|
ENSEIGNEMENT ARTISTIQUE Par Lise Guéhenneux |
|
Entretien avec Alain Leduc * |
| De la spécifité des écoles d'art à partir d'un état des lieux dressé par Alain Leduc dans son étude la Passation, où il pointe les urgences à résoudre afin que ne meure pas l'enseignement de l'art en France. |
| La ministre de la Culture, Catherine Trautmann, a fait de l'enseignement artistique l'une des priorités de son ministère. En novembre 1998, elle charge le délégué aux Arts plastiques, Guy Amsellem, de plancher sur la question. Un an après, les enseignants des écoles d'art manifestent. |
| La Passation fait le bilan d'un enseignement artistique issu de la réforme de 1973 qui voit les écoles d'art s'ouvrir à un nouveau type d'enseignement basé sur le décloisonnement. Dans quel cadre avez-vous effectué ce rapport ? |
| Alain Leduc : J'ai proposé de m'intéresser plus particulièrement au statut des enseignants dans les écoles d'art en France et un rapport m'a été commandé par le bureau de recherches et d'études de la Délégation aux Arts plastiques en 1996. |
| Pourquoi cette étude vous a-t-elle paru nécessaire? |
| Alain Leduc : Il y avait une nécessité historique à faire le point sur le statut d'enseignant dans les écoles d'art, qu'elles soient territoriales (municipales, régionales) ou nationales, car nous qui enseignons dans les écoles d'art depuis la réforme de 1973, nous avons ressenti que la spécificité statutaire des enseignants qui étaient pour la plupart des artistes, et des artistes engagés dans l'art contemporain, n'était pas respectée. |
| Vous faites remonter ce statut particulier à la réforme de 1973. Qu'est-ce ce qui, à cette époque, a changé dans les écoles d'art ? |
| Alain Leduc : La réforme de 1973 visait à décloisonner l'enseignement dans les écoles d'art nationales ainsi que dans celles des grandes villes régionales afin d'éviter que ne se perpétue le système des ateliers qui instaurait des rapports de maître à disciples. |
| Quel était le panorama des écoles d'art de la France d'après Mai-68? |
| Alain Leduc : Il y avait à peu près 80 écoles diplômantes dont beaucoup ont disparu aujourd'hui, telles celles de Douai, de Lille; des écoles dans la Région Rhône-Alpes (Macon), dans l'est du pays. |
| A quoi tient cette disparition ? |
| Alain Leduc : Les écoles qui dépendent directement du ministère de la culture sont restées à nombre égal, mais les écoles dites "territoriales", c'est-à-dire gérées par les municipalités, ont été supprimées, quel que que soit le bord politique des élus : A Calais, ville communiste, à Lille, ville socialiste, à Douai, ville RPR, pour ne citer que ces exemples. Ce qui amène des élus à faire des choix et à conserver plutôt le conservatoire municipal que l'école d'art, vient, semble-t-il, d'une méconnaissance du travail effectué par les enseignants dans ces écoles, et c'est ce qui m'a poussé à réaliser une enquête au niveau national à travers un certain nombre de questionnaires et d'entretiens particuliers plus approfondis. J'ai choisi délibéremment des artistes enseignants qui sont un peu les pionniers et la mémoire de cette réforme. |
| Quel est la particularité de ces artistes enseignants qui sont de premier abord très différents : entre, par exemple, un surréaliste tel que Silbermann, des membres de Supports-Surfaces tels que Daniel Dezeuze et Noël Dolla et des artistes de la performance et du son comme Olivier Agid ou Joël Hubaut? |
| Alain Leduc : Ils ont répondu à cette nécessité d'en finir avec l'enseignement type dix-neuvième siècle qui régnait en maître avec ses petites "baronnies" qui ne pouvaient plus tenir après le souffle de Mai-68. Ils ont participé à ces nouvelles aspirations pédagogiques qui reposaient sur le décloisonnement entre les différents enseignements, la mobilité, en étant vigilants à tout ce que l'on peut faire sur le moment, mais également, en décelant les indices de formes à venir et en anticipant sur des techniques non utilisées dans le champ artistique mais potentiellement utilisables. |
| Quelle était la différence pour l'étudiant? |
| Alain Leduc : Par exemple, un étudiant pouvait développer un travail dans le sens de la performance en phase alors avec des mouvements comme Fluxus. A l'école de Macon où enseignait l'artiste Orlan on pouvait, chose incroyable avant, développer une recherche sur le "body art", liée à la problématique de l'identité féminine. |
| Vous parliez aussi de mobilité ? |
| Alain Leduc : Oui, à partir de 1973 s'est effectué non seulement un brassage de générations mais également un brassage territorial. On pourrait très bien établir une carte des lieux de résidence, de l'atelier des artistes et des endroits où ils enseignent. La réforme de 1973 a suscité une circulation plus importante. L'artiste Daniel Dezeuze en parle dans son entretien. C'était parfois dur de rester deux ans puis de changer d'école nationale – ce n'était pas possible dans les autres écoles. |
| Pourquoi cette différence entre les écoles nationales et les écoles territoriales (régions, villes)? |
| Alain Leduc : Même si les diplômes délivrés sont les mêmes et si les membres des jurys se déplacent indifféremment d'une école régionale à une école nationale. Un enseignant dans une école régionale, qui est en fait prise en charge budgétairement par la municipalité, n'a pas le même statut même s'il dispense le même enseignement. Lorsqu'il est artiste, il peut se voir refuser la présence au vernissage de son exposition. Rien, en fait, ne le distingue des autres fonctionnaires territoriaux. Ce non-respect du statut de l'artiste enseignant dans ce type d'école rend le dialogue difficile. les élus ne comprennent pas la spécificité de cet enseignement et celle des enseignants. Un artiste doit pouvoir bouger, c'est cette expérience d'artiste en mouvement, continuant à poursuivre sa pratique personnelle qui enrichit l'enseignement et l'expérience, que l'artiste enseignant peut apporter à l'étudiant. Sa connaissance du terrain de l'art, ses interventions dans d'autres contextes géographiques et structurels ouvre l'école sur la réalité sociale de ce que peut être l'expérience de la vie. |
| On dit aussi que la réforme de 1973 a privilégié l'enseignement de ce que l'on appelle "l'option art", c'est-à-dire d'un art moins dirigé vers une application précise et proche en cela de ce que peut être en science la recherche fondamentale. Cette optique pédagogique est-elle toujours d'actualité dans les écoles d'art? |
| Alain Leduc : Au niveau de l'enseignement, depuis deux ou trois ans, ont été mis en place des ateliers de recherche et de création qui permettent de développer cette transversalité. Des étudiants qui se dirigent parfois vers des directions antinomiques se rencontrent autour d'un travail commun. Des intervenants qui viennent d'horizons différents participent à ces ateliers. Mais le problème qui met en péril la qualité de cet enseignement, qui n'est plus à défendre dans sa valeur intrinsèque, est le problème du statut des enseignants dans les écoles dépendantes financièrement des municipalités. L'Etat n'intervenant que de 2 à 12 % dans le budget de fonctionnement des écoles, cela laisse libre cours à toutes les décisions politiques possibles surtout dans un contexte que nul ne peut ignorer. A un moment où un certain nombre de régions sont cogérées avec des voix d'extrême droite, il est dangereux de devoir dépendre du politique. Il faut rendre les écoles indépendantes de ces pressions. Nous savons comment le quotidien est douloureux pour des collègues qui travaillent à Toulon. |
| Les enseignants des écoles d'art ont besoin que le ministère de la Culture les prémunisse contre ce genre de danger, et leurs donne statutairement les moyens en intégrant tous les enseignants des écoles d'art sous une même tutelle comme cela se fait dans d'autres domaines de l'Ecole de la République. L'Etat ne peut rétablir cette conception s'il ne participe pas comme le souhaitent les représentants des enseignants pour un tiers dans le budget de fonctionnement de toutes les écoles. Comment se prévaloir du respect d'une pédagogie ouverte et respectant la pluralité d'expression si l'Etat ne participe pas à égalité avec la région et la municipalité au budget de l'école? C'est le discours que toutes les municipalités ont utilisé pour fermer les écoles d'art. Ou faut-il, comme aux Beaux-Arts de Paris, école publique, verser 45 000 francs pour s'inscrire à un diplôme ? n |
| Lire aussi Enseigner l'art ?, par Yves Michaud (ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts), édité il y a quelques années, qui vient de reparaître dans une version augmentée, éditions Jacqueline Chambon. |
|
* Président de la coordination des enseignants des écoles d'art et auteur du rapport la Passation. |