Regards Février 2000 - La Planète

GUADELOUPE
Avec ou sans la France ?

Par Pierre-André Chanzy


Voir aussi Dans les bananeraies, les planteurs sont aux abois

Avec 30 % de chômeurs sinon plus, la Guadeloupe voit ses tensions sociales s'aggraver. Le destin futur de l'île, après la visite peu convaincante de Lionel Jospin, est perçu avec une égale angoisse, même si leur vision diffère, par indépendentistes et "békés".

Qui donc a pu prétendre que le "sexe fort" était l'homme ? L'illusion en cette deuxième moitié du siècle s'est dissipée. Si les hommes demeurent le plus souvent majoritaires dans l'univers politique, on ne compte plus aux quatre coins du monde les "dames de fer". Celle de la Guadeloupe s'appelle Lucette Michaux-Chevry. Ses ennuis avec le Tribunal correctionnel de Paris n'ont pas agité que les prétoires. Lorsqu'on débarque à Pointe-à-Pitre, l'oeil s'attarde, amusé par les mises en garde goudronnées sur les murs. L'orthographe est incertaine, mais l'avertissement est clair : "Tansion pas rouche Liset !"

La présidente de région a ses fans et ses tagueurs...

Lucette Michaux-Chevry est également maire de Basse-Terre, la capitale administrative de l'île. Pour la contester, dans l'opposition, le bâtonnier de la ville, Me Roland Ezelin. L'avocat est le représentant d'une des composantes de la galaxie indépendantiste de l'île. Lucette Michaux-Chevry est la tante de sa femme. Il en parle avec un agacement mêlé de considération pour l'habileté qui est la sienne et le regret devant une absence de réelle conviction. "Je la connais bien. D'autant plus que c'est chez elle que j'ai fait mon stage. Disposant de tous les leviers politiques elle aurait pu s'inscrire dans un processus historique pour notre île. Au lieu de cela, elle n'a songé et ne songe qu'à perpétuer son pouvoir."

Cette femme de pouvoir a compris qu'il y avait des talents parmi les nationalistes et qu'elle pouvait les utiliser. Misant sur le consensus, elle a réussi à séduire quelques-uns et à constituer avec eux son groupe majoritaire "Objectif Guadeloupe". L'amertume indépendantiste témoignée par le bâtonnier de Basse-Terre se trouve, pour des raisons opposées, relayée par celle de "békés" influents. Les "békés" sont les héritiers des grands planteurs qui, jadis, utilisaient le "bois d'ébène" (les esclaves) pour cultiver la canne et le café. La banane vint plus tard.

Réanimer les haines ancestrales ou les faire oublier ?

C'est l'un d'eux qui, évoquant les célébrations marquant en 1998 le cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage, estimait qu'on "réanimait ainsi les haines ancestrales". Il désignait parmi les responsables Lucette Michaux-Chevry "qui pratique cette politique". Notre interlocuteur nourrissait malgré tout quelques troubles de conscience. Il ne niait pas le poids de l'héritage mais c'est pourquoi, disait-il, "on préfère oublier"... Un autre "béké" planteur de bananes affichait, lui, meilleure conscience... ou inconscience : "On veut faire de nous tous des coupables mais il en est pour reconnaître que l'esclavage a permis à certains esclaves une vie agréable..." A lire le très beau livre d'André Schwartz-Bard, la Mulâtresse solitude, il est permis d'en douter (1). Mais ce livre-là je ne l'ai pas vu dans la bibliothèque du planteur. Reste que si l'esclavage demeure le "péché originel", on ne peut fonder une politique et un avenir sur sa mémoire.

Il ne s'agit pas de rendre la Guadeloupe à ses premiers habitants. Ceux-là étaient des Indiens venus successivement du Vénézuela puis des Andes et des forêts amazoniennes. Ce sont ces derniers, les Arawaks, qui réduisirent les autres à merci et s'imposèrent. Ce sont eux qu'on nomme les Caraïbes. On ne les trouve plus que dans les romans de Jean Raspail et quelques-uns, disséminés, en Dominique. Vinrent ensuite les alluvions européennes, espagnoles, françaises, anglaises, bataves. L'apport africain, le "bois d'ébène" commença à être "importé" par les négriers dans le courant du XVIIe siècle. Cette histoire tourmentée explique le caractère hétérogène des populations où se mêlent et coexistent une palette de couleurs allant du blanc au noir en passant par des dégradés café au lait avec, selon les cas, plus de café que de lait ou le contraire.

Des signes timides de l'évolution des esprits

Un indépendantiste tel Me Ezelin souligne que ses amis et lui n'entendent pas définir "l'homme par la couleur de sa peau". Signe de l'évolution des esprits, un "béké", tel René Gombaud Saintonge, admet qu'on ne se "reçoit" pas entre Blancs et Noirs mais, ajoute-t-il, "aujourd'hui si un Blanc épouse une Noire c'est fait, c'est fait !" Les mariages mixtes demeurent rares mais sont plus fréquents en métropole. Les préventions rencontrées sont d'ailleurs réciproques tant auprès des gens de couleur que des Blancs. On se côtoie et se pratique dans la vie professionnelle mais cette cohabitation ne franchit pas le seuil de la vie familiale si ce n'est rarement. Fait révélateur, souvent, lorsqu'il y a conflit dans la vie professionnelle, le litige, même s'il n'a rien à voir avec la couleur de la peau, se transpose sur la différence "ethnique".

Les tensions sociales sont aggravées par une crise dramatique de l'emploi. La Guadeloupe connaît aux environs de 30 % de chômeurs, sinon plus. Si les différents mouvements indépendantistes représentent à peu près 6 % de la population, sur le plan syndical il en va tout autrement. L'UGTG (l'Union générale des travailleurs guadeloupéens) dame le pion à tous les autres. Avec une relative ambiguïté, elle relaye la revendication nationaliste tout en exigeant tous les avantages sociaux reconnus en métropole. Ce qui la rend, comme l'avoue Me Ezelin, à la fois "indépendantiste et assimilationniste". L'indépendantisme, à l'écoute de ceux qui s'en revendiquent, paraît tout à la fois déterminé et hésitant. Déterminé parce qu'il dénonce la "colonisation métropolitaine" reprochant à la France d'envoyer de plus en plus de "métros" qui "volent les emplois". Hésitant parce que les indépendantistes ont renoncé à "rompre" avec la France. Le cyclone Hugo qui a ravagé l'île en 1989 fut un électrochoc. "La France nous a aidés. Indépendants, elle nous eût laissés à notre sort comme le fit la Grande-Bretagne avec les îles qui lui avaient appartenu". Ce que les indépendantistes souhaitent, c'est un accroissement de responsabilités politiques et les fonds financiers qui permettraient d'en user. En clair, une indépendance sous forme d'autonomie "assistée".

Une indépendance sous forme d'économie "assistée"

Mais ici surgit une interrogation égale chez les indépendantistes et chez les "békés". La France a-t-elle l'intention de rester aux Antilles ou estime-t-elle que ses "danseuses lui coûtent trop cher ?" Auprès des uns, auprès des autres, la visite de Lionel Jospin a souvent été mal comprise et mal perçue. Pour les planteurs, "il est venu sans connaître ses dossiers". Pour un nationaliste comme le bâtonnier de Basse-Terre, sa visite s'est réduite à une opération politique. "J'ai découvert qu'il avait du talent mais qu'en réussissant son bain de foule il requinquait à bon marché sa popularité. En fait, il n'avait en point de mire que l'élection présidentielle et l'Elysée..." C'est bien là une commune appréhension voire une réelle angoisse pour les indépendantistes et les "békés". Leur vision diffère mais leur seule préoccupation est le destin futur de la Guadeloupe. .


1. Editions du Seuil.

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Dans les bananeraies, les planteurs sont aux abois


Avant d'arriver à Capesterre sur la route proche de la côte, on passe par l'allée Dumanoir. Ce sont deux rangées de palmiers géants, sorte de plumeaux qui caressent le ciel. Au XIXe siècle Pinel Dumanoir traduisit la Case de l'oncle Tom. Le hasard de l'Histoire veut qu'à peu de distance on trouve au milieu d'un petit bois "le cimetière des esclaves". Quelques dizaines de morts anonymes y reposent, la tête orientée vers l'Afrique. Seuls quelques conques marines et coquillages bordent les tombes.

De l'autre côté de la route, se situe la plus grande bananeraie de l'île. C'est le domaine de Bois-Debout. Alexis Léger, connu en poésie sous le nom de Saint-John Perse, y passa une partie de son enfance. La propriété appartient toujours à la famille. Cent soixante personnes y sont employées. Elles bénéficient du régime de sécurité sociale et des avantages garanties par la législation française.

Pour le propriétaire de la plantation, M. d'Ormoy dans les Antilles, "la banane est à l'agonie . (...) Notre production est réduite comparée à d'autres en Amérique latine, où est pratiquée une politique de bas salaires. Dans certains pays tels la Colombie, on a accordé l'autorisation de planter la banane pour prévenir des champs de drogue".

L'intention sans doute est louable mais les récoltes de bananes vont grossir les centaines de milliers de tonnes d'excédents. 200 000 tonnes de surproduction pour la consommation européenne...

A cela s'ajoutent les cataclysmes, tel le cyclone Georges en 1998. Alors qu'en 1995 la tonne perdue avait été indemnisée à 1 362 F, pour Georges elle le fut à 531 F. Le cyclone avait détruit 75 % de la récolte. Les producteurs de Basse-Terre sont allés déverser des tonnes de bananes devant la préfecture. Geste de détresse.

Il est un roman de Pierre-Henri Simon qui s'intitule les Hommes ne veulent pas mourir. C'est ce que proclament tous ceux qui, aux Antilles, vivent des bananeraies.

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