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BRUCE BENDERSON Par Cedric Fabre |
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Entretien avec Bruce Benderson |
| L'écrivain new-yorkais Bruce Benderson met en scène des exclus, marginaux happés dans le tourbillon de la "capitale mythologique du crime" qu'est la Big Apple. Penseur du "fait urbain", il est aussi un remarquable essayiste (1). Rencontre. |
| Times Square, au coeur de Manhattan. Ce coin chaud de New York fut longtemps l'antre de nuits agitées, parmi les plaisirs dangereux vendus dans les sex-shops de la 42e rue, dans les théâtres pornos ou par les dealers. Entre sexe et défonce, les "visiteurs" étaient, dans les années 70 et 80, des "aventuriers ordinaires" qui s'offraient une plongée en apnée dans un univers fabriqué par les voyous... Mais Times Square change de visage. Un supermarché Disney s'est installé sur la mythique 42e rue, et Mickey, aidé par la police, a chassé les dealers et autres SDF ou mendiants : le maire de New York, Rudolfo Giuliani, applique à Times Square, pour l'exemple et avec "succès", sa politique du "zéro tolérance" en matière de criminalité. Résultat : le "Pigalle new-yorkais" disparaît, et familles et enfants investissent désormais ces lieux longtemps réputés infréquentables. |
| Un langage déstructuré, défiguré, adapté aux mondes de désordres... |
| Bruce Benderson est un "arpenteur". Des années durant, il est allé chercher ces lumières qui brillent dans l'ombre de Times Square, ces moments de délires et d'excitations vendus par les "classes dangereuses". Romancier débridé – un Burroughs contemporain ? –, il s'est attaqué au langage, l'a déstructuré et défiguré pour mieux l'adapter au monde de désordres d'Appollo, danseur mulâtre, fonceur et déglingué, personnage principal de Toxico (2). L'écrivain est difficilement classable ; ses nouvelles New York Rage (3) sont autant de chroniques où se croisent des hommes et des femmes sans illusions, aux rêves hallucinés et parfois artificiels. |
| Des personna-ges inexorablement humains, trop humains. Aujourd'hui, Benderson regrette ce Times Square d'antan, où plaisir rimait avec danger. "Si New-York a été un lieu fertile pour les écrivains, c'est sans doute d'abord parce qu'il y avait – je dis bien “ avait ” – beaucoup d'interpénétrations entre les classes. C'était une ville si comprimée, si dense, que même si tu étais riche, tu ne pouvais éviter les petites rencontres, dans la rue, avec des gens dans la misère, des gens des “ classes dangereuses ”. Hélas, New York vit un phénomène nouveau : les bourgeois et les classes moyennes ont réclamé la ville. L'idée d'un centre-ville avec des pauvres et des Noirs n'est plus de mise. Maintenant, c'est le modèle européen qui prévaut, où il y a une très proche banlieue, un espace où les pauvres sont dispersés, exactement comme dans la région parisienne. Times Square est – ou était – un carrefour entre classes moyennes et classes dangereuses, un lieu où se rejoignaient “ la pègre ” et “ l'élite ”. |
| C'était le “ marché ”, où il y avait des transactions (sexe et drogue) entre classes, une vieille idée de la Cité qui remonte à l'époque romaine, où le sénateur romain pouvait voir le clochard, la plèbe, et ensuite rentrer chez lui. Toute la libido était fournie par les classes ouvrières. Il faut penser à Piaf, à Paris. Eh bien, aujourd'hui, Paris est “ dépiaffé ”. Autrefois, à New York, toute l'énergie venait de la classe ouvrière. La vitesse, l'urgence... Puis, les classes ouvrières sont devenues moins importantes, et les classes dangereuses grossissaient... Tout le dynamisme est passé, avec cette libido dont je parlais, entre les mains des classes dangereuses. Mais ça, le pouvoir politique ne l'a pas admis, parce que désormais, cette énergie était accompagnée du crime, de la drogue ; c'était devenu trop violent. Il leur fallait reprendre possession de la rue et nettoyer. Ils ont alors déplacé les gens dans les quartiers pauvres, dans les prisons ; certains sont morts, à cause de la drogue, ou du sida. Aujourd'hui, Times Square est un lieu de plaisirs sûr. Mais les bourgeois n'ont jamais su être les maîtres de la libido d'une ville, et ils ont transformé le lieu en cimetière." |
| Une culture politiquement non correcte et arrogante |
| Dans son essai Pour un nouvel art dégénéré (4), Benderson explorait l'essence d'un art urbain lié à une création tous azimuts, indépendant des canons en vogue, désordonné, proche d'une sous-culture qui naît du contact des hommes avec le monde de la rue, une culture de la "Bohemia", politiquement non correcte et arrogante. Un art dévoyé, qui aurait le mérite d'être un produit de la réalité, même crue. Benderson, qui a vécu "une thérapie urbaine de choc" dans le "paysage érotique de la rue", note : "Les mentalités à vif de Times Square chargeaient mes textes d'un courant d'une sexualité brute à haute tension qui flirtait avec la mort." C'est cette communauté spirituelle entre la culture de la pauvreté et celle d'une certaine bohème artistique que met en lumière Benderson, se référant à Huysmans ou Norman Mailer. |
| Avec Sexe et Solitude, il poursuit cette analyse des racines de l'Amérique, décortiquant l'idéologie d'un pays basé sur une identité fixe, paraphrasant Norman Mailer : "Dans la rue tout le monde est un “ nègre ”." Aujourd'hui, le puritanisme protestant est, selon l'écrivain, triomphant, le virtuel ne laisse pas de traces – ni de mémoire... – et la "divulgation" a remplacé le dialogue, en cette époque de "solitude à domicile, face à face avec Dieu". "Les classes dangereuses, poursuit Bruce Benderson, c'est la culture de la misère. |
| Dans les années 60, le sociologue Oscar Lewis expliquait que cette culture était universelle, plus puissante encore que celle léguée par l'ethnicité, et que c'était toujours la même, où que la misère soit. Elle se transmet de génération en génération, de façon presque héréditaire, comme la culture française, inuit, ou je ne sais quoi... A la source, on trouve les conditions de la pauvreté, les paramètres sexuels, émotionnels : c'est une culture de la libido, de la vie dans l'instant présent. Des gens libres dans la sexualité, qui n'ont aucune idée du lendemain. Les structures de famille ne marchent pas ; celle-ci est atomisée, et il n'y a pas de frontières entre les individus, pas d'espace psychologique entre les gens, pas de règles sexuelles... Cette culture de la misère est niée, parce que dangereuse pour l'autre." |
| Et Benderson de raconter l'arrivée des bourgeois déclassés pré-beatniks dans le West Village, en 1948, sous l'oeil méfiant des loubards italiens de la classe ouvrière. De nouvelles formes artistiques sont nées de l'énergie que ces marginaux volontaires ont puisée chez leurs nouveaux voisins des classes miséreuses. Une spontanéité extravagante... "C'est dans ces marécages de la libido urbaine que quelques-unes des plus riches créations artistiques de notre siècle devaient s'épanouir", écrit encore Benderson. Mais, malgré le rétrécissement du terrain dévolu à l'altérité, "Times Square est encore un point de fixation des intensités d'une Amérique sur le fil du rasoir", ajoute-t-il. |
| Dans la lignée de Selby Jr. ou Donald Goines, Benderson a composé une monographie du New York "clandestin", où les personnages n'existent qu'à la lumière– dans l'ombre ? – d'une métropole omniprésente et omnisciente. Et cette composition artistique – littéraire – n'existe que grâce à l'immersion dans les sous-cultures urbaines qui sont la toile de fond de notre monde. Hélas, "les dissonances et les éclats de tension sociale qui survenaient dans la rue ont cessé de produire des étincelles, et par conséquent, des anecdotes". |
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1. Bruce Benderson, Sexe et Solitude.
Ed. Payot, 1999, 112 p., 69 F. 2. Bruce Benderson, Toxico.
Ed. Rivages-Noirs, 1998, 332 p., 59 F. 3. Bruce Benderson, New York rage.
Ed. L'Incertain, 1992, 144 p., 90 F. 4. Bruce Benderson, Pour un nouvel art dégénéré. Ed. Rivages-Petite bibliothèque, 1998, 124 p., 48 F. |