Regards Février 2000 - La Création

MINISTERE
Extension du domaine de la culture

Par Pierre Courcelles


La France est sûrement le seul pays d'Europe où la culture et la création sont sujets de polémiques permanentes et où, en conséquence, livres et articles de presse ou de revues forment une bibliographie abondante (1). Quelques éléments de ces débats.

Le 26 juillet 1999, le ministère de la Culture fêtait ses quarante ans d'existence. C'est à cette date qu'en 1959 paraissait au Journal Officiel le célèbre décret n°59-889 qui marque la véritable naissance du ministère des Affaires culturelles. La prose en est administrative, mais un brin lyrique : "Le ministère chargé des Affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les oeuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ; d'assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des oeuvres d'art et de l'esprit qui l'enrichissent." Vaste projet, l'avenir en sera témoin. La création du ministère des Affaires culturelles vient alors circonscrire une longue évolution historique que tout le monde s'accorde à faire débuter avec François Ier qui créa en 1530 le Collège royal, l'actuel Collège de France, et qui institua, en 1537, le dépôt légal chargé d'approvisionner la Bibliothèque royale, premier état de la Bibliothèque nationale de France-François Mitterrand. L'Etat français, de l'Ancien régime à la fondation de ce ministère, n'a jamais cessé d'être présent et actif dans le champ de la création, n'a jamais non plus cessé d'organiser des dispositifs économiquement favorables à la culture, aux artistes et à la création – quelle que soit par ailleurs l'analyse critique que l'on puisse porter aux résultats de l'intervention étatique, à telle ou telle époque. Cette longue tradition de près de cinq siècles de relations entre l'Etat et la culture légitimait la création du ministère (2). Elle a aussi permis que la France puisse revendiquer et défendre l'introduction de la notion d'exception culturelle dans les instances du commerce international. Même précaire, cette victoire est essentielle où la culture parvient à opposer sa réalité aux desseins économiques de la mondialisation.

Le couple de Gaulle-Malraux

Tout commence donc avec le couple de Gaulle-Malraux. Couple, car le ministère de la Culture est doté, depuis sa création de deux titulaires. Le premier est le président de la République. Même du temps du Général, puisqu'il fut à l'origine, ou en accepta l'idée, d'un ministère confié à Malraux auquel il laissa ensuite le soin de régner sans partage sur son "royaume farfelu", comme il l'appela. Avec Georges Pompidou, les ministres qu'il nomma, Edmond Michelet, Jacques Duhamel, Maurice Druon, eurent à faire à un suzerain vigilant et informé des affaires de la culture et de la création, un lettré et collectionneur d'art moderne qui transforme l'Elysée en vitrine de ses goûts artistiques, impose l'exposition "72-72, douze ans d'art contemporain en France" qui tourna à l'affrontement entre CRS et artistes, et surtout, "fait du prince", décide de la construction du Centre qui porte son nom. Quant à Valéry Giscard d'Estaing, il s'enquit, dès son élection, de la possibilité d'arrêter les travaux du Centre Pompidou et, faute de mieux, évacua des salons de l'Elysée les oeuvres que son prédécesseur y avait introduites... Le président-polytechnicien-énarque ne retenait des siècles d'art en France que le XVIIIe, "un des instants de perfection de l'art français", juge-t-il, et il privilégiera le patrimoine et les métiers d'art. Et s'il lance deux projets importants, le musée d'Orsay et la Cité des sciences, il ne les mènera pas jusqu'au bout, et seront d'ailleurs fortement retravaillés par les socialistes. En attendant Jack Lang, les ministres qui, après Malraux, s'installèrent rue de Valois n'ont pu paraître que ternes et falots, si on excepte Jacques Duhamel et Michel Guy (3). Et paraît, en 1981, François Mitterrand, qui sera l'homme des "Grands travaux", et sûrement, ainsi, le plus grand inaugurateur de bâtiments officiels de toute l'histoire de France. Comme de Gaulle avec Malraux, il fera couple durable avec Jack Lang. Mais, au contraire du Général, se mêlera beaucoup des affaires de la culture. Au contraire aussi de Pompidou, n'imposant pas ses vues artistiques ou littéraires dont on sait qu'elles étaient plutôt "classiques". Claude Mollard, qui consacre une bonne moitié de son ouvrage à l'aventure des deux ministères Lang (1981-1986 et 1988-1993), confirme l'amarrage de la rue de Valois au palais de l'Elysée : "... il exerce [Jack Lang] auprès du président de la République [...] une fonction de maître d'oeuvre des voeux du chef de l'Etat qu'il s'efforce toujours d'anticiper."

Rue de Valois et palais de l'Elysée

La politique culturelle a pour premier dessein de rassembler le plus large public autour des initiatives qu'elle lance ou des propositions qu'elle soutient. Et c'est sous le vocable générique "démocratisation" qu'on retrouve les problèmes nombreux et récurrents de la politique culturelle depuis Malraux – et bien avant lui d'ailleurs. C'est sous son couvert que sont posées un ensemble de questions qui se recoupent ou divergent : "culture populaire" et "culture savante", dévoyées dans un face-à-face stérile : "populisme/ élitisme" ; la "culture de masse" et la "consommation culturelle" ; le "développement culturel" ; et surtout "l'action culturelle" ou plus aiguës encore "l'action socioculturelle" et "l'éducation populaire". Lors de la constitution du ministère de la Culture, certains services appartenant au ministère de l'Education nationale et au ministère de la Jeunesse et des Sports s'occupant d'animation culturelle et d'éducation populaire, notamment celui des Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC), ne furent pas rattachés au ministère de Malraux (4). Augustin Girard qui dirigea longtemps le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture est l'un de ceux qui pensent que "... Malraux a perdu, pour son effort de démocratisation, les réseaux des mouvements de jeunesse [...] ainsi que les équipes de l'éducation populaire". Conséquence, Malraux "... s'est trouvé cantonné dans une culture de création, réduite à une élite, quoi qu'il en eût, dont les grands professionnels n'étaient pas faits pour animer les apprentissages des jeunes et des amateurs. Le résultat est qu'après trente ans, 90 % de la population continuent à ne pas fréquenter certains lieux de culture, et la culture hors les lieux est souvent ignorée" (5). Cette analyse peut être contestée pour ignorer certains faits de société (par exemple, la place prise par la télévision dans les pratiques culturelles), mais elle touche à une réalité que Claude Mollard qualifie de "... coupure institutionnelle entre la culture pure et les mouvements d'éducation populaire..."

Réalité des mouvements socio-culturels

Les attaques portées contre la politique du "tout culturel" de Jack Lang (politique aujourd'hui poursuivie), ont été nombreuses et provenant de tous côtés. On oubliait alors de prendre acte d'un fait accompli, avant même que le consacre la politique culturelle menée depuis 1981 : l'extension du domaine traditionnel de la culture à des cultures "populaires", marginales ou minoritaires du fait de n'avoir pas été homologuées par la culture savante. On s'avisait que la culture était plurielle : dès les années 1970 les travaux de Michel de Certeau sur la sociologie des pratiques culturelles introduisent le débat (6). Cette notion de "culture plurielle" élargissait la notion de "culture populaire", et implantait une conception "relativiste" de la culture, là où régnait une conception "universaliste" de la culture, élément de la cohésion sociale. Dans le même temps, la société française, notamment sous les effets du chômage, de l'urbanisation et de l'immigration, produisait des valeurs et des statuts sociaux diversifiés, souvent dégradés, qui revendiquaient des identités culturelles inédites, souvent métissées. On peut penser que le ministère de la Culture, sous Jacques Lang, a réglé sa politique sur la réalité de ces mouvements socio-culturels. C'est du moins ce que dit le Décret du 10 mai 1982, remplaçant celui du 26 juillet 1959 : "Le ministre chargé de la Culture a pour mission de permettre à tous les Français de cultiver leur capacité d'inventer et de créer, d'exprimer librement leurs talents et de recevoir la formation artistique de leur choix, de préserver le patrimoine culturel national, régional ou de divers groupes sociaux pour le profit commun de la collectivité tout entière, de favoriser la création des oeuvres de l'art français dans le libre dialogue des cultures du monde."


1. Ont été publiés au cours du dernier semestre 1999 : Vincent Dubois, la Politique culturelle. Genèse d'une catégorie d'intervention publique. Editions Belin, collection Socio-Histoires, 1999, 381 p., 140 F. Un ouvrage de sociologie qui s'intéresse principalement aux multiples aspects de la professionnalisation du secteur culturel, de l'extension du domaine de la culture, des mécanismes de légitimisation mis en place par le ministère de la Culture. Claude Mollard, le 5e Pouvoir. La culture et l'Etat de Malraux à Lang. Editions Armand-Colin, 1999, 572 p., 180 F. On peut dire, sans trop s'avancer, que ce livre est à placer dans la catégorie des ouvrages de référence dans le domaine de l'histoire du ministère de la Culture et de l'analyse des politiques culturelles depuis 1959. Maryvonne de Saint-Pulgent, le Gouvernement de la Culture. Editions Gallimard, collection Le Débat, 1999, 378 p., 130 F. Ce pourrait être un rapport d'audit du ministère de la Culture demandé à un conseiller d'Etat. Ce l'est. Il n'y est pas demandé la suppression du ministère, mais il devrait n'avoir pour ambition que de s'occuper de ce que le privé ne veut prendre en charge, c'est-à-dire les secteurs déficitaires de la culture.

2. Même si, comme l'écrit Claude Mollard : "L'existence d'un ministère de la Culture [...] fait souvent l'objet de réserves de la part d'intellectuels dont l'individualisme moque volontiers les interventions d l'Etat. [...] Certains n'hésitent pas à faire remonter sa création à l'institution des Etats totalitaires." Et il ajoute que depuis 1959 : "Le rôle de l'Etat dans la culture (n') a été remis en cause (qu') à deux reprises : par Giscard d'Estaing, de manière indirecte, c'est-à-dire sous forme de réduction de l'effort budgétaire de l'Etat entre 1974 et 1981, puis par l'expérience du libéralisme le plus combatif, lors de la cohabitation de 1986-1988."

3. Jacques Duhamel fut ministre de janvier 1971 à avril 1973 ; Michel Guy, de juin 1974 à août 1976. Le premier nomma Jack Lang à la tête de Chaillot, là où était installé le Théâtre National Populaire de Jean Vilar. Le second l'en chassa.

4. Le nouveau ministère est composé de départements provenant d'autres ministères : de l'Education nationale arrive la direction générale des Arts et Lettres qui a sous tutelle les musées, l'Enseignement et la Production artistique, les Spectacles et la Musique, l'Architecture et les Archives de France ; certains services viennent du haut commissariat à la Jeunesse et aux Sports ; à quoi se joint le Centre national de la cinématographie logé au ministère de l'Industrie et du Commerce. Beaucoup, dans l'administration et dans la classe politique donnaient peu de temps de vie à ce ministère.

5. Dans une lettre au journal le Monde, le 2-7-1995.

6. Voir, par exemple, Michel de Certeau, La culture au pluriel ; recueil d'articles publiés par l'Union générale d'édition, collection 10/18, 1974.

retour