Regards Février 2000 - Lectures

ARTS DU TEMPS
Génération post movida/Séries noires/Les actuels

Par Pierre Courcelles, Guillaume Chérel


GENERATION POST-MOVIDA

Roman doux, drôle, dur et dingue, lisez Amour, prozac et autres curiosités, de l'espagnole Lucia Etxebarria. Bien plus qu'un roman "dans l'air du temps", générationnel, c'est un livre de féministe engagée. Deux mots galvaudés ces derniers temps... Et pourtant, il y a toujours de quoi être révolté(e) de nos jours. Parce que la vie est encore plus dure pour les femmes dans une société aussi capitaliste que machiste. Et parce qu'il est bon de lire qu'il existe une relève. Une génération moins soumise, plus en colère qu'on ne le dit. Il s'agit de l'histoire de trois soeurs, comme les Brontë, mais tout droit sorties d'un film d'Almodovar. Construit en chapitres abécédaires (de A à Z), le roman est une sorte de psychanalyse en trois volets ouverte aux lecteurs. Les Madrilènes Cristina, Rosa et Ana ont la trentaine et sont au bord de la crise de nerfs. Chacune pour des raisons différentes. Leurs voix distinctes racontent le quotidien de milliers de femmes d'aujourd'hui. La plus jeune et première narratrice, Cristina, est une "affamée de tendresse", quitte à passer pour une nymphomane. Plutôt que de se laisser exploiter et stresser par une multinationale, elle préfère abandonner son job sans avenir et travailler comme serveuse dans un bar. La nuit, au lieu d'étudier, elle fait l'amour... et la fête. Grande spécialité espagnole. Rosa, la directrice financière "qui a un disque dur à la place du cerveau et un modem à la place du coeur" ressemble, elle, à un personnage de "Yuppie-executive-woman" des romans de Bret Easton Ellis. Elle est en passe de réussir sa carrière (quoique ses collègues hommes sont moins surveillés et surtout davantage payés), mais souffre de solitude. Surtout parce qu'elle ne veut pas vivre ce qu'a vécu sa mère, abandonnée par son mari après quelques années de mariage. Ana, l'aînée, mère de famille modèle, sombre quant à elle dans une déprime qui sera salutaire. Rosa l'hyper-rationnelle, Ana la femme rangée et Cristina l'excentrique inassouvie vont tenter de soigner leur mal de vivre à leur façon. Toutes se shootent, qui à l'ecstasy, qui au prozac, la dernière au somnifère. Les hommes sont quasiment inexistants dans le livre, mais comme disait Proust, "l'absence est la plus grande des présences"... C'est donc de lui dont s'agit tout au long du livre. L'homme idéal, l'homme rêvé. Ami, amant, aimant. Voilà un portrait, réussi par une jeune journaliste de 33 ans, de la société espagnole de l'après-Movida. Un pays qui possède le record de chômage en Europe et qui s'américanise de plus en plus, mais où la faculté de révolte est encore présente. La preuve. La coléreuse et souvent drôle Etxebarria termine son roman sur une note d'espoir. En effet, ce n'est pas la plus abattue des trois soeurs qui montre la voie de l'émancipation. Adam n'a qu'à bien se tenir et la docile Eve peut aller se rhabiller. Lilith a fait des émules... G.C.

Lucia Etxebarria,

Amour, prozac et autres curiosités,

traduit de l'espagnol par Marianne Millon,

Editions Denoël, 313 p, 130 F

CAMARADE RAYNAL

Patrick Raynal est le plus américain de nos écrivains niçois... et l'un des meilleurs compagnons de route du Parti... des lettres françaises. Non seulement il écrit un peu dans le style d'un James Crumley (c'est un compliment), qu'il publie à la Série Noire mais, c'est un fait, il campe souvent des cocos ou des fils de cocos dans ses livres. C'est le cas dans le Marionnettiste, roman noir dans lequel il se met dans la peau d'un tueur. Il faut dire que la collection, dirigée par Andrea H. Japp, autre auteur de polar, s'intitule Autobiographie d'un tueur. Raynal s'est donc imaginé en cabane sous le nom d'Antoine Giordano, un homme a priori doué. Séduisant, fils et père modèle, mais cependant devenu (ceci expliquant peut-être cela) un manipulateur sans scrupules, véritable assassin haineux. Au fond de sa cellule, tout en poursuivant de brillantes études de philo, il écrit son journal et tente de comprendre ce qui l'a amené là. Pas son père communiste qui vendait l'Humanité Dimanche, dont il a la nostalgie, en tout cas... "Communiste de la vieille école, mon père avait un vrai respect pour les livres et la culture. Il m'avait appris à lire très tôt et, sur les conseils d'un copain de cellule, il avait approvisionné ma bibliothèque de gamin de tout un tas de livres de Stevenson, Jack London, James Curwood, Fenimore Cooper, Forrester, et autres récits de l'Océan, de l'Ouest sauvage et du Grand Nord." Quoique, l'auteur en profite peut-être pour régler quelques vieux comptes de "gauchistes" (le "cégétiste" de service est ainsi alcoolique, brutal et vaguement raciste). Enfin, bon... il s'agit d'une fiction, n'est-ce pas ? Raynal publie également le Ténor hongrois, un recueil de nouvelles publié chez Flammarion, où l'on se balade entre Paris, Nice, New York et le Montana. Les personnages qu'il décrit sont tous en quête d'une vérité, celle qui permet de continuer à vivre malgré un deuil ou la perte de ses illusions (il y est encore question de marxisme... on ne se refait pas). Ou comment réussir le grand écart entre Paname et les Buttes-Chaumont, et Missoula, la capitale du Montana. La ville de son cher James Crumley. G.C.

Patrick Raynal,

Le Marionnettiste ou l'autobiographie d'un tueur,

Noires Racines/ Ed. du Masque, 242 p, 84 F

Le Ténor hongrois,

éditions Flammarion- collection Gulliver, 230 p, 104 F

REGAIN DE SURREALISME

Voilà enfin tout Robert Desnos, en un seul volume, chez Gallimard, dans la Collection Quarto (1). Poète avant toute chose, Desnos est l'un des investigateurs de l'écriture automatique et, plus encore, le transcripteur de ses rêves éveillés lors des sommeils hypnotiques que certains surréalistes pratiquaient – mais sans atteindre la "virtuosité" qu'on reconnaissait à Desnos. Breton lui attribuera la plus grande capacité à explorer ces voies nouvelles de la poésie, longtemps après ces plongées, trente ans après, dans ses entretiens radiophoniques avec André Parinaud, en 1952 : "... c'est lui qui imprimera durablement sa marque à cette forme d'activité. Il s'y donnera en effet éperdument, y apportant un goût romantique du naufrage que traduit le titre d'un de ses premiers recueils de vers, “Corps et biens”. Nul comme lui n'aura foncé tête baissée dans toutes les voies du merveilleux..." Desnos s'y donne à ce point qu'il faudra un jour recourir à un médecin pour le faire revenir des profondeurs de l'inconscient. Breton, inquiet de la tournure que pouvaient prendre ces séances, mort ou folie, y mit fin. Aragon, peu attiré par ces exercices, franchement sceptique et railleur écrit, en 1924 : "Une épidémie de sommeil s'abattit sur les surréalistes. [...] ils sont sept ou huit qui ne vivent plus que pour ces instants d'oubli où, les lumières éteintes, ils parlent sans conscience, comme des noyés en plein air. [...] Chaque jour ils veulent dormir davantage. Ils sont enivrés de leurs paroles si on les leur rapporte. Partout ils s'endorment."

On ne peut, cependant, faire tenir tout Desnos dans ces séances et les singulières facultés qu'il y déployait, ce qui d'ailleurs n'empêche pas l'attaque que lui porte Breton en 1929 : "... incompréhension inexcusable des fins poétiques actuelles..." ; et puis, Desnos fait du journalisme, incompatible avec l'appartenance au groupe surréaliste. Ainsi en allait-il sous l'empire de Breton. La rupture est en 1930. Desnos qui sait faire dire aux mots ce qu'ils valent, écrit alors : "Je proclame [...] le Surréalisme tombé dans de domaine public." Desnos poète, continuera de l'être, et l'un des plus populaires, enfant du quartier populaire qui va de la Bastille aux Halles, il avait ce goût de la langue et des scènes de la rue. Il continuera le journalisme, sera homme de radio et critique de cinéma, entre autres activités. Résistant, il est arrêté en février 1944, déporté à Auschwitz, à Buchenwald, il meurt du typhus à Terezin, le 8 juin 1945, à l'âge de 45 ans (2).

Autre actualité éditoriale du Surréalisme, celle du "pape" lui-même, André Breton dont on pouvait penser avoir tout lu et tout connaître, erreur, bien entendu : il fait partie de ces inépuisables figures de la littérature française – et de l'art et de l'histoire de la culture. Donc, à commencer par une énorme biographie que lui consacre l'américain Mark Polizzotti : exhaustive jusque dans les détails, sans effet d'écriture ou d'interprétation inutiles, classique pour tout dire et bien venue (3). Et puis, le tome III des OEuvres complètes dans La Pléiade, couvrant les années 1941-1953, où l'on trouve des textes d'importance, écrits pour certains à New York où Breton était réfugié, notamment "La clé des champs" qui comprend l'appel à un "art révolutionnaire indépendant", inspiré par Trotsky ; l'ensemble des entretiens donnés entre 1913 et 1952 ; les "Prolégomènes à un troisième manifeste du Surréalisme ou non", ainsi qu'une belle série d'inédits (4). P.C.


1. Lancée en 1995, cette collection qui veut être de "référence" se donne comme principes : "... la réunion d'une oeuvre dispersée accompagnée de documents qui la situent dans son environnement", ce qui dit aussi son ambition pédagogique. On y trouve, entre autres, le Henri Matisse, roman d'Aragon ; un René Char. Dans l'atelier du poète ; le texte intégral de A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, mais aussi les OEuvres de Cioran et, d'André Chastel, la Renaissance italienne. 1460-1500. Dire aussi que ces "sommes" sont à prix accessibles, entre 100 et 200 F.

2. Desnos. OEuvres. Editions Gallimard-Quarto, 1999 ; édition établie et présentée par Marie-Claire Dumas, 1 400 p., 226 illustrations, 170 F. On y joindra une belle publication de Jours de noces. Nouvelles, 20 textes écrits de 1928 à 1943, préfacés par la même Marie-Claire Dumas, aux éditions Le Temps de Cerises, 1999, 158 p., 80 F. A signaler aussi Robert Desnos, le roman d'une vie (1900-1945), de Dominique Desanti. Mercure de France, 1999, 366 p., 135 F. Ainsi que la réédition du Robert Desnos dans les Cahiers de l'Herne, 428 p. ; 300 F. Et de Youki Desnos les Confidences de Youki, Fayard, 344 p., 120 F.

3. Mark Polizzotti, André Breton. La Révolte supérieure de l'esprit, traduit de l'anglais (E.-U.) par Jean-François Sené, Gallimard, 1999, 842 p., 220 F.

4. André Breton, OEuvres complètes, III, sous la direction d'Etienne-Alain Hubert, Gallimard-Bibliothèque de la Pléiade, 1999, 1578 p., 470 F.

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