Regards Janvier 2000 - Hors-sujet

ART BRUT
La Fabuloserie Bourbonnais, Dicy d'art

Par Lise Guéhenneux


Dans un petit village de l'Yonne, Dicy, niché entre Donzy et Montargis, une maison porte le nom de Fabuloserie. Qu'on sonne à la porte, attiré par ce patronyme qui chante comme le début d'une aventure, et la maîtresse de céans vient accueillir le visiteur. Elle l'accompagne au long d'un parcours qui ressemble à un voyage initiatique. On traverse la petite rue qui sépare deux bâtiments et on se retrouve dans une véritable caverne d'Ali-Baba, une maison aménagée pour recevoir la collection de l'architecte Alain Bourbonnais et de sa femme. Une sorte d'utopie qui ne participe pas au réseau des grandes machines de la société du spectacle, antinomique de l'intimité requise pour apprécier et comprendre les oeuvres de ce que le peintre Dubuffet a, en 1945, appelé "l'art brut".

Caroline, Alain et les turbulents

Alain et sa femme Caroline se lancent dans l'aventure au début des années soixante-dix, après de nombreux contacts avec Dubuffet, qui, enthousiaste, les appuie. Ils ouvrent une galerie à Paris rue du Cherche-Midi puis finissent par ne plus séparer leur vie de cette passion qui pousse Alain Bourbonnais à entrer dans la famille de ces artistes qu'il ne cesse de fréquenter en construisant une tribu d'énormes personnages auxquels il donne le nom de turbulents. Malgré l'exposition "Les Singuliers de l'art" au Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 1978, sa démarche artistique n'intéresse pas les institutions muséales. Ce qui fait rager Dubuffet qui veut léguer à la France son énorme collection d'art brut : la Suisse l'accueille, ce qui a conduit à la création du Musée de l'art brut à Lausanne. Qu'est-ce que l'art brut ? Ce n'est pas l'art naïf, pas l'art des malades mentaux, non plus celui des "peintres du dimanche" : plutôt un art réalisé par des créateurs qui n'ont pas l'aval d'une formation professionnelle ad hoc et reconnue par l'Institution. Tout cela fleure le libertaire même si aujourd'hui certaines oeuvres d'art brut sont très bien cotées sur le marché.

Spectacle d'une utopie

Le choix d'Alain Bourbonnais de fermer sa galerie parisienne pour installer tous les oeuvres à Dicy montre que son premier souci a été de se faire plaisir en sauvant des oeuvres qui, à la mort de leur auteur, finissaient bien souvent dans la décharge municipale. C'est ainsi qu'en passant dans le "tunnel" et par la "passerelle" où sont aménagées de petites niches à l'instar du Merzbau de l'artiste Schwitters, en entrant dans "le tambour rose" et en montant dans le "grenier noir" et le "grenier blanc", on découvre des dessins, des peintures, des sculptures et de véritables environnements, notamment celui de Francis Marshall, le plus prenant. Il décline la vie de Mauricette, une poupée grandeur nature conçue avec des toiles de sac et des collants rembourrés. En plusieurs saynètes, on assiste à l'enfance de Mauricette dans sa chaise de bébé non loin de la table où le repas réunit toute la famille. La vie de Mauricette semble toute tracée de l'enfance à la mort. Ce personnage créé par un instituteur du Calvados nous raconte l'histoire de toutes les petites Mauricette qui sont passées dans sa classe : une révolte !

Les constructions en bois d'Emile Ratier (1894-1984) sont là pour tromper son ennui lorsque, à 65 ans, ce paysan devient aveugle. Mais reste la mémoire, et Emile fait revivre des "objets qui proviennent, dit-il, de mon propre cerveau et de mes mains proprement dit, alors, j'imite à peu près le fonctionnement des machines anciennes..." Giovanni Battista Podesta (1895-1976), issu d'une famille de paysans très pauvres, descend à la ville où il devient ouvrier dans une fabrique de céramique. Dans son HLM, il construit son univers en envahissant les murs de ses tableaux, en travestissant les meubles : papiers d'or et d'argent, plumes, étoffes, petits miroirs rutilants sont accompagnés d'inscriptions.

Les oeuvres d'extérieur sont installées dans le petit parc des Bourbonnais. Le choc vient du Manège de petit Pierre entièrement remonté avec une minutie incroyable malgré la fragilité des matériaux de récupération utilisés . Pierre Avezard (1909-1992), garçon vacher, faisait fonctionner, perfectionnait et entretenait au jour le jour cette immense machine constituée d'une centaine de figurines articulées en fer blanc, de petites scènes de la vie rurale, de carrousels d'avions rudimentaires, d'engins lancés dans une course-poursuite sans fin. Cet écheveau complexe de cames, de tringles, de galets, de courroies est peut-être l'une des seules machines existantes dans le genre. Commencée en 1937 en pleine campagne, à la Coinche, par Fay-aux-Loges, la machine est ouverte au public en 1955. Elle n'a cessé d'être améliorée et a été terminée douze années plus tard. De Pâques à la Toussaint, des centaines de visiteurs parcouraient, par groupes de dix ou vingt, ce fabuleux manège ponctué de gags. Des avions bombardiers lâchaient des billes sur une tôle ; la vache électrique aspergeait les observateurs, etc. Le tout fonctionnait avec un seul moteur. Et à l'origine seulement grâce au propriétaire qui pédalait !

La passion "art brut"

Cet engin très fragile et incroyable, bien que classé, a failli disparaître. Après maintes péripéties, Alain Bourbonnais l'a accueilli dans son jardin extraordinaire où il voisine avec le fragment du Jardin d'Eden de Camille Vidal autrefois à Agde et les personnages de Charles Pecquay. Il a été inauguré en 1989, grâce à la passion de Caroline qui, après la disparition de son mari en 1988, a repris en solo le flambeau de la Fabuloserie. La Fabuloserie Bourbonnais. 89120 Dicy. Tél : 03 86 63 64 21

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