Regards Février 2000 - L'Evénement

CLIMAT
Les vrais risques

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Robert Kandel*
Voir aussi Ouvrages de référence , L'effet parasol contre l'effet de serre

Inondations, tempêtes, sommes-nous dans l'oeil du cyclone ? Cédant aux sirènes du catastrophisme ou cherchant plus prosaïquement à vendre du papier, un confrère du soir a vu dans les tempêtes qui ont frappé notre pays "une rupture des équilibres naturels par dérèglement général du climat". Les avis des scientifiques sont beaucoup plus nuancés. Les changements climatiques sont réels – encore faut-il s'entendre sur ce que signifie le mot climat – mais les vrais risques ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Plus que le réchauffement climatique global qui est avéré, la redistribution des gisements d'eau, par exemple, porte en elle de grands dangers pour le siècle à venir. Bien sûr, il faut s'interroger sur les causes de ces changements, fussent-elles humaines ou naturelles ou les deux. La variabilité naturelle du climat est bien difficile à cerner. Il faut encore et encore de nouvelles connaissances. La floraison actuelle de recherches est prometteuse. Les climatologues mettent l'accent sur la prévision des changements climatiques à l'échelle locale ou régionale qui intéresse directement les populations : c'est la priorité des quinze prochaines années. En tout état de cause, que faut-il faire ? Au nom du principe de précaution, il faut agir sans tarder, mais rien n'est simple, on le verra avec "l'effet parasol" et les conséquences paradoxales de la diminution des rejets souffrés dans les grands centres industriels. Enfin, agir sur les causes humaines ne suffit pas. Il faut aussi faire face aux événements, mais comment ?

Les deux tempêtes qui, coup sur coup, ont ravagé la France sont-elles des conséquences locales ou régionales du réchauffement climatique ?

Robert Kandel : Il faut distinguer entre ce qui est défini par climat, changement climatique, et un événement exceptionnel. Le changement climatique s'apprécie sur la durée. Par climat, on entend un ensemble de données : température moyenne sur la planète, le jour, la nuit, sa variabilité, etc. Est-il significatif que des événements extrêmes soient un peu moins rares ? Depuis que Météo France existe, il y a déjà eu des tempêtes aussi violentes ou un peu moins violentes. Il n'y a pas de bases observationnelles solides : la discussion se fait d'après les dégâts dans les forêts. Mais il est bien difficile de dire si cet événement arrive une fois par millénaire ou dix fois par millénaire ! La contingence entre pour beaucoup dans l'observation d'un événement rare. Du point de vue des calculs statistiques, certains modèles d'un monde plus chaud impliquent la multiplication des événements extrêmes. Une pluie qui se produisait une fois par décennie, se produirait plusieurs fois pendant la même période. Mais il s'agit d'une possibilité. Si on modifie le climat, cela peut modifier la fréquence des tempêtes. Il y a un consensus des scientifiques pour dire que le réchauffement peut tout modifier. Mais pas d'une façon généralisée : il y aura plus de pluies ici, et de sécheresse là. Il serait intéressant de savoir à quel endroit et à quelle fréquence vont se produire ces événements. Un couple de tempêtes, par exemple, n'est pas en soi un phénomène exceptionnel. Ce qui est rare, c'est qu'elles arrivent en France et se renforcent à l'intérieur des terres. En 1987, une violente tempête est passée plus au nord et a suscité peu d'intérêt dans notre pays. Y a-t-il plus d'événements violents ? Une étude portant sur les vagues dans l'Atlantique Nord montre une plus grande agitation à la fin du siècle qu'au milieu mais pas plus qu'au début. Le réchauffement n'est pas régulier et les modifications ne sont pas à sens unique, il peut y avoir des décennies plus calmes...

Quels sont les risques principaux qu'il faut craindre avec le réchauffement climatique ?

R.K. : On prévoit une montée des eaux océaniques de 30 à 50 cm, ce qui est relativement modeste. Cela peut poser problème à certains endroits comme les îles du Pacifique ou le Bangladesh. L'évolution du cycle de l'eau me semble beaucoup plus préoccupante : une nouvelle carte des précipitations et de l'évaporation se dessine. En moins d'un siècle, la carte bio-climatique va changer ! C'est très rapide à la fois pour la biosphère et les pays du tiers monde. Cela me semble le problème le plus aiguë à la fois pour l'adaptation naturelle et celle des sociétés.

Par exemple, après la tem-pête, on se demande ce qu'il faut replanter. Des arbres qui poussent bien dans le climat actuel ? Ou faut-il essayer de tenir compte des modifications prévisibles dans les 50 prochaines années ? Il s'agit aussi de questions primordiales pour l'agriculture et bien d'autres activités humaines. La forêt peut disparaître au Sud et gagner au Nord. Il y a déjà eu des déplacements de forêts dans la période de déglaciation, mais pas aussi rapides. Une question d'adaptation se pose : il faut tout prendre en charge. C'est un problème plus aigu, auquel nous sommes confrontés plus rapidement que la fréquence des événements extrêmes. De toute façon, il ne faut pas s'attendre à avoir partout davantage de catastrophes. Il y aura des tempêtes plus violentes à certains endroits et moins à d'autres.

Et rien n'est univoque : la diminution des cyclones dans certaines régions tropicales peut provoquer une sécheresse désastreuse. Autre question, quel risque est-on prêt à accepter ? Que faire face à des événements dont la probabilité est très faible ? Les inondations dans l'Aude sont des événements beaucoup moins rares que les deux tempêtes mais les populations y sont visiblement très mal préparées. Pourtant, c'est un événement qui revient une ou deux fois par vie, il s'est produit un phénomène équivalent en 1940. Comment doit-on se préparer face à de tels événements ?

C'est une question qui se pose avec ou sans changement climatique. C'est également à ce type de problème qu'EDF se trouve confrontée. Il n'y a pas besoin de faire peur aux gens pour lutter contre l'effet de serre. Il peut y avoir des années plus calmes ou sans réchauffement et il faudra quand même agir pour réduire les émissions de GES.


* Directeur de recherches au CNRS, laboratoire de météorologie dynamique à l'école Polytechnique.

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Ouvrages de référence


L'Air de notre temps, le climat les hommes te les molécules, Gérard Lambert, Editions du Seuil, 258p, 130F. Les Eaux du ciel, Robert Kandel, Hachette Littératures, collection sciences, 338p, 120F. L'Incertitude des climats, Robert Kandel, Hachette Littératures, collection pluriel, 192p, 45F. Entre savoir et décision, l'expertise scientifique, Philippe Roqueplo, Editions de l'INRA,112p, 39F. Climat, histoire et avenir du milieu terrestre, Alain Foucault, Editions Fayard, le temps des sciences, 330p, 140F.

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L'effet parasol contre l'effet de serre

Par J.-C.O.


C'est une quasi-certitude, la température moyenne de la planète a augmenté de 0,5°c depuis le début du XXe siècle. Très précisément entre 0,3 et 0,6°C, selon Serge Planton, chercheur au Groupe de météorologie de grande échelle et climat de Météo France à Toulouse. On discute encore de la répartition très inégale des données collectées à travers la planète et des stations dans les centres viles où la température est plus élevée, mais ces facteurs ont été pris en compte dans les estimations. Déjà les années 80 apparaissaient comme les plus chaudes du siècle, puis les années 90 ont battu de nouveaux records, chaque année culminant au-dessus de la précédente depuis 1993, de quoi emporter la conviction des plus sceptiques. Il n'est pas démontré que l'effet de serre est responsable de cette élévation de température mais les présomptions sont très fortes.

Au départ, l'effet de serre est un phénomène parfaitement naturel. L'atmosphère absorbe une partie du rayonnement infrarouge montant de la surface de la Terre. Cette énergie est renvoyée vers le bas. Cela permet le maintien de la température à la surface de la Terre en moyenne à 15°C. Sans ce recyclage, la surface terrestre serait à la température de -18°C ! La vapeur d'eau est le premier gaz à effet de serre (GES), le second étant le CO2 ; l'un comme l'autre sont peu abondants : 0,25 % de la masse de l'atmosphère pour le premier, 0,04 % pour le second. D'autres gaz contribuent à l'effet de serre : le méthane, les CFC, etc. Les analyses des bulles d'air piégées dans les glaces de l'Antarctique ont révélé une élévation spectaculaire de la concentration (en volume) du CO2 : 210 millionièmes (ppm) au dernier maximum glaciaire, il y a 18 000 ans ; 270 ppm vers 1750, 315 ppm en 1960 et 362 ppm actuellement ! "Les modélisations numériques basées sur la croissance des GES dans l'atmosphère sont les plus convaincantes pour simuler le réchauffement de la planète", estime Serge Planton. Toutefois, le réchauffement n'a pas été aussi dramatique que prévu. C'est ce que Robert Kandel nomme "l'effet parasol" (1).

Avec les feux de forêt ou même le trafic maritime, en brûlant du charbon et du pétrole contenant des impuretés de soufre, du SO2 est rejeté dans l'atmosphère ; dans ces conditions, les propriétés de certains nuages seraient modifiées : ils provoqueraient une réflexion supplémentaire de lumière solaire vers l'espace. Cet effet parasol masque-t-il l'importance de l'effet de serre ? Il s'agit d'une question importante ; la pollution souffrée commence à être combattue vigoureusement dans les pays industrialisés : l'effet de serre pourrait grimper spectaculairement avec un doublement de la concentration de CO2 (et même plus en Europe, avec des concentrations passant de 1 à 4,5 %) et se traduire par une augmentation de la température moyenne du globe de 2 à 4°C d'ici à 2100.

1. Les Eaux du ciel, Robert Kandel, Hachette Littératures, 1998.

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