Regards Février 2000 - La Création

REOUVERTURE
Centre Pompidou, une nouvelle vie

Par Marie Marquès


Voir aussi L'architecture, le design, enfin

Vingt-sept mois de fermeture. Une rénovation qui a concerné l'ensemble du bâtiment et coûté 550 millions. Des espaces notablement augmentés pour la Bibliothèque publique d'information et le Musée national d'art moderne. Réouvert le 1er janvier 2000, Beaubourg passe à l'avenir.

Selon les services de sécurité du Centre Pompidou, réouvert aux visiteurs depuis un mois, ils auraient été 50 000 à se presser pour visiter le nouveau Beaubourg, le 1er janvier 2000, et assurément davantage à s'impatienter dans cette immense file d'attente qui remontait le parvis, puis bifurquait jusqu'au bassin réalisé par Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely. Mais cet "enivrement collectif" pour le temple français de l'art du XXe siècle n'était-il pas essentiellement lié au fait que la direction du Centre avait médiatiquement beaucoup joué sur l'annonce de sa fermeture ?

Car il suffit, et la réaction est extrêmement humaine, d'être privé d'un objet pour que soudain celui-ci se pare d'intérêt, pour que celui-ci, une fois restitué, vous apparaisse plus remarquable que jamais. L'engouement général passé, qu'en est-il vraiment de cette "Factory" parisienne, inaugurée en 1977 et très vite devenue célèbre d'abord grâce au travail unique des architectes, non moins connus, Richard Rogers et Renzo Piano ? Vingt années d'utilisation intensive de cette institution culturelle visitée par 145 millions de personnes avaient rendu obligatoire la réalisation de travaux de restauration, ainsi qu'une adaptation du bâtiment aux nouvelles normes de sécurité et surtout de rendre lisibles dans le bâtiment les grands secteurs qui y sont installés – musée et bibliothèque, surtout.

Originellement conçu pour rappeler aux arts actuels un esprit de mobilité et de liberté, réalisé avec un souci de fluidité et de modulabilité des espaces, Beaubourg s'était au fil du temps installé dans sa notoriété, encombrant ses plateaux jadis ouverts sur Paris, de cloisons et de mobiliers, amenuisant de fait ses perspectives.

L'objet architectural

Le souffle aujourd'hui retrouvé dans le bâtiment grâce à l'intervention de trois équipes de concepteurs – Renzo Piano, co-auteur du projet et chargé de l'entrée dans le Forum du rez-de-chaussée, des deux mezzanines et du sous-sol, Jean-François Bodin pour le Musée national d'art moderne, la bibliothèque et les galeries d'expositions temporaires, Dominique Jacob et Brendan Mac Farlane pour le restaurant situé au dernier étage – ne renoue qu'à moitié avec la philosophie de celui de l'origine. Si le départ de l'administration du Centre a permis de libérer d'importantes surfaces pour les attribuer à la bibliothèque et aux collections permanentes du Musée national d'art moderne, simplifiant à l'intérieur la répartition des fonctions, et rendant la vue vers l'extérieur, l'arrivée du nouveau Beaubourg est nettement marquée par une préoccupation de pérennité.

En effet, les aménagements des années 2000 effacent avec assurance le style des seventies. Et, à ce sujet, on peut s'interroger sur la conservation de l'objet architectural Beaubourg. Certes, la présence du co-auteur Renzo Piano, qui bénéficie d'ailleurs d'une rétrospective intra-muros depuis le 19 janvier, justifie et entérine le bien-fondé de ces gros réaménagements, mais l'absence notoire de l'anglais Richard Rogers et de ses associés autorise légitimement d'en douter. En effet, comment ne pas questionner les raisons du désengagement de ces derniers ? Les projets architecturaux de Rogers et de Piano, auraient-ils évolués dans des directions radicalement antinomiques, rendant impossible la réécriture commune du projet ? Si les inconditionnels de "l'art architectural" ne peuvent s'empêcher de le regretter, le public, lui, réagit avec enthousiasme aux espaces récemment livrés, et plus particulièrement à ceux du Musée national d'art moderne (MNAM).

Mobilité et liberté

Jean-Jacques Aillagon, le président du Centre Georges-Pompidou, et Werner Spies, le directeur du MNAM, visent un premier objectif : l'accroissement du nombre de visiteurs des collections permanentes. En effet, jusqu'à présent, la moyenne des 23 000 entrées par jour ne concernait que d'assez loin le musée. Nombre de visiteurs se contentaient d'emprunter la chenille extérieure, pendant vingt ans accessible gratuitement, en haut de laquelle ils appréciaient la vue sur le tout Paris, éventuellement s'asseyaient à la cafétéria, puis redescendaient.

Et, parmi les entrées réellement effectives, les grandes expositions thématiques et temporaires du dernier étage décrochaient largement la préférence. C'est un pari que lance le Centre : le prix de l'accès au musée et à des expositions temporaires a été notablement abaissé, 30 F, et s'acquitte au rez-de-chaussée, ce qui implique que la célèbre chenille n'est accessible qu'aux visiteurs disposant d'un billet d'entrée. On doit s'attendre à ce que le chiffre de 23 000 entrées/jour rétrécisse sérieusement, car nombre d'entre elles ne concernaient que l'accès gratuit au panorama du 6e étage... A suivre.

Autre particularité allant de pair avec cette réouverture de Beaubourg, la conception d'une nouvelle signalétique. Réalisée par l'atelier du graphiste Ruedi Baur, celle-ci ne convainc qu'à moitié : accumulation de panneaux, intitulés à répétition en plusieurs langues, couleurs marketing entravent la lisibilité. Cette signalétique semble davantage avoir été "installée", c'est-à-dire employée comme une installation artistique, que vraiment mise au service de la fonction d'informer. Ruedi Baur aurait-il cherché à sublimer la mode de l'hypermarché, et notamment dans la chenille extérieure, qui, dans le contexte du nouveau Beaubourg, semble déplacée. Toutefois en sa faveur, les flèches géantes en néon rouge. Evocatrices des oeuvres de Dan Flavin, aux côtés d'une multitude de petites lampes suspendues dans le Forum, elles l'animent avec gaîté. Elle signalent un Beaubourg certes changé, mais sans doute plus vivant.

retour

 


L'architecture, le design, enfin

Par M.M.


Au sein des collections du MNAM (Musée national d'art moderne), cinq salles consacrent l'architecture et le design. Tantôt uniques, tantôt éditées en série limitée, les pièces exposées sont donc reconnues comme oeuvres à part entière. Elles ponctuent le parcours chronologique du visiteur dans les collections modernes du cinquième étage et dans les collections contemporaines situées à l'étage inférieur. Grâce à cette passerelle nouvellement établie entre les arts dits classiques et ces deux domaines jusque là moins valorisés, Beaubourg, avec sa collection internationale, se positionne désormais face à ce géant qu'est le Musée d'art moderne de New-York. Pour la plupart acquises avec acuité et ténacité, au cours de la dernière décennie, par les conservateurs Alain Guiheux (l'architecture) et Marie-Laure Jousset (le design), les oeuvres montrées partagent des espaces communs et proposent des dialogues captivants. Ainsi, le public peut-il sans difficulté saisir de manière globale les correspondances stylistiques entre les arts dits "classiques" et ces objets proches du quotidien. Ainsi effectue-t-il aisément des aller-retour dans le temps et élargit-il, par exemple, sa perception du mouvement moderne en découvrant les liens de celui-ci avec le courant du Bauhaus : le choix des couleurs, des lignes, qui deviennent formes puis volumes, sont en effet explicites. Ainsi apprécie-t-il aussi l'avancement des idées qui président dans la production architecturale d'une époque sur celle des arts plastiques au même moment, les artistes actuels s'intéressant de très près aux habitacles, ou bien l'inverse, les concepteurs contemporains privilégiant en ce moment une inscription spatiale venue du Land-art.

Mais le bien-fondé de l'intégration de ces domaines, moins connus du public dans les collections du Centre Georges-Pompidou, ne s'arrête pas là. Séparés et cependant indissociables, architecture et design sont équitablement répartis dans les cinq espaces. Documents graphiques, dessins, maquettes, mobiliers et objets appartenant à la même période ont été réunis ensemble, établissant un dialogue constructif. Inutile d'ajouter que la présence d'oeuvres d'architecture et de design dans les collections permanentes du musée est l'une des nouveautés majeures dans un Beauboug réactualisé.

Ouvrage de référence : Collection d'architecture du Centre Georges-Pompidou, catalogue réalisé sous la direction d'Alain Guiheux, avec la conservation de la collection d'architecture. Editions du Centre Georges-Pompidou, 395 F.

retour