Regards Février 2000 - Invitation

AMINATA TRAORE
“ Le véritable ferment qui nous a permis de tenir ensemble est l'aptitude à partager ”

Par Françoise Amossé


Entretien avec Aminata Traore

"Il n'y a de culture que là où il y a des hommes qui ont une mémoire, une présence, et qui pensent un futur." Ministre de la Culture et du Tourisme du gouvernement malien de Alpha Oumar Konaré, depuis septembre 1997, Aminata Traoré n'est pas restée longtemps étonnée d'être ainsi promue. Psychosociologue de formation, elle travaille depuis longtemps sur les savoirs africains, promenant sa haute silhouette élégante, de Côte d'Ivoire au Cap Vert et, bien sûr, à travers le Mali. Artisanat, problèmes de l'eau et de l'assainissement, toutes ces questions convergent pour elle vers un but unique : rendre l'Afrique autonome et à l'homme, sa place, comme il l'a toujours tenue, malgré des difficultés innombrables et une réalité cruelle. Aminata Traoré n'est cependant pas femme à s'apitoyer. Pour elle, la renaissance du continent entier passe par la reconstruction culturelle. Rien d'étonnant dès lors que la ministre de la Culture et du Tourisme s'attaque à tout ce qui déconstruit les projets des Africains : la tutelle aveugle, et sourde aux hommes, des organismes financiers d'un ordre mondial rongé par l'argent. Et ce livre naîtra, l'Etau, aux éditions Actes-Sud. Desserrer l'étau s'inscrit dans un long processus. Mais, sur ce chemin difficile, l'Afrique n'est plus isolée. L'irruption citoyenne de Seattle est assez indicatrice de ce que les Africains n'ont pas seuls conscience d'être pris dans ce terrible étau. Dont il semble bien que les hommes en sortiront tous ensemble, ou pas du tout.

J'ai tout de suite envie de vous demander, à vous qui avez écrit l'Etau, dénonciation de l'ordre mondial actuel, ce que vous avez, vous, pensé de l'échec des premières discussions de l'Organisation mondiale du Commerce, à Seattle...

Aminata Traoré : Je ne suis pas étonnée par un tel dénouement qui n'est ni plus ni moins qu'une levée de boucliers de la part des perdants de la guerre économique. Au Nord comme au Sud, ils sont soumis au même rouleau compresseur dont les méfaits peuvent être plus ou moins prononcés selon les régions et les pays. La situation dont il s'agit a, bien entendu, ses gagnants. Nombreux sont les pays industrialisés qui ont des raisons de se battre pour mieux se positionner sur le marché mondial puisqu'ils ont des biens et des services qu'ils ont eu le temps de créer et qu'ils ont besoin de vendre. Avant et au lieu d'être des citoyens, nous sommes perçus et traités comme des consommateurs réels ou potentiels de ces biens et services. Ce qui est nouveau et réconfortant dans un tel contexte au terme du processus de Seattle est de constater qu'en dépit de la diversité des griefs et de leur caractère parfois contradictoire, les sociétés sont encore capables de réagir. Nous savons désormais qu'un contre-pouvoir existe à l'échelle de la planète. Les puissants de la terre sont obligés d'en tenir compte. Mais il ne faut pas pour autant se faire d'illusions : les intérêts financiers et politiques qui sont en jeu ne permettent pas aux grandes puissances de revenir si vite en arrière. Le tout est de savoir, du côté des perdants de la globalisation et de l'uniformisation, comment utiliser ce contre-pouvoir de manière structurée. Va-t-il être démantelé rapidement ou instrumentalisé, tant il est disparate ? A mon sens, la capacité de mûrir la révolte et d'en faire un moyen de résistance et de renégociation est la tâche qui attend aujourd'hui les victimes du tout-monde. Le très libéral The Economist britannique a titré, au-dessus d'une photo d'un enfant indien ou pakistanais, les "grands perdants de Seattle". Par dépit, à votre avis ?

A.T. : Je l'ai lu. L'apitoiement fait partie du jeu des chantres du néolibéralisme. Mais nous savons que le marché qui viendrait au secours des plus pauvres est une histoire qu'ils se racontent eux-mêmes. Le titre de The Economist est, en d'autres termes, une image construite pour nous distraire des dangers de la marche forcée vers le marché mondial.

Lorsque j'ai lu l'Etau, je n'ai pu m'empêcher de penser à une version africaine du best-seller l'Horreur économique, de Viviane Forrester. Voici à nouveau un livre accusateur du système néo-libéral, écrit par une femme qui n'est pas économiste de formation, un livre choc contre la pensée unique. Mais via, cette fois-ci, les instances internationales, FMI et Banque mondiale. Avec des différences : une réflexion basée sur un vécu riche d'expériences et des pistes pour sortir de ces impasses. Pourquoi avez-vous, personnellement, décidé d'écrire ce livre ?

A.T. : J'éprouvais un besoin profond d'écrire l'Etau. J'ai passé cinq ans à le mûrir à la lumière des mutations socio-politiques dans nos pays après la chute du mur de Berlin. J'ai franchement cru, au début des années 90, comme la plupart des Africains, que nous allions enfin inscrire l'action politique sur un registre qui serait plus conforme à nos propres intérêts et à notre vision du monde. Je savais toutefois que laisser aux gens la latitude de choisir ceux qui les gouvernent ne résolvait pas tous les problèmes mais qu'une bonne partie d'entre eux pouvait être gérée. J'ai cru enfin qu'une nouvelle génération de décideurs serait à même d'opérer des choix économiques qui atténueraient la souffrance de ceux et de celles qui l'ont portée au pouvoir. Ce sont ces changements que nos peuples attendaient et qu'ils attendent toujours. Or, les mécanismes de la libéralisation et de l'ouverture forcée au marché accentuent ces maux. La diminution de la masse salariale, les restrictions budgétaires dans les secteurs vitaux exacerbent la pauvreté et l'exclusion. Mais aucun dirigeant d'un pays, si pauvre soit-il, ne peut se soustraire aujourd'hui à ces orientations sans être malmené par les institutions internationales de financement. On butait contre ce que j'ai appelé le non-choix. Elus ou pas, tous les dirigeants des pays surendettés sont contraints de mettre en oeuvre les mêmes types de réformes. Ils sont jugés non pas par des électeurs et en fonction des attentes de ces derniers, mais par des partenaires financiers, qui, par ailleurs, prétendent juguler la pauvreté et promouvoir la démocratie. Je ne disculpe pas pour autant l'élite politique et intellectuelle du Sud. Mais j'ai choisi de m'apesantir sur la partie cachée de l'iceberg, c'est-à-dire les contraintes extérieures dont on parle peu ou pas assez dans nos pays.

Le livre a-t-il l'audience que vous souhaitiez ?

A.T. : Je le crois. Nombreux sont les décideurs, chercheurs et intellectuels du Nord comme du Sud qui reconnaissent le bien-fondé et la pertinence de mon analyse. Mais le livre reste insuffisamment distribué en Afrique et peu accessible en raison du faible pouvoir d'achat des lecteurs potentiels. L'éditeur prépare une autre parution dans un format de poche qui devra permettre aux étudiants et à une couche plus importante de lecteurs de l'acheter. Je constate, par ailleurs, que, pour l'instant, la prise de conscience de la nature de l'Etau ne permet pas de le desserrer comme nous le souhaitons. Nous constatons toutefois que le Fmi par exemple commence à tenir un autre langage en soulignant que l'état du capital social de l'Afrique conditionne sa croissance. Mais que de temps perdu du fait de son dogmatisme. Mon grand regret est que les facteurs internes à nos pays, dont l'émiettement du paysage politique et les réflexes de parti unique, ne nous permettent pas d'aller ensemble à l'essentiel, de prendre et de contrôler l'intiative des changements que nous jugeons bons pour nous. Les forces potentielles de changement – les partis politiques comme les associations qui butent constamment sur les difficultés de financement sont d'une grande vulnérabilité Elles deviennent vite de adeptes de la pensée unique. Ils s'entre-déchirent, non pas pour un projet de société clairement défini et mûri avec leurs électeurs mais pour être bien vus des bailleurs de fonds et pour se maintenir.

Voici venu le temps de se ceindre les reins en vaillant homme", dit Aimé Césaire en exergue du dernier chapitre de votre livre. Ce chapitre de clôture, vous l'avez appelé "Le choix de la vie". Que signifie faire ce choix, après tous les obstacles que vous citez ?

A.T. : Il est un leitmotiv ainsi qu'une force de résistance à l'humiliation et à l'anéantissement. Le "choix de la vie" est aussi l'expression d'une foi inébranlable en nous-mêmes. Il suffirait que la lutte s'organise mieux à l'intérieur de nos pays et au niveau du continent africain pour que ce choix devienne une réalité et que le monde se remette à fonctionner autrement. Un tel déclic est possible. Nous ne sommes qu'aux premiers balbutiements de la démocratie. L'une des questions qui nous interpellent et que certains évacuent trop rapidement est de savoir si les difficultés et les lenteurs du processus de démocratisation sont liées ou pas au caractère exogène et vertical de ses rouages. Tout se passe comme si des élections libres et transparentes suffisent à transformer l'ordre économique, social et politique. Aussi consacrons-nous une bonne partie de nos maigres ressources à l'organisation de vote, sans savoir ce qui sortira des urnes. Mais il faut avoir confiance parce ce que nous avons désormais affaire à des peuples qui ont appris à dire non. Il faudrait seulement qu'ils apprennent à le dire autrement sans s'entre-tuer et sans se faire tuer. Il s'agit d'organiser la résistance sans sacrifier la vie et sans compromettre notre capacité à vivre ensemble. Le degré de frustration liée à la pauvreté est tel que souvent les populations n'extériorisent leurs griefs que dans la violence. Souhaitons que ce type de réaction soit passager et que les élus sachent que la démocratie est avant tout et surtout une exigence morale sous nos cieux.

Comment comprendre ces vagues de violence en Afrique ?

A.T. : De mon point de vue, la plupart des foyers de conflits ne sont pas sans relation avec le flou qui est entretenu, plus ou moins délibérément, autour du devoir des élus. La plupart du temps, les prétendants au pouvoir et les élus se conduisent comme si l'ouverture politique est une nouvelle opportunité d'entrer en affaire et de faire des affaires. La tendance est de se servir au lieu de servir. Cette triste réalité finit par masquer la responsabilité des institutions de financement qui poussent à des réformes que je juge criminelles. Elles montrent du doigt la corruption. Elles n'ont pas tort. Mais, ce faisant, elles se disculpent et insistent sur la nécessité d'accélérer les réformes comme si la saine gestion était systématiquement liée à l'ouverture du marché. Il nous faut poser ces questions et les élucider en nous aménageant des espaces d'éducation civique et politique qui permettent à la jeunesse, nombreuse, et aux femmes qui en veulent de vivre décemment. Nous nous devons de mettre ces groupes vulnérables à l'abri des situations hasardeuses, en les aidant à comprendre et à poser les bonnes questions sur l'Etat, l'économie, le monde... Cette prise en charge de la réflexion par l'Afrique et le temps de la formulation d'une stratégie en faveur de la coresponsabilité et du partage équitable des ressources font défaut.

Vous employez volontiers des mots comme "éthique", "patrimoine", "partage". Vous parlez souvent des femmes. Ce sont pour vous des clefs pour repenser le monde ?

A.T. : Le véritable ferment qui nous a permis de tenir ensemble, dans des écosystèmes souvent ingrats, dans des situations économiques extrêmement difficiles est l'aptitude à partager. Quand on observe les sociétés, on s'aperçoit que là où l'argent n'a pas altéré le lien social, les gens sont tout à fait capables de partager. Le partage ne s'énonce pas seulement en terme d'argent et de distribution de biens matériels. Il s'exprime aussi à travers une présence effective là où les démunis ont besoin d'écoute. En dépit de la modicité des moyens, les membres des couches sociales démunies se soutiennent ainsi. Même s'il faut s'endetter, chacun viendra au cours des décès, des mariages et des baptêmes avec quelque chose pour indiquer sa présence, son désir de participer. Chacun a conscience de savoir que la véritable richesse, c'est l'autre.

Pour obtenir cette qualité de relations sociales, ne faut-il pas en avoir le temps ?

A.T. : Ce lien social est extrêmement précieux. Il se cultive et s'entretient. Autant l'élite est jalouse de son temps, autant l'homme de la rue, l'Africain moyen, dans la plupart de nos pays, est capable de donner de son temps. Notre interprétation du temps, qui est un enjeu majeur, est complètement différente selon les pays et les couches sociales. Il est seulement à craindre que l'extrême pauvreté ne mine cette capacité des gens les plus vulnérables de se supporter mutuellement, comme on le constate de plus en plus en milieu urbain. Quand un être cher est gravement malade et que vous avez envie de l'assister, il se peut que l'hôpital soit loin, qu'il n'y ait pas de moyens, si bien que vous ne vous montrez pas, non pas parce vous ne le voulez pas mais parce que vous n'en avez pas les moyens. C'est aussi en cela que la pauvreté qui s'accentue, mine et devient socialement destructrice. C'est ce danger que la loi de l'argent fait planer sur la vie qui m'a amenée à dire que nous nous devons d'identifier et de cultiver cette parcelle d'humain qui nous reste et qui devra nous permettre de survivre aux difficultés économiques actuelles. Il est, en somme, question d'éthique quand l'accumulation des richesses de la planète, entre les mains de quelques dizaines de privilégiés, engendre le chômage à grande échelle ainsi que la violence. Il est également question d'éthique au niveau local quand la mauvaise gestion et la dilapidation de nos maigres ressources – emprunts ou subventions – exacerbent la pauvreté. La moralisation des moeurs politiques, au niveau international et au niveau local, devient une exigence, chaque franc détourné ou mal dépensé se fait au détriment d'hôpitaux sans médicaments, d'écoles sans fournitures scolaires. C'est pour toutes ces raisons que les événements de Seattle sont riches de significations. Ce qui s'est passé peut permettre d'avancer dans l'organisation de la lutte contre la pensée unique, à condition que, localement, les gens prennent en charge le débat sur le commerce international, qu'ils se l'approprient. n

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