|
SANTE Par Muriel Steinmetz |
|
|
| Médecins et personnels soignants se dressent notamment contre les fermetures des urgences, le manque d'embauches, les contrats précaires, la déshumanisation progressive d'une médecine de rendement immédiat. |
| Les hôpitaux parisiens de l'Assistance publique ne vont pas bien. Leurs personnels soignants sont majoritairement en grève, depuis la fermeture définitive, il y a deux mois, des urgences de l'hôpital Rothschild. Cette mesure a provoqué une levée de boucliers. A Saint-Antoine, la grogne a été particulièrement puissante, car il a bien fallu, par la force des choses, ouvrir des locaux restreints à l'afflux des urgences de Rothschild. Les personnels, sur le flanc, ont tombé la blouse blanche. Et la fièvre monte encore. Pour la première fois depuis longtemps, la CFDT et la CGT, les deux plus gros syndicats de la fonction publique hospitalière, mènent une action commune, tout comme Sud-CRC, la CFTC, FO et CMH ( Coordination médicale hospitalière). Indignés, obstinés, médecins et personnels soignants, sous la bannière de leurs syndicats, descendaient dans la rue le jeudi 13 janvier à Paris. Le 28 janvier, la manifestation a été nationale. |
| Suites d'une réforme hospitalière édictée à la hussarde |
| Les hospitaliers s'insurgent contre les restrictions budgétaires qui touchent de plein fouet l'Assistance publique. Ils déplorent l'insuffisance du personnel médical et paramédical. Ils dénoncent, faute d'embauches, le non-remplacement des congés non-pris. Ils insistent sur le manque général de moyens matériels et la diminution, orchestrée, du nombre de lits. Dans les rangs de la manifestation parisienne, n'avons-nous pas entendu ceci, de la bouche d'une infirmière de Saint-Louis: "Il y a un mois, on a laissé "partir" quelqu'un. Personne n'était là pour lui tenir la main. On nous demande d'être mobiles, et d'aller vite. Mais il n'y a pas que les gestes techniques. Il faut aussi tenir des mains"? |
| Depuis quatre ans, l'Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), le plus vaste ensemble de ce type en Europe ( une quarantaine d'établissements, 60% à Paris intra-muros, seize hors de Paris dans les départements 92, 93 et 94, plus onze facultés de médecine, soit 89 000 salariés ) est dans le collimateur de ceux qui, sous couleur de réformes indispensables, fomentent les restrictions budgétaires au ministère de la Santé. Cette année encore, avec une enveloppe budgétaire de 29,7 milliards de francs, soit une hausse minime de 1,08%, l'AP ne pourra honorer sa masse salariale, tandis que l'Etat, lui, compte bien réaliser , comme l'an passé, 156 millions d'économie. En clair, l'hôpital se fiche de la charité et l'actuel directeur de l'AP, Alain Durrleman, a tout de l'arroseur arrosé. Ne fut-il pas le conseiller "social" d'Alain Juppé et l'artisan de la réforme hospitalière que ce dernier, à coups d'ordonnances, édicta à la hussarde? |
| Une géographie de l'austérité financière sans états d'âme |
| Mais sous le gouvernement Jospin, Martine Aubry, ministre de l'Emploi et de la Solidarité ne fait rien d'autre que de poursuivre textuellement ladite réforme, jugée purement comptable par la plupart des agents hospitaliers. La ministre ne réussit même pas à insuffler le moindre semblant d'âme à ces pratiques d'austérité financière, lesquelles ont pour but affiché de mieux répartir géographiquement les soins et les dépenses en surdotant certaines régions, il est vrai, en grande misère hospitalière ( dans le Nord-Pas-de-Calais où Martine Aubry est éligible; 3% de hausse en dotation exceptionnelle, ainsi que dans le Poitou, le Centre, la Bourgogne et en Franche- Comté), ce au détriment d'autres régions comme le Sud ou l'Ile-de-France, celle-ci jugée particulièrement surdotée. |
| Une administration droite dans ses bottes, au parler technocratique |
| Alain Claquin, délégué syndical de la CGT, qui coordonne l'intersyndicale Sud-CRC, CFDT, FO, CGT, nous déclare : "L'AP-HP a une mission de service public qui dépasse le cadre de la région Ile-de-France. Ses hôpitaux se chargent de pathologies lourdes ou rares, et reçoivent des patients du monde entier, notamment en matière de greffes. Pourtant son budget n'a augmenté que de 1,25% cette année contre une moyenne de 2,5% pour les autres hôpitaux français. On ne prend pas non plus assez en compte les aspects sociaux de l'AP". De surcroît, les hospitaliers se heurtent, trop souvent, à une administration droite dans ses bottes, au parler technocratique et aux froideurs circonstancielles. |
| Les décisions prises au sommet ne revêtent leurs conséquences néfastes qu'une fois passées les portes de l'hôpital. Le professeur Jean-Marie Servant, chef du service de chirurgie plastique reconductrice et esthétique de l'hôpital Saint-Louis, nous dit : "On a l'impression que le monde de l'administration et le monde médical vivent aux antipodes l'un de l'autre. On a fait notre possible pour restructurer notre service. Auparavant, les patients entraient à l'hôpital la veille de l'intervention. Aujourd'hui, on les garde a minima. Une femme qui subit une mammectomie (ablation du sein) ne reste que trois jours au lieu de six. Elle repart avec ses redons ( système de drainage). |
| On a fait l'effort de se mettre en conformité avec la direction de l'Assistance publique. On ne peut aller plus loin, car il y aurait menace pour les malades. Au siège de l'AP, on nous parle de qualité d'accueil et de qualité des soins. C'est facile, vu de loin. Il faut que l'on se rende compte des spécificités de la santé. Si l'on veut un bon niveau de protection sociale, il faut effectuer des choix politiques. Pour soigner, il faut de l'argent, sinon on risque de se retrouver avec une médecine à l'anglaise. Regardez, là-bas, une épidémie de grippe a réussi à déstabiliser tout un système. En Grande-Bretagne, on renvoie des gens atteints de cancer, sous prétexte qu'ils sont condamnés. On peut consentir des efforts sur l'organisation, mais pas sur le personnel. Sans les infirmières, il n'y a plus d'hôpital. On n'est pas dans une chaîne de production de voitures." |
| Un dossier qui implique une bonne dose de cuisine politique |
| Il est de fait que l'AP-HP, de par son envergure, constitue une énorme structure, malaisément gérable. Selon Alain Claquin encore: "Il est nécessaire de démocratiser la gestion de ce porte-avions. Il faut donner plus de pouvoir aux salariés. On ne compte plus les exemples de gaspillages. La politique d'équipement n'est soumise à aucun contrôle. Il n'existe aucune rationalité de la politique d'achat, si bien qu'il n'est pas rare de voir deux médecins d'un même service commander chacun un microscope sans s'être concertés. Bref, il faudrait un vrai débat de société sur les questions de santé. D'autre part, plus généralement, c'est un fait avéré que notre système est essentiellement curatif. La prévention est secondaire. Je pense à la médecine du travail ou à la médecine scolaire. Il y a là une grande faiblesse de la réflexion. Il faut prendre les problèmes en amont. Penser, par exemple, à la situation de l'homme dans la ville. Cela touche à la question du travail et de l'environnement et à tout ce qui a trait aux conditions de travail." |
| Ce dossier brûlant implique évidemment sa bonne dose de cuisine politique. Le conseil d'administration de l'AP-HP, présidé par le maire de Paris, Jean Tibéri, a procédé, fin décembre, à un vote négatif du budget 2000. Cela n'était pas arrivé depuis dix ans. L'ensemble de ses composantes, élus socialistes et communistes compris, ont voté contre; seuls les représentants du gouvernement ont voté pour. Selon la loi, il appartient alors au Conseil de tutelle de l'institution ( qui réunit des représentants de l'AP-HP, des représentants des ministères de l'Emploi et de la Solidarité, des Finances et de l'Intérieur ainsi que de l' agence régionale hospitalière – ARH – de l'Ile-de-France) d'arrêter le budget 2000, ce qui fut fait début janvier. |
| L'exploitation politicienne du dossier, à commencer par le non-vote de Jean Tibéri qui joue sur du velours, risque fort de gêner de nombreux acteurs, parmi lesquels bon nombre de médecins. Jean Tibéri n'est-il pas, à cette heure, un porte-drapeau particulièrement encombrant? |
| Plus généralement, si Martine Aubry lâche du lest sur le budget de l'AP-HP, une réaction en chaîne des autres branches de la profession est d'emblée prévisible, à commencer par la médecine libérale, qui, on s'en doute, n'hésitera pas à quémander un bout de la galette. |
|
|