le lait de Gruyère n'a pas de temps à perdre : à peine trait, il est équilibré en température, ensemencé et agité avant d'être un caillé qui, dans la chaleur moite du chalet, deviendra un fromage des sommets.

Guy Savoy est ici un matérialisateur entre ciel et terre qui sait chuchoter les commentaires pour ne pas troubler un vin qui dort et s'offre sans retenue, mais qui sait aussi croquer à belles dents et bruyamment avec des enfants pour partager et assurer l'avenir du goût. Des enfants qui se régalent mais qui n'ont pas vu le ballet d'une main gauche plongée dans le chocolat liquide qui s'accorde avec une main droite pour féconder la dose nécessaire qui nappe et donne le caractère. Plus loin, l'écran n'en peut plus, il devient liquide puis pâteux dans des larmes de noisettes qui glissent jusqu'à nos lèvres.

Une leçon de choses en péril ? Un parcours de résistant au croisement de celui de José Bové ? Un rêve sûrement, car l'odeur insistante de marée noire me ramène à la tenace réalité d'une organisation du monde qui triomphe au mépris des ressources naturelles et humaines. La fuite est cynique car, dans le désordre de la catastrophe, le prix du carburant à la pompe a augmenté sans trop de protestation ; paradoxalement, ceux qui détruisent passent à la caisse. Ce goût de fioul me donne la nausée, mais le boycott a-t-il un sens ? .


1. Cf. l'article de Jean-Marie Schléret, "Il faut développer une maintenance préventive", du Monde du 9 et 10 janvier.

2. Film documentaire de Jean-Paul Jaud.

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