Regards Février 2000 - L'Evénement

CLIMAT
Quand le niveau de la mer monte

Par Jean-Claude Oliva


La variation du niveau des océans est un point essentiel pour l'appréhension des changements climatiques. C'est aussi une vieille histoire. Au moment le plus intense de la dernière glaciation, il y a 20 000 ans, l'hémisphère nord était partiellement recouvert par les glaces : le niveau de la mer était 120 mètres plus bas qu'aujourd'hui ! Avec la fonte des calottes glaciaires commencée il y a 18 000 ans, le niveau des océans remonte progressivement puis se stabilise il y a 6 000-7000 ans, date qui correspond à la fin de la déglaciation. Depuis, le niveau moyen de la mer ne semble pas avoir globalement varié de plus de un ou deux mètres même si localement des observations de plus grande amplitude ont pu être effectuées. A cet égard, c'est sûr, il y a du nouveau : nous assistons à une nette montée du niveau des océans.

Pour Yves Desaubies, chercheur au Laboratoire de Physique des Océans (Unité mixte de recherche CNRS - IFREMER - UBO) "il n'y a aucun doute à ce sujet, toutes les données le confirment. Depuis cent ans, le niveau moyen global a augmenté de 10 à 25 centimètres. Le taux de montée ne semble pas avoir augmenté de manière décelable au cours des dernières décennies. Cependant, le taux de montée du dernier siècle est bien supérieur à celui observé depuis plusieurs milliers d'années." Les mesures marégraphiques (c'est-à-dire de la hauteur des marées) indiquent que depuis le début du XXe siècle, le niveau moyen global de la mer s'est élevé d'environ deux millimètres par an : cette valeur est supérieure d'un ordre de grandeur, à la remontée des derniers millénaires. Toutefois ces données restaient incertaines car les marégraphes fournissent une mesure relative du niveau de la mer par rapport à la côte et ont une distribution très peu homogène : les stations dont la durée des enregistrements dépasse cinquante ans sont concentrées sur les côtes d'Europe du Nord et d'Amérique du Nord. Mais là aussi, il y a du nouveau !

Avec Jason-I, la mesure précise et globale du niveau des mers

Anny Cazenave du Laboratoire en géophysique et océanographie spatiale (GRGS/ CNES) le souligne "depuis le début des années 1990, l'altimétrie spatiale permet de mesurer les variations actuelles du niveau moyen global de la mer par rapport au centre de masse de la Terre avec une précision meilleure que le millimètre par an. Le satellite Topex-Poseidon a mis en évidence une élévation moyenne du niveau global de la mer d'environ deux millimètres par an depuis le début de 1993, principalement causée par une dilatation thermique de l'océan." Si la concordance entre les deux types de mesures est sans doute fortuite, tant les échelles de temps des séries marégraphiques et altimétriques sont différentes, le phénomène est avéré. "Les causes de cette élévation sont loin d'être bien expliquées, constate Anny Cazenave. Avec le successeur de Topex-Poseidon, Jason-1 qui sera lancé vers la mi-2 000, la mesure précise et globale de l'évolution du niveau de la mer devient un objectif accessible."

Les risques de la montée pour les populations

D'ores et déjà, le lien entre montée du niveau et réchauffement global est généralement admis par les scientifiques. Selon Yves Desaubies, "deux effets y contribuent : la dilatation thermique (le même effet qui fait monter le niveau du thermomètre), et la fonte des calottes glaciaires et des glaciers. La retraite des glaciers au cours du dernier siècle est également clairement établie". Le schéma reproduit page 8 montre la part de chaque effet dans l'élévation du niveau moyen global de la mer. On peut remarquer que la calotte glaciaire de l'Antarctique tend à augmenter et compense partiellement la montée des eaux ; ce phénomène est expliqué aussi par le réchauffement qui provoquerait une évaporation plus importante dans l'atmosphère, des précipitations plus importantes et finalement un accroissement des glaces.

Et demain ? "Tous les modèles d'évolution climatique prédisent l'accélération de ce processus de montée des eaux, même s'ils diffèrent dans la quantification de cet effet, note Yves Desaubies. D'ici 2050, l'accroissement serait de 21 cm en moyenne, bien que ce niveau serait géographiquement variable. Certains scénarios, qui dépendent de l'accroissement anthropique des gaz à effet de serre, sont bien plus pessimistes, allant jusqu'à 86 cm en 2100." La perspective d'une augmentation du niveau de la mer de seulement 50 cm obligerait à déplacer 90 millions de personnes au Bangladesh et le quart des terres fertiles du delta du Nil serait recouvert. "Environ 20 millions de personnes supplémentaires chaque année, seraient exposées à des risques d'inondations catastrophiques, souligne Yves Desaubies. Même si des mesures drastiques étaient prises rapidement pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, le niveau des océans continuerait à monter pour plusieurs siècles à cause de l'inertie du système..."

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